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TED Talks in French, Les maisons de la sagesse | Barbara Cassin | TEDxMarseille

Les maisons de la sagesse | Barbara Cassin | TEDxMarseille

Traducteur: karine le brun Relecteur: Hélène Vernet

Savoir faire avec les différences,

je pense que c'est ce dont on a besoin aujourd'hui,

et c'est ça que j'essaie d'explorer avec vous, mais avec mes moyens.

Mes moyens à moi, ce sont les mots.

Si je suis une exploratrice de quelque chose,

c'est une exploratrice de ce que peuvent les mots.

Et plus exactement encore, pour moi, la différence,

savoir faire avec les différences,

ça peut se construire

autour d'une pratique et d'une idée qui est celle de la traduction

entre deux cultures, entre deux langues.

Et la traduction, ce savoir-faire avec les différences -

c'est comme ça que je la définis -

m'a donné envie et m'a donné le besoin

de fabriquer un projet - un peu fou, je le reconnais -

dans lequel je voudrais vous entraîner.

Ce projet est un projet que j'ai appelé « Maison de la Sagesse »,

« Bayt al-Hikma », c'est un vieux truc de Bagdad au XVIe siècle.

C'étaient des maisons qui étaient construites autour de la traduction,

où tout le monde venait, tous les savants, tous les pays, toutes les générations,

et ils traduisaient.

Simplement, que serait une Maison de la Sagesse,

aujourd'hui, au XXIe siècle,

à Marseille par exemple, ou Aubervilliers, qui sont mes deux terrains de travail ?

Une Maison de la Sagesse, vous voyez, c'est ça,

la manière dont c'était représenté, en Perse, à Bagdad :

des livres, beaucoup de livres, mais des gens, beaucoup de gens.

Alors, que serait une Maison de la Sagesse aujourd'hui ?

Eh bien moi,

le déclic pour vouloir faire cela,

c'est une phrase, et un chiffre.

La phrase, c'est une phrase d'Hannah Arendt,

qui a écrit en exil.

Et elle écrit : « Manifestement, personne ne veut savoir

que l'histoire contemporaine a engendré un nouveau type d'êtres humains,

ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis,

et dans les camps d'internement par leurs amis. »

Cette phrase, ce n'est pas n'importe quoi.

Et le chiffre,

c'est, par exemple, celui du nombre de noyés en 2016,

le nombre de noyés en Méditerranée - ceux qu'on a pu comptabiliser :

cinq mille.

Mais, c'est ceux qu'on a pu comptabiliser.

Voilà, je me suis dit qu'il fallait arrêter d'avoir la flemme,

qu'il fallait arrêter d'avoir peur,

qu'il fallait sortir de cet imaginaire dément d'une société sans étrangers,

et tenter, avec chacun ses moyens,

de fabriquer quelque chose comme une « société d'hospitalité »,

avec ce magnifique mot en français, « hôte »,

qui veut dire « celui qui accueille » et « celui qui est accueilli »,

les deux, dans une réciprocité parfaite,

donc une société, disons, « d'hospitalité réciproque ».

Pourquoi la traduction me paraît le bon moyen de faire ça ?

Eh bien, parce que c'est une hospitalité de langue à langue.

Il y avait un troubadour, en Languedoc, qui disait :

« Traduire, c'est l'auberge du lointain ».

Voilà, soyons un peu l'auberge du lointain.

Et voilà pourquoi je vais vous proposer

de réfléchir avec moi à ces Maisons de la Sagesse.

J'étais à Calais, par exemple,

et voilà la photo que j'ai prise à Calais :

démantèlement de la zone Sud, plus rien,

cette pancarte ouvrant sur du vide, sur des bouts de jouets qui traînaient,

cette pancarte qui indiquait une école

qui avait été fabriquée, construite, par les gens eux-mêmes -

l'Ecole des Dunes.

Mais il n'y avait plus que cette pancarte, dans toutes les langues.

Pour vous dire comment j'en suis arrivée là,

je vais vous faire un tout petit bout de parcours.

On vous a dit que j'étais spécialiste de philosophie grecque.

Oui, c'est vrai que mes premières traductions,

mon premier étonnement de langue,

c'est entre le grec ancien et le français.

Il y a un mot grec

qui est véritablement intraduisible, qui arrête.

C'est le mot « Logos ».

Logos, ça veut dire à la fois

« discours, parole, mot, démonstration », et tout ça,

et « raison », discours et raison.

D'ailleurs les Latins l'ont traduit par « ratio et oratio », un jeu de mots.

« Discours », « raison », et... langue grecque,

autrement dit, les Grecs ont le logos.

Ils ont le discours et la raison, c'est comme ça qu'ils se voient.

Ils se voient propriétaires de l'universel et c'est ce dont nous héritons.

Nous héritons de cela, à savoir, que les autres sont des barbares.

J'ai fait une exposition au Mucem que peut-être certains ont vue.

Si je ne me trompe pas, 60 000 personnes l'ont vue,

donc, vous étiez peut-être dedans.

Dans cette exposition qui s'appelait « Après Babel, traduire »,

vous voyez, « Babel », « babil », « bla-bla-bla »,

« barbare », « Barbara » - moi - tout ça, c'est la même chose.

C'est ce qu'on ne comprend pas.

C'est une onomatopée pour dire ce qu'on ne comprend pas.

Et du coup, quand les Grecs définissent l'homme comme un animal doué de logos,

celui qu'ils ne comprennent pas, celui qui n'a pas le logos,

on n'est pas tout à fait sûr que ça soit un homme !

Un barbare, ce n'est pas vraiment un homme.

Et dans ce mur des barbares, vous voyez ce magnifique Blah-blah-Blah,

qui est un tableau contemporain de Mel Bochner,

puis à côté, vous voyez des vases qui figurent des barbares grecs,

et puis nous, parce qu'on est toujours le barbare de quelqu'un, nous...

...je ne sais pas si c'est à droite ou à gauche...

...nous, caravaniers au long nez, nous, le barbare des Chinois,

et une poupée berbère de l'autre côté, parce que tout ça, c'est la même chose.

C'est de « l'autre », c'est de l'autre qu'on ne comprend pas,

c'est-à-dire aussi, de l'autre qu'on ne traduit pas.

Et vous voyez pourquoi je m'intéresse à ce point-là

à quelque chose comme une Maison de la Sagesse,

qui soit un lieu de traduction,

pas forcément une maison qui a des portes et des fenêtres,

ni des livres - bien que ça puisse aider -

mais, disons, un réseau,

un dispositif de lieux et d'actions.

Ce sont de ces lieux et de ces actions dont je veux vous parler maintenant.

La première action, c'est l'action de l'accueil.

On accueille, et comment est-ce qu'on accueille ?

Eh bien, on accueille en ne se prenant pas soi-même pour l'universel,

en ne se prenant pas soi-même pour le tout du monde.

On accueille en faisant attention aux différences.

Une des choses que j'avais faites

dans cette exposition au Mucem qui m'a beaucoup apporté -

avec toutes les associations, celles qui allaient aussi dans Les Baumettes, etc. -

c'était de poser la question :

« Quel est le mot de votre langue maternelle qui vous manque le plus ?

Quand vous êtes en français, quel est le mot qui vous manque le plus ? »

Et on a obtenu cette cimaise magnifique du « mot qui vous manque ».

Par exemple, il y avait une femme -

ça m'a marquée car on demandait aux gens « Pourquoi ça vous manque ? » -

donc elle disait : « En arabe, je sais dire comment je l'aime.

Je l'aime à vouloir mourir avant lui.

Si je dis ça en français, c'est ridicule. Il y a un mot, en arabe, pour le dire. »

Alors, j'ai retravaillé la cimaise du mot qui vous manque,

avec un des lieux qui pourrait être une Maison de la Sagesse,

un des collèges,

un collège à la Friche la Belle de Mai.

Et voilà ce que ces classes de collégiens primo-arrivants,

où l'on parle vingt langues,

voilà, par exemple, l'un des mots qu'ils m'ont donnés :

« Merzi ».

Merzi, c'est un mot arménien qui veut dire

« Ça manque, et encore plus que ça ».

Donc, l'accueil : glossaire de la bureaucratie française,

je vous propose ça.

C'est-à-dire que quand les gens arrivent, non seulement il manque des mots,

mais on fait comme si ils étaient comme nous, sans différences,

c'est-à-dire comme si, par exemple,

un Tamoul qui arrive pouvait répondre à la question :

« Est-ce que vous êtes marié, divorcé, pacsé ? »

On demande :

« Quel est votre nom ? Quel âge avez-vous ? ».

Ce n'est pas si simple.

Votre nom et votre prénom, ce n'est pas du tout simple.

Ça ne va pas de soi d'avoir un nom et un prénom.

Ça ne va pas de soi d'avoir une date de naissance stabilisée.

Ça ne va pas de soi de savoir si on est réfugié, expatrié, etc.,

toutes ces catégories sont des catégories qui nous renvoient à nos schémas.

Et ce glossaire de la bureaucratie française

qu'on est en train de faire avec les primo-arrivants,

avec leurs enfants et les parents,

c'est quelque chose qui doit faire réfléchir l'administration en retour :

ne pas croire que...

c'est si simple, les valeurs de la République,

ne pas croire qu'un questionnaire administratif

ne contient pas déjà plein de jugements, pleins de préjugés, plein de culture,

pour le meilleur et pour le pire.

Donc, première action de ces Maisons de la Sagesse : l'accueil.

Deuxième action, que j'appellerai d'un mot que je n'adore pas :

l'insertion.

Nous avons beaucoup travaillé à Marseille, justement à la suite de cette exposition,

en particulier avec un organisme que je trouve magique, qui est l'Adie,

c'est-à-dire l'aide, par le micro-crédit,

aux entrepreneurs qui veulent faire quelque chose.

Et là, ce que nous, nous proposons,

c'est de valoriser le parcours de vie des gens

qui, comme ça, arrivent à bénéficier d'un micro-crédit.

On a travaillé avec les arts de la rue, par exemple, avec Générik Vapeur,

et on a choisi des parcours qui nous paraissaient très importants,

qui nous paraissaient montrer ce qu'est un patrimoine migrateur.

Vous voyez ça, c'est une main de Fatma

qui est posée au mur

d'un restaurant mexicain ouvert par un Berbère -

alors un restaurant mexicain ouvert par un Berbère,

qui fait dessiner par une de ses amies à Aix,

une main de Fatma, mais comme si c'était Frida Kahlo qui l'avait peinte.

Eh bien, il l'explique, et ça, si vous voulez,

c'est une extraordinaire appréhension

de son patrimoine migrateur.

Je vous en montre une autre, c'est aussi un restaurant, haïtien,

et vous voyez, vous avez un planteur, et devant, le pont de Brooklyn.

C'est comme ça, chez Eugénie.

C'est comme ça, c'est entre le pont de Brooklyn et un planteur haïtien.

Et là, vous avez la Roland.

La « Roland », c'est comme ça qu'on a appelé cette bagnole,

complètement folle à l'intérieur, qu'on a complètement désossée,

qu'on a refaite, en hommage et avec un garagiste

qui avait bénéficié d'un micro-crédit pour créer son garage,

un garagiste russe.

Quand on est à l'intérieur - bon, les sièges sont bouleversés -

on entend son histoire de vie, ce qu'il raconte de son garage.

Donc, vous voyez, le deuxième temps,

c'est cet espèce de rapport à l'autre avec des objets et leur histoire,

quelque chose comme une banque-musée.

Nous avons déjà fait ça, par exemple,

en Afrique, des banques-musées comme ça,

c'est-à-dire des objets, leur histoire, et un micro-crédit.

Et le troisième, c'est encore plus compliqué.

La troisième chose dont je voudrais vous parler,

la troisième action que je mène dans ces Maisons de la Sagesse,

et que je voudrais que nous menions,

c'est une action de réflexion, un pas en arrière,

sur ce qui bloque.

Et ce qui bloque aujourd'hui, peut-être plus que tout,

ce sont les fondamentalismes, c'est-à-dire, les religions exacerbées.

Alors en Méditerranée, ce sont les trois monothéismes :

la Thora, la Bible, le Coran.

Pour essayer que ça se débloque un peu,

qu'on puisse parler,

nous faisons un travail sur ce que j'appelle :

« les intraduisibles des trois monothéismes ».

Ça ne veut pas dire que ça ne se traduit pas.

Ça veut dire que l'on réfléchit ensemble à comment on dit « Dieu »

dans ces livres dits « sacrés », dans ces langues.

Comment est-ce qu'on dit « Dieu » ou « le livre » ?

Comment dit-on « l'autre » et « la communauté » ?

Comment dit-on « la femme » ?

Et là, je vous montre la violence des traductions.

Ici, vous avez d'une part une Bible,

et, reprise éternellement par les images de catéchisme,

vous avez Ève qui est sortie de la côte d'Adam, « tsela ».

« Tsela », le mot pour dire « côte »,

d'habitude, dans toute la Thora, ça se traduit par « à côté de ».

Alors Ève, elle est sortie de la côte d'Adam,

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