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Le bouchon de cristal, Maurice Leblanc, IV. — Le chef des ennemis (1)

IV. — Le chef des ennemis (1)

— Pauvre gosse, murmura Lupin en relisant le lendemain la lettre de Gilbert. Comme il doit souffrir ?

Du premier jour où il l'avait rencontré, il avait pris de l'affection pour ce grand jeune homme insouciant et joyeux de vivre. Gilbert lui était dévoué jusqu'à se tuer sur un signe du maître. Et Lupin aimait aussi sa franchise, sa belle humeur, sa naïveté, sa figure heureuse.

— Gilbert, lui disait-il souvent, tu es un honnête homme. À ta place, vois-tu, je lâcherais le métier, et je me ferais, pour de bon, honnête homme.

— Après vous patron, répondit Gilbert en riant.

— Tu ne veux pas ?

— Non, patron. Un honnête homme, ça travaille, ça turbine, et moi c'est un goût que j'ai eu peut-être étant gamin, mais qu'on m'a fait passer.

— Qui, on ?

Gilbert se taisait. Il se taisait toujours quand on l'interrogeait sur les premières années de sa vie, et Lupin savait tout au plus qu'il était orphelin depuis son jeune âge et qu'il avait vécu de droite et de gauche, changeant de nom, accrochant son existence aux métiers les plus bizarres. Il y avait là tout un mystère que personne n'avait pu pénétrer, et il ne semblait pas que la justice fût en voie d'y parvenir.

Mais il ne semblait pas non plus que ce mystère fût pour elle une raison de s'attarder. Sous son nom de Gilbert ou sous tel autre nom, elle enverrait aux Assises le complice de Vaucheray et le frapperait avec la même rigueur inflexible.

— Pauvre gosse, répéta Lupin. Si on le poursuit comme ça, c'est bien à cause de moi. Ils ont peur d'une évasion, et ils se hâtent d'arriver au but, au verdict d'abord… et puis à la suppression… Un gamin de vingt ans ! et qui n'a pas tué, qui n'est pas complice du meurtre…

Hélas ! Lupin n'ignorait pas que c'était là chose impossible à prouver, et qu'il devait diriger ses efforts vers un autre point. Mais vers lequel ? Fallait-il renoncer à la piste du bouchon de cristal ?

Il ne put s'y décider. Son unique diversion fut d'aller à Enghien, où demeuraient Grognard et Le Ballu, et de s'assurer qu'ils avaient disparu depuis l'assassinat de la villa Marie-Thérèse. Hors cela, il s'occupa et ne voulut s'occuper que de Daubrecq.

Il refusa même de se livrer à la moindre considération sur les énigmes qui se posaient à lui, sur la trahison de Grognard et Le Ballu, sur leurs rapports avec la dame aux cheveux gris, sur l'espionnage dont il était l'objet, lui, personnellement.

— Silence, Lupin, disait-il, dans la fièvre on raisonne à faux. Donc, tais-toi. Pas de déduction, surtout ! Rien n'est plus bête que de déduire les faits les uns des autres avant d'avoir trouvé un point de départ certain. C'est comme cela que l'on se fiche dedans. Écoute ton instinct. Marche d'après ton intuition, et puisque, en dehors de tout raisonnement, en dehors de toute logique, pourrait-on dire, puisque tu es persuadé que cette affaire tourne autour de ce sacré bouchon, vas-y hardiment. Sus au Daubrecq et à son cristal !

Lupin n'avait pas attendu d'aboutir à ces conclusions pour y conformer ses actes. À l'instant où il les énonçait en lui-même, il se trouvait assis, petit rentier muni d'un cache-nez et d'un vieux pardessus, il se trouvait assis trois jours après la scène du Vaudeville, sur un banc de l'avenue Victor-Hugo, à une distance assez grande du square Lamartine. Selon ses instructions, Victoire devait, chaque matin, à la même heure, passer devant ce banc.

— Oui, se répéta-t-il, le bouchon de cristal, tout est là… Quand je l'aurai…

Victoire arrivait, son panier de provisions sous le bras. Tout de suite il nota son agitation et sa pâleur extraordinaires.

— Qu'y a-t-il ? lui demanda Lupin, en marchant aux côtés de la vieille nourrice.

Elle entra dans un grand magasin d'épicerie où il y avait beaucoup de gens, et, se retournant vers lui :

— Tiens, dit-elle, d'une voix altérée par l'émotion, voilà ce que tu cherches.

Et, tirant un objet de son panier, elle le lui donna. Lupin demeura confondu : il tenait en main le bouchon de cristal.

— Est-ce possible ? est-ce possible ? murmura-t-il, comme si la facilité d'un pareil dénouement l'eût déconcerté.

Mais le fait était là, visible et palpable. À sa forme, à ses proportions, à l'or éteint de ses facettes, il reconnaissait, à ne s'y point tromper, le bouchon de cristal qu'il avait eu déjà sous les yeux. Il n'était point jusqu'à une certaine petite éraflure qu'on ne remarquât sur la tige, et dont il se souvenait parfaitement.

D'ailleurs, si l'objet représentait tous les mêmes caractères, il n'en offrait aucun autre qui semblât nouveau. C'était un bouchon de cristal, voilà tout. Aucune marque réellement spéciale ne le distinguait des autres bouchons. Aucun signe ne s'y trouvait inscrit, aucun chiffre, et, taillé dans un seul bloc, il ne contenait aucune matière étrangère.

— Alors quoi ?

Et Lupin eut la vision subite et profonde de son erreur. Que lui importait de posséder ce bouchon de cristal, s'il en ignorait la valeur ? Ce morceau de verre n'existait pas par lui-même, il ne comptait que par la signification qui s'attachait à lui. Avant de le prendre il fallait savoir. Et qui pouvait même lui assurer que, en le prenant, en le dérobant à Daubrecq, il ne commettait pas une bêtise ?

Question impossible à résoudre, mais qui s'imposait à lui avec une rigueur singulière.

— Pas de gaffes ! se dit-il en rempochant l'objet. Dans cette diable d'affaire, les gaffes sont irréparables.

Il n'avait pas quitté Victoire des yeux. Accompagnée d'un commis, elle allait d'un comptoir à l'autre, parmi la foule des clients. Elle stationna ensuite assez longtemps devant la caisse et passa près de Lupin.

Il ordonna, tout bas :

— Rendez-vous derrière le lycée Janson.

Elle le rejoignit dans une rue peu fréquentée.

— Et si l'on me suit ? dit-elle.

— Non, affirma-t-il. J'ai bien regardé. Écoute-moi. Où as-tu trouvé ce bouchon ?

— Dans le tiroir de sa table de nuit.

— Cependant, nous avons déjà fouillé là.

— Oui, et moi encore hier matin. C'est sans doute qu'il l'y a mis cette nuit.

— Et sans doute aussi qu'il va l'y reprendre, observa Lupin.

— Peut-être bien.

— Et s'il ne l'y trouve plus ?

Victoire parut effrayée.

— Réponds-moi, dit Lupin : s'il ne l'y trouve plus, est-ce toi qu'il accusera du vol ?

— Évidemment…

— Alors, va l'y remettre, et au galop.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! gémit-elle, pourvu qu'il n'ait pas eu le temps de s'en apercevoir. Donne-moi l'objet, vite.

— Tiens, le voici, dit Lupin.

Il chercha dans la poche de son pardessus.

— Eh bien ? fit Victoire la main tendue.

— Eh bien, dit-il au bout d'un instant, il n'y est plus.

— Quoi !

— Ma foi, non, il n'y est plus… on me l'a repris.

Il éclata de rire, et d'un rire qui, cette fois, ne se mêlait d'aucune amertume.

Victoire s'indigna.

— Tu as de la gaieté de reste !… Dans une pareille circonstance !…

— Que veux-tu ? Avoue que c'est vraiment drôle. Ce n'est plus un drame que nous jouons… c'est une féerie, une féerie comme les Pilules du Diable, ou bien le pied de Mouton. Dès que j'aurai quelques semaines de repos, j'écrirai ça… le Bouchon Magique, ou les Mésaventures du pauvre Arsène.

— Enfin, qui te l'a repris ?

— Qu'est-ce que tu chantes !… Il s'est envolé tout seul… Il s'est évanoui dans ma poche… Passez, muscade.

Il poussa doucement la vieille bonne, et, d'un ton plus sérieux :

— Rentre, Victoire, et ne t'inquiète pas. Il est évident qu'on t'avait vu me remettre ce bouchon et qu'on a profité de la bousculade, dans le magasin, pour le cueillir au fond de ma poche. Tout cela prouve que nous sommes surveillés de plus près que je ne pensais, et par des adversaires de premier ordre. Mais, encore une fois, sois tranquille. Les honnêtes gens ont toujours le dernier mot. Tu n'avais rien d'autre à me dire ?

— Si. On est venu, hier soir, pendant que M. Daubrecq était sorti. J'ai vu des lumières qui se reflétaient sur les arbres du jardin.

— La concierge ?

— La concierge n'était pas couchée.

— Alors ce sont les types de la Préfecture ; ils continuent de chercher. À tantôt, Victoire… Tu me feras rentrer…

— Comment ! tu veux…

— Qu'est-ce que je risque ? Ta chambre est au troisième étage. Daubrecq ne se doute de rien.

— Mais les autres ?

— Les autres ? S'ils avaient eu quelque intérêt à me faire mauvais parti, ils l'auraient déjà tenté. Je les gêne, voilà tout. Ils ne me craignent pas. À tantôt, Victoire, sur le coup de cinq heures.

Une surprise encore attendait Lupin. Le soir, sa vieille bonne lui annonça que, ayant ouvert par curiosité le tiroir de la table de nuit, elle y avait retrouvé le bouchon de cristal.

Lupin n'en était plus à s'émouvoir de ces incidents miraculeux. Il se dit simplement :

— Donc on l'y a rapporté. Et la personne qui l'y a rapporté et qui s'introduit dans cet hôtel par des moyens inexplicables, cette personne a jugé comme moi que le bouchon ne devait pas disparaître. Et cependant Daubrecq, lui, qui se sait traqué jusqu'au fond de sa chambre, a de nouveau laissé ce bouchon dans un tiroir, comme s'il n'y attachait aucune importance ! Allez donc vous faire une opinion !…

Si Lupin ne se faisait pas d'opinion, il ne pouvait tout de même pas se soustraire à certains raisonnements, à certaines associations d'idées, qui lui donnaient ce pressentiment confus de lumière que l'on éprouve à l'issue d'un tunnel.

— En l'espèce, il est inévitable, se disait-il, qu'une rencontre prochaine ait lieu entre moi et « les autres ». Dès lors je serai maître de la situation.

Cinq jours s'écoulèrent sans que Lupin relevât le moindre détail. Le sixième jour, Daubrecq eut la visite matinale d'un monsieur, le député Laybach, qui, comme ses collègues, se traîna désespérément à ses pieds, et, en fin de compte, lui remit vingt mille francs.

Deux jours encore, puis une nuit, vers deux heures, Lupin posté sur le palier du second étage, perçut le grincement d'une porte, la porte, il s'en rendit compte, qui faisait communiquer le vestibule avec le jardin. Dans l'ombre, il distingua, ou plutôt il devina la présence de deux personnes qui montèrent l'escalier et s'arrêtèrent au premier devant la chambre de Daubrecq.

Là que firent-elles ? On ne pouvait s'introduire dans cette chambre, puisque Daubrecq, chaque soir, mettait ses verrous. Alors qu'espérait-on ?

Évidemment un travail se pratiquait que Lupin discernait à des bruits sourds de frottement contre la porte. Puis des mots lui parvinrent, à peine chuchotés.

— Ça marche ?

— Oui, parfaitement, mais tout de même il vaut mieux remettre à demain, puisque…

Lupin n'entendit pas la fin de la phrase. Déjà les individus redescendaient à tâtons. La porte se referma, très doucement, puis la grille.

— Tout de même curieux, pensa Lupin. Dans cette maison où Daubrecq dissimule soigneusement ses turpitudes et se défie, non sans raison, des espionnages, tout le monde pénètre comme dans un moulin. Que Victoire me fasse entrer, que la concierge introduise les émissaires de la Préfecture… soit, mais, ces gens-là, qui trahit donc en leur faveur ? Doit-on supposer qu'ils agissent seuls ? Mais quelle hardiesse ! Quelle connaissance des lieux !

L'après-midi, pendant l'absence de Daubrecq, il examina la porte de la chambre au premier étage. Du premier coup d'œil il comprit : un des panneaux du bas, habilement découpé, ne tenait plus que par des pointes invisibles. Les gens qui avaient effectué ce travail étaient donc les mêmes qui avaient opéré chez lui, rue Matignon et rue Chateaubriand.

Il constata également que le travail remontait à une époque antérieure et que, comme chez lui, l'ouverture avait été préparée d'avance en prévision de circonstances favorables ou de nécessité immédiate.

La journée fut courte pour Lupin. Il allait savoir.

IV. — Le chef des ennemis (1) IV. - Der Anführer der Feinde (1) IV. - The leader of enemies (1)

— Pauvre gosse, murmura Lupin en relisant le lendemain la lettre de Gilbert. — Poor kid, murmured Lupin the next day rereading Gilbert's letter. Comme il doit souffrir ? How much he must be suffering?

Du premier jour où il l'avait rencontré, il avait pris de l'affection pour ce grand jeune homme insouciant et joyeux de vivre. From the first day he had met him, he had developed an affection for this tall, carefree and joyful young man. Gilbert lui était dévoué jusqu'à se tuer sur un signe du maître. Gilbert was devoted to him to the point of killing himself at a sign from the master. Gilbert oli hänelle niin omistautunut, että hän tappoi itsensä isäntänsä merkistä. Et Lupin aimait aussi sa franchise, sa belle humeur, sa naïveté, sa figure heureuse. And Lupin also loved his honesty, his good humor, his naivety, his happy face.

— Gilbert, lui disait-il souvent, tu es un honnête homme. "Gilbert," he often told him, "you are an honest man." À ta place, vois-tu, je lâcherais le métier, et je me ferais, pour de bon, honnête homme. "If I were you, you know, I would quit the trade, and I would truly become an honest man."

— Après vous patron, répondit Gilbert en riant. - Nach Ihnen Boss", antwortete Gilbert und lachte.

— Tu ne veux pas ? - Don't you want to?

— Non, patron. Un honnête homme, ça travaille, ça turbine, et moi c'est un goût que j'ai eu peut-être étant gamin, mais qu'on m'a fait passer. Ein ehrlicher Mann arbeitet und turbiniert, und ich habe diesen Geschmack vielleicht schon als Kind gehabt, aber man hat ihn mir vermittelt. An honest man works, he turbines, and that's a taste I may have had as a kid, but it was passed on to me. Rehellisen miehen on tehtävä töitä ja turinoida, ja tämä maku on ehkä jäänyt minulle lapsena, mutta se on periytynyt minulle.

— Qui, on ? — Who, me?

Gilbert se taisait. Gilbert remained silent. Il se taisait toujours quand on l'interrogeait sur les premières années de sa vie, et Lupin savait tout au plus qu'il était orphelin depuis son jeune âge et qu'il avait vécu de droite et de gauche, changeant de nom, accrochant son existence aux métiers les plus bizarres. He always remained silent when questioned about the early years of his life, and Lupin knew at most that he had been an orphan from a young age and had lived here and there, changing his name, hanging his existence on the strangest jobs. Il y avait là tout un mystère que personne n'avait pu pénétrer, et il ne semblait pas que la justice fût en voie d'y parvenir. There was a mystery there that no one had been able to penetrate, and it didn't look like justice was on the way.

Mais il ne semblait pas non plus que ce mystère fût pour elle une raison de s'attarder. But neither did this mystery seem to be a reason for her to linger. Mutta ei myöskään näyttänyt siltä, että tämä mysteeri olisi ollut hänelle syy viipyä. Sous son nom de Gilbert ou sous tel autre nom, elle enverrait aux Assises le complice de Vaucheray et le frapperait avec la même rigueur inflexible. Under her name of Gilbert or under another name, she would send Vaucheray's accomplice to the Assizes and strike him with the same unyielding rigor. Gilbertin nimellä tai millä tahansa muulla nimellä hän lähettäisi Vaucherayn rikoskumppanin oikeuteen ja tappaisi hänet samalla ankaralla ja jyrkällä tavalla.

— Pauvre gosse, répéta Lupin. "Poor kid," Lupin repeated. Si on le poursuit comme ça, c'est bien à cause de moi. "If he's being pursued like this, it's all because of me." Ils ont peur d'une évasion, et ils se hâtent d'arriver au but, au verdict d'abord… et puis à la suppression… Un gamin de vingt ans ! They're afraid of an escape, and they're rushing to get to the point, first to the verdict... and then to the deletion... A twenty-year-old kid! et qui n'a pas tué, qui n'est pas complice du meurtre… and who has not killed, who is not an accomplice to murder…

Hélas ! Alas! Lupin n'ignorait pas que c'était là chose impossible à prouver, et qu'il devait diriger ses efforts vers un autre point. Lupin knew that it was impossible to prove, and he had to direct his efforts towards another point. Mais vers lequel ? Fallait-il renoncer à la piste du bouchon de cristal ? Should he give up the lead on the crystal cork?

Il ne put s'y décider. He could not decide on it. Son unique diversion fut d'aller à Enghien, où demeuraient Grognard et Le Ballu, et de s'assurer qu'ils avaient disparu depuis l'assassinat de la villa Marie-Thérèse. His only diversion was to go to Enghien, where Grognard and Le Ballu lived, and to make sure they had disappeared since the assassination at Villa Marie-Thérèse. Hors cela, il s'occupa et ne voulut s'occuper que de Daubrecq. Apart from that, he only cared about Daubrecq.

Il refusa même de se livrer à la moindre considération sur les énigmes qui se posaient à lui, sur la trahison de Grognard et Le Ballu, sur leurs rapports avec la dame aux cheveux gris, sur l'espionnage dont il était l'objet, lui, personnellement. He refused even to give the slightest consideration to the riddles that lay before him, to the betrayal of Grognard and Le Ballu, to their relationship with the gray-haired lady, to the espionage of which he, personally, was the object.

— Silence, Lupin, disait-il, dans la fièvre on raisonne à faux. - Silence, Lupin," he'd say, "in a fever, we reason wrongly. - Hiljaa, Lupin", hän sanoi, "kuume saa sinut ajattelemaan väärin. Donc, tais-toi. Pas de déduction, surtout ! No deductions! Rien n'est plus bête que de déduire les faits les uns des autres avant d'avoir trouvé un point de départ certain. Nothing is more foolish than to deduce one fact from another before finding a definite starting point. C'est comme cela que l'on se fiche dedans. That's how you get into it. Écoute ton instinct. Marche d'après ton intuition, et puisque, en dehors de tout raisonnement, en dehors de toute logique, pourrait-on dire, puisque tu es persuadé que cette affaire tourne autour de ce sacré bouchon, vas-y hardiment. Go with your intuition, and since, beyond all reasoning, beyond all logic, one might say, since you're convinced that this case revolves around that damned cork, go boldly. Sus au Daubrecq et à son cristal ! Sus dem Daubrecq und seinem Kristall! Sus au Daubrecq et à son cristal!

Lupin n'avait pas attendu d'aboutir à ces conclusions pour y conformer ses actes. Lupin had not waited to reach these conclusions before acting on them. Lupin ei ollut odottanut näiden johtopäätösten tekemistä ennen kuin toimi niiden mukaan. À l'instant où il les énonçait en lui-même, il se trouvait assis, petit rentier muni d'un cache-nez et d'un vieux pardessus, il se trouvait assis trois jours après la scène du Vaudeville, sur un banc de l'avenue Victor-Hugo, à une distance assez grande du square Lamartine. At the very moment he enunciated them to himself, he found himself sitting, a small rentier wearing a muffler and an old overcoat, sitting three days after the scene at the Vaudeville, on a bench in the Avenue Victor-Hugo, quite a distance from the Square Lamartine. Sanoessaan niitä itsekseen hän huomasi istuvansa, pieni renttu, jolla oli päällään muffinssi ja vanha takki, kolme päivää Vaudevillen kohtauksen jälkeen penkillä Avenue Victor-Hugolla, melko kaukana Square Lamartine -aukiolta. Selon ses instructions, Victoire devait, chaque matin, à la même heure, passer devant ce banc. According to her instructions, Victoire had to pass this bench at the same time every morning.

— Oui, se répéta-t-il, le bouchon de cristal, tout est là… Quand je l'aurai… - Yes, he repeated to himself, the crystal cork, it's all there... When I get it...

Victoire arrivait, son panier de provisions sous le bras. Tout de suite il nota son agitation et sa pâleur extraordinaires. Immediately he noticed her extraordinary agitation and paleness.

— Qu'y a-t-il ? "What's the matter?" lui demanda Lupin, en marchant aux côtés de la vieille nourrice. Lupin asked, walking alongside the old nurse.

Elle entra dans un grand magasin d'épicerie où il y avait beaucoup de gens, et, se retournant vers lui : She entered a large grocery store where there were many people, and, turning to him:

— Tiens, dit-elle, d'une voix altérée par l'émotion, voilà ce que tu cherches. - Here," she said, her voice altered by emotion, "this is what you're looking for.

Et, tirant un objet de son panier, elle le lui donna. Lupin demeura confondu : il tenait en main le bouchon de cristal.

— Est-ce possible ? est-ce possible ? murmura-t-il, comme si la facilité d'un pareil dénouement l'eût déconcerté. he murmured, as if disconcerted by the ease of such an outcome. hän murahti kuin hämmentyneenä tällaisen lopputuloksen helppoudesta.

Mais le fait était là, visible et palpable. But the fact was there, visible and palpable. À sa forme, à ses proportions, à l'or éteint de ses facettes, il reconnaissait, à ne s'y point tromper, le bouchon de cristal qu'il avait eu déjà sous les yeux. From its shape, its proportions, the faded gold of its facets, he could not fail to recognize the crystal cork he had already had his eye on. Il n'était point jusqu'à une certaine petite éraflure qu'on ne remarquât sur la tige, et dont il se souvenait parfaitement. There was even a little scratch on the stem that nobody had noticed before, but that he remembered perfectly. Varressa ei ollut edes pientä naarmua, jota hän ei muistanut täydellisesti.

D'ailleurs, si l'objet représentait tous les mêmes caractères, il n'en offrait aucun autre qui semblât nouveau. Moreover, if the object had all the same features, it did not offer any other that seemed new. C'était un bouchon de cristal, voilà tout. It was just a crystal stopper, nothing more. Aucune marque réellement spéciale ne le distinguait des autres bouchons. No truly special mark distinguished it from other corks. Aucun signe ne s'y trouvait inscrit, aucun chiffre, et, taillé dans un seul bloc, il ne contenait aucune matière étrangère. No sign was inscribed on it, no number, and, carved from a single block, it contained no foreign matter.

— Alors quoi ? - So what?

Et Lupin eut la vision subite et profonde de son erreur. And Lupin had a sudden and profound vision of his error. Que lui importait de posséder ce bouchon de cristal, s'il en ignorait la valeur ? What did it matter to him to possess this crystal stopper, if he was unaware of its value? Ce morceau de verre n'existait pas par lui-même, il ne comptait que par la signification qui s'attachait à lui. This piece of glass did not exist on its own, it only mattered because of the meaning attached to it. Avant de le prendre il fallait savoir. Before taking it, one had to know. Et qui pouvait même lui assurer que, en le prenant, en le dérobant à Daubrecq, il ne commettait pas une bêtise ? And who could even assure him that, in taking him away from Daubrecq, he wasn't doing something stupid?

Question impossible à résoudre, mais qui s'imposait à lui avec une rigueur singulière. An impossible question, but one that imposed itself on him with singular rigor.

— Pas de gaffes ! - No blunders! se dit-il en rempochant l'objet. he said to himself as he repocketed the object. Dans cette diable d'affaire, les gaffes sont irréparables. In this business, blunders are irreparable.

Il n'avait pas quitté Victoire des yeux. He hadn't taken his eyes off Victoire. Accompagnée d'un commis, elle allait d'un comptoir à l'autre, parmi la foule des clients. Accompanied by a clerk, she moved from counter to counter, among the crowd of customers. Elle stationna ensuite assez longtemps devant la caisse et passa près de Lupin. She then parked in front of the crate for quite some time, and passed by Lupin.

Il ordonna, tout bas : He ordered, softly:

— Rendez-vous derrière le lycée Janson. - Meet behind Lycée Janson.

Elle le rejoignit dans une rue peu fréquentée. She joined him in a quiet street.

— Et si l'on me suit ? "And if someone follows me?" dit-elle. she said.

— Non, affirma-t-il. - No," he asserted. J'ai bien regardé. I had a good look. Écoute-moi. Où as-tu trouvé ce bouchon ?

— Dans le tiroir de sa table de nuit. — In the drawer of her bedside table.

— Cependant, nous avons déjà fouillé là. — However, we have already searched there.

— Oui, et moi encore hier matin. — Yes, and I did so again yesterday morning. C'est sans doute qu'il l'y a mis cette nuit. It is undoubtedly that he put it there last night.

— Et sans doute aussi qu'il va l'y reprendre, observa Lupin. — And undoubtedly he will take it back, observed Lupin.

— Peut-être bien. — Maybe so.

— Et s'il ne l'y trouve plus ? - What if he can't find it there?

Victoire parut effrayée. Victoire looked frightened.

— Réponds-moi, dit Lupin : s'il ne l'y trouve plus, est-ce toi qu'il accusera du vol ? "Answer me," Lupin said. "If he doesn't find it there, will he accuse you of the theft?"

— Évidemment… "Obviously..."

— Alors, va l'y remettre, et au galop. - Then put it back on, and gallop away.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! gémit-elle, pourvu qu'il n'ait pas eu le temps de s'en apercevoir. she moans, as long as he hasn't had time to notice. hän huokaili, kunhan mies ei ehtinyt huomata. Donne-moi l'objet, vite.

— Tiens, le voici, dit Lupin. - Here it is," says Lupin.

Il chercha dans la poche de son pardessus.

— Eh bien ? fit Victoire la main tendue. Victoire shook his outstretched hand.

— Eh bien, dit-il au bout d'un instant, il n'y est plus. "Well," he said after a moment, "he is no longer there."

— Quoi ! "What!"

— Ma foi, non, il n'y est plus… on me l'a repris. - Well, no, it's not there anymore... it's been taken away from me.

Il éclata de rire, et d'un rire qui, cette fois, ne se mêlait d'aucune amertume. He burst out laughing, and a laugh that this time was free of bitterness.

Victoire s'indigna. Victoire was indignant.

— Tu as de la gaieté de reste !… Dans une pareille circonstance !… - You've got a lot of gaiety left!... In such a circumstance!...

— Que veux-tu ? - What do you want? Avoue que c'est vraiment drôle. You have to admit, it's really funny. Ce n'est plus un drame que nous jouons… c'est une féerie, une féerie comme les Pilules du Diable, ou bien le pied de Mouton. It's no longer a drama we're playing... it's an enchantment, an enchantment like the Devil's Pills, or Mouton's Foot. Dès que j'aurai quelques semaines de repos, j'écrirai ça… le Bouchon Magique, ou les Mésaventures du pauvre Arsène. As soon as I have a few weeks off, I will write this... the Magic Cork, or the Misadventures of poor Arsène.

— Enfin, qui te l'a repris ? - Well, who took it from you?

— Qu'est-ce que tu chantes !… Il s'est envolé tout seul… Il s'est évanoui dans ma poche… Passez, muscade. - What are you singing!... It flew away on its own... It vanished in my pocket... Move along, nutmeg. - Mitä sinä laulat!... Se lensi itsestään pois... Se katosi taskuuni... Anna se eteenpäin, muskottipähkinä.

Il poussa doucement la vieille bonne, et, d'un ton plus sérieux : He gently pushed the old maid, and, in a more serious tone:

— Rentre, Victoire, et ne t'inquiète pas. — Go back, Victoire, and do not worry. Il est évident qu'on t'avait vu me remettre ce bouchon et qu'on a profité de la bousculade, dans le magasin, pour le cueillir au fond de ma poche. It is obvious that someone saw you give me this cork and took advantage of the commotion in the store to pick it up from the bottom of my pocket. Tout cela prouve que nous sommes surveillés de plus près que je ne pensais, et par des adversaires de premier ordre. All this proves that we're being watched more closely than I thought, and by top-notch adversaries. Mais, encore une fois, sois tranquille. But, once again, don't worry. Les honnêtes gens ont toujours le dernier mot. Honest people always have the last word. Tu n'avais rien d'autre à me dire ? Did you have nothing else to say to me?

— Si. - Yes. On est venu, hier soir, pendant que M. Daubrecq était sorti. We came in last night, while Mr. Daubrecq was out. J'ai vu des lumières qui se reflétaient sur les arbres du jardin. I saw lights reflecting off the trees in the garden.

— La concierge ? - The concierge?

— La concierge n'était pas couchée. - The concierge hadn't gone to bed.

— Alors ce sont les types de la Préfecture ; ils continuent de chercher. - So it's the guys from the Prefecture; they're still looking. À tantôt, Victoire… Tu me feras rentrer… See you soon, Victoire... You'll get me home...

— Comment ! tu veux…

— Qu'est-ce que je risque ? - What am I risking? Ta chambre est au troisième étage. Daubrecq ne se doute de rien. Daubrecq suspects nothing.

— Mais les autres ? - But what about the others?

— Les autres ? S'ils avaient eu quelque intérêt à me faire mauvais parti, ils l'auraient déjà tenté. If they had any interest in making me look bad, they would have tried it already. Je les gêne, voilà tout. I'm just in the way, that's all. Ils ne me craignent pas. They don't fear me. À tantôt, Victoire, sur le coup de cinq heures. See you later, Victoire, at five o'clock sharp.

Une surprise encore attendait Lupin. Another surprise was still awaiting Lupin. Le soir, sa vieille bonne lui annonça que, ayant ouvert par curiosité le tiroir de la table de nuit, elle y avait retrouvé le bouchon de cristal. In the evening, his old maid announced to him that, out of curiosity, she had opened the nightstand drawer and found the crystal stopper there.

Lupin n'en était plus à s'émouvoir de ces incidents miraculeux. Lupin was no longer moved by these miraculous incidents. Il se dit simplement :

— Donc on l'y a rapporté. - So we brought it back. Et la personne qui l'y a rapporté et qui s'introduit dans cet hôtel par des moyens inexplicables, cette personne a jugé comme moi que le bouchon ne devait pas disparaître. And the person who brought it back and who is now breaking into this hotel by inexplicable means, this person judged as I did that the cork should not disappear. Et cependant Daubrecq, lui, qui se sait traqué jusqu'au fond de sa chambre, a de nouveau laissé ce bouchon dans un tiroir, comme s'il n'y attachait aucune importance ! And yet Daubrecq, who knows he's being hunted down to the bottom of his room, has once again left the cork in a drawer, as if he didn't care! Allez donc vous faire une opinion !… Go and make up your own mind!...

Si Lupin ne se faisait pas d'opinion, il ne pouvait tout de même pas se soustraire à certains raisonnements, à certaines associations d'idées, qui lui donnaient ce pressentiment confus de lumière que l'on éprouve à l'issue d'un tunnel. Although Lupin couldn't make up his mind, he still couldn't escape the reasoning, the associations of ideas, which gave him that confused sense of light one experiences at the end of a tunnel.

— En l'espèce, il est inévitable, se disait-il, qu'une rencontre prochaine ait lieu entre moi et « les autres ». - In diesem Fall ist es unvermeidlich, sagte er sich, dass es bald zu einer Begegnung zwischen mir und "den anderen" kommen wird. - In this case, it's inevitable, he told himself, that there will soon be a meeting between me and "the others". Dès lors je serai maître de la situation. From then on, I will be in control of the situation.

Cinq jours s'écoulèrent sans que Lupin relevât le moindre détail. Five days passed without Lupin noticing any details. Le sixième jour, Daubrecq eut la visite matinale d'un monsieur, le député Laybach, qui, comme ses collègues, se traîna désespérément à ses pieds, et, en fin de compte, lui remit vingt mille francs. On the sixth day, Daubrecq received a morning visit from a gentleman, Deputy Laybach, who, like his colleagues, desperately groveled at his feet, and ultimately handed him twenty thousand francs.

Deux jours encore, puis une nuit, vers deux heures, Lupin posté sur le palier du second étage, perçut le grincement d'une porte, la porte, il s'en rendit compte, qui faisait communiquer le vestibule avec le jardin. For two more days, and then one night, at around two o'clock, Lupin stood on the second-floor landing and heard the creak of a door - the door, he realized, that connected the hallway with the garden. Dans l'ombre, il distingua, ou plutôt il devina la présence de deux personnes qui montèrent l'escalier et s'arrêtèrent au premier devant la chambre de Daubrecq. In the shadows, he made out, or rather guessed, the presence of two people who climbed the stairs and stopped in front of Daubrecq's room on the second floor.

Là que firent-elles ? What did they do? On ne pouvait s'introduire dans cette chambre, puisque Daubrecq, chaque soir, mettait ses verrous. There was no way of getting into the room, as Daubrecq put the locks on every evening. Alors qu'espérait-on ? So what were we hoping for?

Évidemment un travail se pratiquait que Lupin discernait à des bruits sourds de frottement contre la porte. Evidently, some kind of work was going on, which Lupin could discern from the muffled sounds of the door being slammed shut. Puis des mots lui parvinrent, à peine chuchotés. Then words came to him, barely whispered.

— Ça marche ? — Does it work?

— Oui, parfaitement, mais tout de même il vaut mieux remettre à demain, puisque… — Yes, perfectly, but still it is better to postpone until tomorrow, since...

Lupin n'entendit pas la fin de la phrase. Lupin did not hear the end of the sentence. Déjà les individus redescendaient à tâtons. Already the individuals were groping their way back down. La porte se referma, très doucement, puis la grille. The door closed again, very softly, then the gate.

— Tout de même curieux, pensa Lupin. "Still, quite curious," Lupin thought. Dans cette maison où Daubrecq dissimule soigneusement ses turpitudes et se défie, non sans raison, des espionnages, tout le monde pénètre comme dans un moulin. In this house, where Daubrecq carefully conceals his turpitudes and is wary of spies, not without reason, everyone enters as if in a mill. Que Victoire me fasse entrer, que la concierge introduise les émissaires de la Préfecture… soit, mais, ces gens-là, qui trahit donc en leur faveur ? Let Victoire let me in, let the concierge introduce the emissaries from the Prefecture... so be it, but these people, who betrays on their behalf? Antakaa Victoiren päästää minut sisään, antakaa portieerin tuoda prefektuurin lähettiläät sisään... hyvä niin, mutta kuka pettää heidän puolestaan? Doit-on supposer qu'ils agissent seuls ? Should we assume that they are acting alone? Mais quelle hardiesse ! But what boldness! Quelle connaissance des lieux ! What knowledge of the place!

L'après-midi, pendant l'absence de Daubrecq, il examina la porte de la chambre au premier étage. Du premier coup d'œil il comprit : un des panneaux du bas, habilement découpé, ne tenait plus que par des pointes invisibles. At first glance, he understood: one of the lower panels, skilfully cut away, was held in place by invisible spikes. Les gens qui avaient effectué ce travail étaient donc les mêmes qui avaient opéré chez lui, rue Matignon et rue Chateaubriand. The people who had carried out this work were therefore the same people who had operated at his place, in Matignon Street and Chateaubriand Street.

Il constata également que le travail remontait à une époque antérieure et que, comme chez lui, l'ouverture avait été préparée d'avance en prévision de circonstances favorables ou de nécessité immédiate. He also noticed that the work dated back to an earlier period and that, as at his place, the opening had been prepared in advance in anticipation of favorable circumstances or immediate necessity.

La journée fut courte pour Lupin. The day was short for Lupin. Il allait savoir. He was about to find out.