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Trois contes (1877) - Flaubert, Un cœur simple - Chapitre 3… – Texto para leer

Trois contes (1877) - Flaubert, Un cœur simple - Chapitre 3 (1)

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Un cœur simple - Chapitre 3 (1)

III.Quand elle avait fait à la porte une génuflexion, elle s'avançait sous la haute nef, entre la double ligne des chaises, ouvrait le banc de Mme Aubain, s'asseyait, et promenait ses yeux autour d'elle.

Les garçons à droite, les filles à gauche, emplissaient les stalles du chœur ; le curé se tenait debout près du lutrin ; sur un vitrail de l'abside, le Saint-Esprit dominait la Vierge. Un autre la montrait à genoux devant l'Enfant Jésus, et derrière le tabernacle, un groupe en bois représentait saint Michel terrassant le dragon.

Le prêtre fit d'abord un abrégé de l'Histoire Sainte. Elle croyait voir le paradis, le déluge, la tour de Babel, des villes tout en flammes, des peuples qui mouraient, des idoles renversées ; et elle garda de cet éblouissement le respect du Très-Haut et la crainte de sa colère. Puis, elle pleura en écoutant la Passion. Pourquoi l'avaient-ils crucifié, lui qui chérissait les enfants, nourrissait les foules, guérissait les aveugles, et avait voulu, par douceur, naître au milieu des pauvres sur le fumier d'une étable? Les semailles, les moissons, les pressoirs, toutes ces choses familières dont parle l'Évangile se trouvaient dans sa vie ; le passage de Dieu les avait sanctifiées ; et elle aima plus tendrement les agneaux par amour de l'Agneau, les colombes à cause du Saint-Esprit.

Elle avait peine à imaginer sa personne ; car il n'était pas seulement oiseau, mais encore un feu, et d'autres fois un souffle. C'est peut-être sa lumière qui voltige la nuit aux bords des marécages, son haleine qui pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches harmonieuses ; et elle demeurait dans une adoration, jouissant de la fraîcheur des murs et de la tranquillité de l'église.

Quant aux dogmes, elle n'y comprenait rien, ne tâcha même pas de comprendre. Le curé discourait, les enfants récitaient, elle finissait par s'endormir ; et se réveillait tout à coup, quand ils faisaient en s'en allant claquer leurs sabots sur les dalles.

Ce fut de cette manière, à force de l'entendre, qu'elle apprit le catéchisme, son éducation religieuse ayant été négligée dans sa jeunesse ; et dès lors elle imita toutes les pratiques de Virginie, jeûnait comme elle, se confessait avec elle. À la Fête-Dieu, elles firent ensemble un reposoir.

La première communion la tourmentait d'avance. Elle s'agita pour les souliers, pour le chapelet, pour le livre, pour les gants. Avec quel tremblement elle aida sa mère à l'habiller !

Pendant toute la messe, elle éprouva une angoisse. M.Bourais lui cachait un côté du chœur; mais juste en face, le troupeau des vierges portant des couronnes blanches par- dessus leurs voiles abaissés formait comme un champ de neige ; et elle reconnaissait de loin la chère petite à son cou plus mignon et à son attitude recueillie. La cloche tinta. Les têtes se courbèrent ; il y eut un silence. Aux éclats de l'orgue, les chantres et la foule entonnèrent l'Agnus Dei; puis le défilé des garçons commença ; et, après eux, les filles se levèrent. Pas à pas, et les mains jointes, elles allaient vers l'autel tout illuminé, s'agenouillaient sur la première marche, recevaient l'hostie successivement, et dans le même ordre revenaient à leurs prie-Dieu.

Quand ce fut le tour de Virginie, Félicitéé se pencha pour la voir ; et, avec l'imagination que donnent les vraies tendresses, il lui sembla qu'elle étaitt elle-mêmee cette enfant ; sa figure devenait la sienne, sa robe l'habillait, son cœur lui battait dans la poitrine ; au moment d'ouvrir la bouche, en fermant les paupièress, elle manqua s'évanouirr.

Le lendemain, de bonne heure, elle se présentaa dans la sacristie, pour que M. le curé́ lui donnâtt la communion. Elle la reçutt dévotementt, mais n'y goûtaa pas les mêmess délicess.

Mme Aubain voulait faire de sa fille une personne accomplie ; et, comme Guyot ne pouvait lui montrer ni l'anglais ni la musique, elle résolutt de la mettre en pension chez les Ursulines de Honfleur.

L'enfant n'objecta rien. Félicitéé soupirait, trouvant Madame insensible. Puis elle songea que sa maîtressee, peut-êtree, avait raison. Ces choses dépassaientt sa compétencee.

Enfin, un jour, une vieille tapissièree s'arrêtaa devant la porte ; et il en descendit une religieuse qui venait chercher Mademoiselle. Félicitéé monta les bagages sur l'impérialee, fit des recommandations au cocher, et plaçaa dans le coffre six pots de confiture et une douzaine de poires, avec un bouquet de violettes.

Virginie, au dernier moment, fut prise d'un grand sanglot ; elle embrassait sa mèree qui la baisait au front en répétantnt :

– Allons ! du courage !

du courage !

Le marchepied se releva, la voiture partit.

Alors Mme Aubain eut une défaillancee ; et le soir tous ses amis, le ménagee Lormeau, Mme Lechaptois, ces demoiselles Rochefeuille, M.deHouppeville et Bourais se présentèrentnt pour la consoler.

La privation de sa fille lui fut d'abord trèss douloureuse. Mais trois fois la semaine elle en recevait une lettre, les autres jours lui écrivaitt, se promenait dans son jardin, lisait un peu, et de cette façonn comblait le vide des heures.

Le matin, par habitude, Félicitéé entrait dans la chambre de Virginie, et regardait les murailles. Elle s'ennuyait de n'avoir plus à̀ peigner ses cheveux, à̀ lui lacer ses bottines, à̀ la border dans son lit, – et de ne plus voir continuellement sa gentille figure, de ne plus la tenir par la main quand elles sortaient ensemble. Dans son désœuvrementt, elle essaya de faire de la dentelle. Ses doigts trop lourds cassaient les fils ; elle n'entendait à̀ rien, avait perdu le sommeil, suivant son mot, étaitt « minéee ».

Pour « se dissiper », elle demanda la permission de recevoir son neveu Victor.

Il arrivait le dimanche aprèss la messe, les joues roses, la poitrine nue, et sentant l'odeur de la campagne qu'il avait traverséee. Tout de suite, elle dressait son couvert. Ils déjeunaientt l'un en face de l'autre ; et, mangeant elle-mêmee le moins possible pour épargnerr la dépensee, elle le bourrait tellement de nourriture qu'il finissait par s'endormir. Au premier coup des vêpress, elle le réveillaitt, brossait son pantalon, nouait sa cravate, et se rendait à̀ l'églisee, appuyéee sur son bras dans un orgueil maternel.

Ses parents le chargeaient toujours d'en tirer quelque chose, soit un paquet de cassonade, du savon, de l'eau-de-vie, parfois mêmee de l'argent. Il apportait ses nippes à̀ raccommoder ; et elle acceptait cette besogne, heureuse d'une occasion qui le forçaitt à̀ revenir.

Au mois d'aoûtt, son pèree l'emmena au cabotage.

C'étaitt l'époquee des vacances. L'arrivéee des enfants la consola. Mais Paul devenait capricieux, et Virginie n'avait plus l'âgee d'êtree tutoyéee, ce qui mettait une gênee, une barrièree entre elles.

Victor alla successivement à̀ Morlaix, à̀ Dunkerque et à̀ Brighton ; au retour de chaque voyage, il lui offrait un cadeau. La premièree fois, ce fut une boîtee en coquilles ; la seconde, une tasse à̀ café́ ; la troisièmee, un grand bonhomme en pain d'épicess. Et il embellissait, avait la taille bien prise, un peu de moustache, de bons yeux francs, et un petit chapeau de cuir, placé́ en arrièree comme un pilote. Il l'amusait en lui racontant des histoires mêléeses de termes marins.

Un lundi, 14 juillet 1819 (elle n'oublia pas la date), Victor annonçaa qu'il étaitt engagé́ au long cours, et, dans la nuit du surlendemain, par le paquebot de Honfleur, irait rejoindre sa goélettee, qui devait démarrerr du Havre prochainement. Il serait, peut-êtree, deux ans parti.

La perspective d'une telle absence désolaa Félicitéé; et pour lui dire encore adieu, le mercredi soir, aprèss le dînerr de Madame, elle chaussa des galoches, et avala les quatre lieues qui séparentt Pont-l'Évêqueue de Honfleur.

Quand elle fut devant le Calvaire, au lieu de prendre à̀ gauche, elle prit à̀ droite, se perdit dans des chantiers, revint sur ses pas ; des gens qu'elle accosta l'engagèrentt à̀ se hâterr. Elle fit le tour du bassin rempli de navires, se heurtait contre des amarres ; puis le terrain s'abaissa, des lumièress s'entrecroisèrentt, et elle se crut folle, en apercevant des chevaux dans le ciel.

Au bord du quai, d'autres hennissaient, effrayéss par la mer. Un palan qui les enlevait les descendait dans un bateau, où̀ des voyageurs se bousculaient entre les barriques de cidre, les paniers de fromage, les sacs de grain; on entendait chanter des poules, le capitaine jurait ; et un mousse restait accoudé́ sur le bossoir, indifférentt à̀ tout cela. Félicitéé, qui ne l'avait pas reconnu, criait : « Victor ! » ; il leva la têtee ; elle s'élançaitit, quand on retira l'échellee tout à̀ coup.

Le paquebot, que des femmes halaient en chantant, sortit du port. Sa membrure craquait, les vagues pesantes fouettaient sa proue. La voile avait tourné́, on ne vit plus personne ; et, sur la mer argentéee par la lune, il faisait une tache noire qui pâlissaitt toujours, s'enfonçaa, disparut.

Félicitéé, en passant prèss du Calvaire, voulut recommander à̀ Dieu ce qu'elle chérissaitt le plus ; et elle pria pendant longtemps, debout, la face baignéee de pleurs, les yeux vers les nuages. La ville dormait, des douaniers se promenaient ; et de l'eau tombait sans discontinuer par les trous de l'éclusee, avec un bruit de torrent. Deux heures sonnèrentt.

Le parloir n'ouvrirait pas avant le jour. Un retard, bien sûrr, contrarierait Madame ; et, malgré́ son désirr d'embrasser l'autre enfant, elle s'en retourna. Les filles de l'auberge s'éveillaientt, comme elle entrait dans Pont-l'Évêqueue.

Le pauvre gamin durant des mois allait donc rouler sur les flots ! Ses précédentsts voyages ne l'avaient pas effrayéee. De l'Angleterre et de la Bretagne, on revenait; mais l'Amériquee, les Colonies, les Îless, cela étaitt perdu dans une régionn incertaine, à̀ l'autre bout du monde.

Dèss lors, Félicitéé pensa exclusivement à̀ son neveu. Les jours de soleil, elle se tourmentait de la soif ; quand il faisait de l'orage, craignait pour lui la foudre. En écoutantt le vent qui grondait dans la cheminéee et emportait les ardoises, elle le voyait battu par cette mêmee tempêtee, au sommet d'un mâtt fracassé́, tout le corps en arrièree, sous une nappe d'écumee ; ou bien, – souvenirs de la géographiee en estampes, – il étaitt mangé́ par les sauvages, pris dans un bois par des singes, se mourait le long d'une plage désertee. Et jamais elle ne parlait de ses inquiétudess.

Mme Aubain en avait d'autres sur sa fille.

Les bonnes sœurs trouvaient qu'elle étaitt affectueuse, mais délicatee. La moindre émotionn l'énervaitt. Il fallut abandonner le piano.

Sa mèree exigeait du couvent une correspondance régléée. Un matin que le facteur n'étaitt pas venu, elle s'impatienta; et elle marchait dans la salle, de son fauteuil à̀ la fenêtree. C'étaitt vraiment extraordinaire! depuis quatre jours, pas de nouvelles !

Pour qu'elle se consolâtt par son exemple, Félicitéé lui dit :

– Moi, Madame, voilà̀ six mois que je n'en ai reçuu !...

– De qui donc ?... La servante répliquaa doucement : – Mais... de mon neveu ! – Ah ! votre neveu !

Et, haussant les épauless, Mme Aubain reprit sa promenade, ce qui voulait dire : « Je n'y pensais plus !... Au surplus, je m'en moque ! un mousse, un gueux, belle affaire !... tandis que ma fille... Songez donc !... »Félicitéé, bien que nourrie dans la rudesse, fut indignéee contre Madame, puis oublia. Il lui paraissait tout simple de perdre la têtee à̀ l'occasion de la petite.

Les deux enfants avaient une importance égalee. Un lien de son cœur les unissait, et leurs destinéess devaient êtree la mêmee.

Le pharmacien lui apprit que le bateau de Victor étaitt arrivé́ à̀ La Havane. Il avait lu ce renseignement dans une gazette.

À̀ cause des cigares, elle imaginait la Havane un pays où̀ l'on ne fait pas autre chose que de fumer, et Victor circulait parmi les nègress dans un nuage de tabac. Pouvait-on «en cas de besoin » s'en retourner par terre ? À̀ quelle distance était-cee de Pont-l'Évêqueue? Pour le savoir, elle interrogea M. Bourais.

Il atteignit son atlas, puis commençaa des explications sur les longitudes ; et il avait un beau sourire de cuistre devant l'ahurissement de Félicitéé. Enfin, avec son porte-crayon, il indiqua dans les découpuress d'une tache ovale un point noir, imperceptible, en ajoutant : « Voici. »Elle se pencha sur la carte ; ce réseauu de lignes coloriéess fatiguait sa vue, sans lui rien apprendre ; et Bourais l'invitant à̀ dire ce qui l'embarrassait, elle le pria de lui montrer la maison où̀ demeurait Victor. Bourais leva les bras, il éternuaa, rit énormémentnt ; une candeur pareille excitait sa joie; et Félicitéé n'en comprenait pas le motif, – elle qui s'attendait peut-êtree à̀ voir jusqu'au portrait de son neveu, tant son intelligence étaitt bornéee !

Ce fut quinze jours aprèss que Liébardd, à̀ l'heure du marché́ comme d'habitude, entra dans la cuisine, et lui remit une lettre qu'envoyait son beau-frèree. Ne sachant lire aucun des deux, elle eut recours à̀ sa maîtressee.

Mme Aubain, qui comptait les mailles d'un tricot, le posa prèss d'elle, décachetaa la lettre, tressaillit, et, d'une voix basse, avec un regard profond :

–C'est un malheur... qu'on vous annonce. Votre neveu...

Il étaitt mort. On n'en disait pas davantage.

Félicitéé tomba sur une chaise, en s'appuyant la têtee à̀ la cloison, et ferma ses paupièress, qui devinrent roses tout à̀ coup. Puis, le front baissé́, les mains pendantes, l'œil fixe, elle répétaitit par intervalles :

– Pauvre petit gars ! pauvre petit gars !

Liébardd la considéraitt en exhalant des soupirs. Mme Aubain tremblait un peu.

Elle lui proposa d'aller voir sa sœur, à̀ Trouville.

Félicitéé réponditt, par un geste, qu'elle n'en avait pas besoin.

Il y eut un silence. Le bonhomme Liébardd jugea convenable de se retirer.

Alors elle dit :

– Çaa ne leur fait rien, à̀ eux !

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