Pourquoi programme-t-on si peu les œuvres de compositrices ? - Aliette de Laleu
Saskia : Et c'est l'heure de retrouver Aliette de Laleu.
Bonjour, Aliette.
Aliette : Bonjour, Saskia.
Saskia : Et ce matin vous nous parlez Festival de Cannes, programmation musicale et compositrices.
Aliette : Et on va commencer par le cinéma avec la clôture samedi du Festival de Cannes.
L'heure est au bilan, et pour cette édition les femmes étaient sur le devant de la scène.
Ce qui visiblement n'a pas plu au Figaro qui a publié je cite : « Films décevants,
voire médiocres, absence de stars américaines et surexposition des femmes pour célébrer
l'après Weinstein (du nom du producteur accusé d'agressions sexuelles)…
Cette 71e édition ne restera pas dans les mémoires ».
La surexposition en question c'est 3 réalisatrices sur 21 films en compétition.
Même les plus nuls en maths diront qu'il y a un petit souci quelque part...
Saskia : Et cette réflexion vous a fait penser aux compositrices, Aliette.
Aliette : Oui, on a la même situation en musique et en pire.
Les oeuvres composées par des femmes sont très peu programmées.
Il y a des raisons à cela : la méconnaissance, la peur et une contrainte matérielle.
Et avant tout ça : leur nombre, il existe moins de compositrices que de compositeurs.
Donc comme pour le Festival de Cannes, si on doit juger de la qualité de leurs oeuvres
en comparaison avec celles composées par des hommes, on a forcément un déséquilibre :
d'un côté le dressing de Victoria Beckham, de l'autre le vôtre Saskia : de qualité
mais pas aussi abondant que celui de la star anglaise.
Ensuite, ces oeuvres, quand elles existent, sont méconnues.
Pourquoi ? Et bien parce qu'on a de grosses lacunes sur l'histoire des compositrices.
Les recherches sur leurs vies et leur musique sont récentes, il faut un peu de temps avant
de se les approprier.
Et puis on parle de musique classique quand même, des siècles de partitions, un terrain infini !
C'est donc plus facile de creuser vers ce que l'on connaît, les grands noms,
et d'aller dénicher la petite oeuvre un peu moins exposée plutôt que d'aller découvrir
des oeuvres féminines, sensibles, douces, calmes...
Je caricature mais c'est aussi une réalité : une des craintes liées aux compositrices,
c'est bien leur musique.
Pas assez sophistiquée, pas assez puissante, pas assez virile… Et forcément de moins
bonne qualité que celle des compositeurs.
Sinon, Saskia, on aurait déjà trouvé Bach ou Mozart au féminin.
Saskia : C'est vrai que c'est un des arguments que l'on a longtemps entendu sur les compositrices.
Aliette : Malheureusement oui et la seule manière de combattre cette frilosité, c'est
de jouer de la musique composée par des femmes, de la programmer !
Mais il y a, en plus de ces contraintes morales, un frein technique.
Si les programmes des salles de concerts et maisons d'opéra sont 100% masculin ou presque
c'est que c'est plus facile.
Les oeuvres sont connues, et surtout, surtout : les partitions existent, sont éditées.
Ce qui n'est pas toujours le cas des oeuvres de compositrices, découvertes sur le tard.
Prenons un exemple : si un orchestre veut jouer le concerto pour piano de Rachmaninov,
il n'y a aucun frein.
Les partitions existent à la pelle.
Soit il les possède, soit il les loue, les achète et le tour est joué.
Mais si ce même orchestre veut jouer le concerto pour piano d'Amy Beach.
Il se peut que la partition n'ait pas été éditée, ou alors une seule fois, qu'elle
soit encore sous droits d'auteur, ce qui coûte cher. Et il faut aussi que les musiciens
et le chef ou la cheffe s'en empare, sans avoir la possibilité d'écouter
d'autres versions.
C'est tout un processus, lourd, cher, qui explique aussi le manque de visibilité des
femmes dans les programmations.
Mais il faut voir ça comme un voyage, une expérience, un enrichissement.
Certaines salles aux États-Unis, en Angleterre, s'engagent à programmer un certain nombre
d'oeuvres de compositrices, donc oui c'est faisable.
Il faut une bonne dose de détermination, une envie de faire découvrir au public de
nouvelles oeuvres, ce qui peut être un risque, mais on ne les remerciera jamais assez de
nous mettre tant de beauté dans les oreilles :
* Extrait du Concerto pour piano d'Amy Beach *
Saskia : Un extrait du concerto pour piano d'Amy Beach, compositrice américaine.
Merci, Aliette, pour cette chronique.
On va d'ailleurs programmer cet extrait un peu plus longuement demain matin.
Aliette : C'est pas vrai ?
Saskia : Mais oui, parce que 10 secondes ce n'est pas assez.
Aliette : Formidable.
Saskia : Aliette, on vous réécoute vous, et cette chronique sur francemusique.fr,
en vidéo sur les réseaux sociaux.
Bonne journée, Aliette et merci beaucoup.
Aliette : Merci.