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Trois contes (1877) - Flaubert, La légende de saint Julien … – Texto para leer

Trois contes (1877) - Flaubert, La légende de saint Julien l’Hospitalier - Chapitre 1 (2)

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La légendee de saint Julien l'Hospitalier - Chapitre 1 (2)

La fauconnerie, peut-êtree, dépassaitt la meute ; le bon seigneur, à̀ force d'argent, s'étaitt procuré́ des tiercelets du Caucase, des sacres de Babylone, des gerfauts d'Allemagne et des faucons-pèlerinss, capturéss sur les falaises, au bord des mers froides, en de lointains pays. Ils logeaient dans un hangar couvert de chaume, et, attachéss par rang de taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de gazon, où̀ de temps à̀ autre on les posait afin de les dégourdirr.

Des bourses, des hameçonss, des chausse- trapes, toute sorte d'engins, furent confectionnéss.

Souvent, on menait dans la campagne des chiens d'oysel, qui tombaient bien vite en arrêtt. Alors les piqueurs, s'avançantt pas à̀ pas, étendaientt avec précautionn sur leurs corps impassibles un immense filet. Un commandement les faisait aboyer ; des cailles s'envolaient ; et les dames des alentours conviéess avec leurs maris, les enfants, les camérièreses, tout le monde se jetait dessus, et les prenait facilement.

D'autres fois, pour débucherr les lièvress, on battait du tambour ; des renards tombaient dans des fosses, ou bien un ressort, se débandantt, attrapait un loup par le pied.

Mais Julien méprisaa ces commodes artifices ; il préféraitit chasser loin du monde, avec son cheval et son faucon. C'étaitt presque toujours un grand tartaret de Scythie, blanc comme la neige. Son capuchon de cuir étaitt surmonté́ d'un panache, des grelots d'or tremblaient à̀ ses pieds bleus ; et il se tenait ferme sur le bras de son maîtree pendant que le cheval galopait, et que les plaines se déroulaientt. Julien, dénouantt ses longes, le lâchaitt tout à̀ coup ; la bêtee hardie montait droit dans l'air comme une flèchee ; et l'on voyait deux taches inégaless tourner, se joindre, puis disparaîtree dans les hauteurs de l'azur. Le faucon ne tardait pas à̀ descendre en déchirantt quelque oiseau, et revenait se poser sur le gantelet, les deux ailes frémissantess.

Julien vola de cette manièree le héronn, le milan, la corneille et le vautour.

Il aimait, en sonnant de la trompe, à̀ suivre ses chiens qui couraient sur le versant des collines, sautaient les ruisseaux, remontaient vers le bois ; et, quand le cerf commençaitt à̀ gémirr sous les morsures, il l'abattait prestement, puis se délectaitt à̀ la furie des mâtinss qui le dévoraientt, coupé́ en piècess sur sa peau fumante.

Les jours de brume, il s'enfonçaitt dans un marais pour guetter les oies, les loutres et les halbrans.

Trois écuyerss, dèss l'aube, l'attendaient au bas du perron ; et le vieux moine, se penchant à̀ sa lucarne, avait beau faire des signes pour le rappeler, Julien ne se retournait pas. Il allait à̀ l'ardeur du soleil, sous la pluie, par la tempêtee, buvait l'eau des sources dans sa main, mangeait en trottant des pommes sauvages, s'il étaitt fatigué́ se reposait sous un chênee ; et il rentrait au milieu de la nuit, couvert de sang et de boue, avec des épiness dans les cheveux et sentant l'odeur des bêtess farouches. Il devint comme elles. Quand sa mèree l'embrassait, il acceptait froidement son étreintee, paraissant rêverr à̀ des choses profondes.

Il tua des ours à̀ coups de couteau, des taureaux avec la hache, des sangliers avec l'épieuu ; et mêmee une fois, n'ayant plus qu'un bâtonn, se défenditt contre des loups qui rongeaient des cadavres au pied d'un gibet.

Un matin d'hiver, il partit avant le jour, bien équipéé, une arbalètee sur l'épaulee et un trousseau de flèchess à̀ l'arçonn de sa selle.

Son genet danois, suivi de deux bassets, en marchant d'un pas égall, faisait résonnerr la terre. Des gouttes de verglas se collaient à̀ son manteau, une brise violente soufflait. Un côtéé de l'horizon s'éclaircitt ; et, dans la blancheur du crépusculee, il aperçutt des lapins sautillant au bord de leurs terriers. Les deux bassets, tout de suite, se précipitèrentnt sur eux ; et, çàà et là̀, vivement, leur brisaient l'échinee.

Bientôtt, il entra dans un bois. Au bout d'une branche, un coq de bruyèree engourdi par le froid dormait la têtee sous l'aile. Julien, d'un revers d'épéée, lui faucha les deux pattes, et sans le ramasser continua sa route.

Trois heures aprèss, il se trouva sur la pointe d'une montagne tellement haute que le ciel semblait presque noir. Devant lui, un rocher pareil à̀ un long mur s'abaissait, en surplombant un précipicee; et, à̀ l'extrémitéé, deux boucs sauvages regardaient l'abîmee. Comme il n'avait pas ses flèchess (car son cheval étaitt resté́ en arrièree), il imagina de descendre jusqu'à̀ eux ; à̀ demi courbé́, pieds nus, il arriva enfin au premier des boucs, et lui enfonçaa un poignard sous les côtess. Le second, pris de terreur, sauta dans le vide. Julien s'élança̧a pour le frapper, et, glissant du pied droit, tomba sur le cadavre de l'autre, la face au-dessus de l'abîmee et les deux bras écartéśs.

Redescendu dans la plaine, il suivit des saules qui bordaient une rivièree. Des grues, volant trèss bas, de temps à̀ autre passaient au-dessus de sa têtee. Julien les assommait avec son fouet, et n'en manqua pas une.

Cependant l'air plus tièdee avait fondu le givre, de larges vapeurs flottaient, et le soleil se montra. Il fit reluire tout au loin un lac figé́, qui ressemblait à̀ du plomb. Au milieu du lac, il y avait une bêtee que Julien ne connaissait pas, un castor à̀ museau noir. Malgré́ la distance, une flèchee l'abattit ; et il fut chagrin de ne pouvoir emporter la peau.

Puis il avançaa dans une avenue de grands arbres, formant avec leurs cimes comme un arc de triomphe, à̀ l'entréee d'une forêtt. Un chevreuil bondit hors d'un fourré́, un daim parut dans un carrefour, un blaireau sortit d'un trou, un paon sur le gazon déployaa sa queue ; – et quand il les eut tous occis, d'autres chevreuils se présentèrentnt, d'autres daims, d'autres blaireaux, d'autres paons, et des merles, des geais, des putois, des renards, des hérissonss, des lynx, une infinité́ de bêtess, à̀ chaque pas plus nombreuses. Elles tournaient autour de lui, tremblantes, avec un regard plein de douceur et de supplication. Mais Julien ne se fatiguait pas de tuer, tour à̀ tour bandant son arbalètee, dégainantt l'épéée, pointant du coutelas, et ne pensait à̀ rien, n'avait souvenir de quoi que ce fûtt. Il étaitt en chasse dans un pays quelconque, depuis un temps indéterminéé, par le fait seul de sa propre existence, tout s'accomplissant avec la facilité́ que l'on éprouvee dans les rêvess. Un spectacle extraordinaire l'arrêtaa. Des cerfs emplissaient un vallon ayant la forme d'un cirque, et tasséss, les uns prèss des autres, ils se réchauffaientt avec leurs haleines que l'on voyait fumer dans le brouillard.

L'espoir d'un pareil carnage, pendant quelques minutes, le suffoqua de plaisir. Puis il descendit de cheval, retroussa ses manches, et se mit à̀ tirer.

Au sifflement de la premièree flèchee, tous les cerfs à̀ la fois tournèrentt la têtee. Il se fit des enfonçuress dans leur masse ; des voix plaintives s'élevaientt, et un grand mouvement agita le troupeau.

Le rebord du vallon étaitt trop haut pour le franchir. Ils bondissaient dans l'enceinte, cherchant à̀ s'échapperr. Julien visait, tirait ; et les flèchess tombaient comme les rayons d'une pluie d'orage. Les cerfs rendus furieux se battirent, se cabraient, montaient les uns par-dessus les autres; et leurs corps avec leurs ramures emmêléeses faisaient un large monticule qui s'écroulaitt, en se déplaçantnt.

Enfin ils moururent, couchéss sur le sable, la bave aux naseaux, les entrailles sorties, et l'ondulation de leurs ventres s'abaissant par degréss. Puis tout fut immobile.

La nuit allait venir ; et derrièree le bois, dans les intervalles des branches, le ciel étaitt rouge comme une nappe de sang.

Julien s'adossa contre un arbre. Il contemplait d'un œil béantt l'énormitéé du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire.

De l'autre côtéé du vallon sur le bord de la forêtt, il aperçutt un cerf, une biche et son faon.

Le cerf, qui étaitt noir et monstrueux de taille, portait seize andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles mortes, broutait le gazon; et le faon tacheté́, sans l'interrompre dans sa marche, lui tétaitt la mamelle.

L'arbalètee encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tué́. Alors sa mèree, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde, déchirantee, humaine. Julien exaspéréé, d'un coup en plein poitrail, l'étenditt par terre.

Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernièree flèchee. Elle l'atteignit au front, et y resta plantéee.

Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir ; en enjambant par-dessus les morts, il avançaitt toujours, allait fondre sur lui, l'éventrerr ; et Julien reculait dans une épouvantee indicible. Le prodigieux animal s'arrêtaa ; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il répétata trois fois :

–Maudit! maudit! maudit! Un jour, cœur férocee, tu assassineras ton pèree et ta mèree !

Il plia les genoux, ferma doucement ses paupièress, et mourut.

Julien fut stupéfaitt, puis accablé́ d'une fatigue soudaine ; et un dégoût̂t, une tristesse immense, l'envahit. Le front dans les deux mains, il pleura pendant longtemps.

Son cheval étaitt perdu ; ses chiens l'avaient abandonné́ ; la solitude qui l'enveloppait lui sembla toute menaçantee de périlss indéfiniss. Alors, poussé́ par un effroi, il prit sa course à̀ travers la campagne, choisit au hasard un sentier, et se trouva presque immédiatementt à̀ la porte du châteauu.

La nuit, il ne dormit pas. Sous le vacillement de la lampe suspendue, il revoyait toujours le grand cerf noir. Sa prédictionn l'obsédaitt ; il se débattaitt contre elle.

– Non ! non ! non ! je ne peux pas les tuer !

Puis il songeait :

– Si je le voulais, pourtant ?...

Et il avait peur que le Diable ne lui en inspirâtt l'envie.

Durant trois mois, sa mèree en angoisse pria au chevet de son lit, et son pèree, en gémissantt, marchait continuellement dans les couloirs. Il manda les maîtress mires les plus fameux, lesquels ordonnèrentt des quantitéss de drogues. Le mal de Julien, disaient-ils, avait pour cause un vent funeste, ou un désirr d'amour. Mais le jeune homme, à̀ toutes les questions, secouait la têtee.

Les forces lui revinrent ; et on le promenait dans la cour, le vieux moine et le bon seigneur le soutenant chacun par un bras.

Quand il fut rétablii complètementt, il s'obstina à̀ ne point chasser.

Son pèree, le voulant réjouirr, lui fîtt cadeau d'une grande épéée sarrasine.

Elle étaitt au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour l'atteindre, il fallut une échellee. Julien y monta. L'épéée trop lourde lui échappaa des doigts, et en tombant frôlaa le bon seigneur de si prèss que sa houppelande en fut coupéee. Julien crut avoir tué́ son pèree, et s'évanouitt.

Dèss lors, il redouta les armes. L'aspect d'un fer nu le faisait pâlirr. Cette faiblesse étaitt une désolationn pour sa famille.

Enfin le vieux moine, au nom de Dieu, de l'honneur et des ancêtress, lui commanda de reprendre ses exercices de gentilhomme.

Les écuyerss, tous les jours, s'amusaient au maniement de la javeline. Julien y excella bien vite. Il envoyait la sienne dans le goulot des bouteilles, cassait les dents des girouettes, frappait à̀ cent pas les clous des portes.

Un soir d'étéé, à̀ l'heure où̀ la brume rend les choses indistinctes, étantt sous la treille du jardin, il aperçutt tout au fond deux ailes blanches qui voletaient à̀ la hauteur de l'espalier. Il ne douta pas que ce ne fûtt une cigogne ; et il lançaa son javelot.

Un cri déchirantt partit.

C'étaitt sa mèree, dont le bonnet à̀ longues barbes restait cloué́ contre le mur.

Julien s'enfuit du châteauu, et ne reparut plus.

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