I — Arrestations (2)
il était attaché…
— Il avait défait ses liens et repris son revolver.
— La canaille ! où est-il ?
Lupin saisit la lampe et passa dans l'office. Le domestique gisait sur le dos, les bras en croix, un poignard planté dans la gorge, la face livide. Un filet rouge coulait de sa bouche.
— Ah ! balbutia Lupin, après l'avoir examiné… il est mort !
— Vous croyez… Vous croyez… fit Gilbert, d'une voix tremblante.
— Mort, je te dis.
Gilbert bredouilla :
— C'est Vaucheray… qui l'a frappé…
Pâle de colère, Lupin l'empoigna.
— C'est Vaucheray… et toi aussi, gredin puisque tu étais là, et que tu as laissé faire… Du sang ! du sang ! vous savez bien que je n'en veux pas. On se laisse tuer plutôt. Ah ! tant pis pour vous, mes gaillards… vous paierez la casse s'il y a lieu. Et ça coûte cher… Gare la Veuve !
La vue du cadavre le bouleversait, et secouant brutalement Gilbert :
— Pourquoi ?… pourquoi Vaucheray l'a-t-il tué ?
— Il voulait le fouiller et lui prendre la clef du placard. Quand il s'est penché sur lui, il a vu que l'autre s'était délié les bras… Il a eu peur… et il a frappé…
— Mais le coup de revolver ?
— C'est Léonard… il avait l'arme à la main… Avant de mourir, il a encore eu la force de viser…
— Et la clef du placard ?
— Vaucheray l'a prise…
— Il a ouvert ?
— Oui.
— Et il a trouvé ?
— Oui.
— Et toi, tu as voulu lui arracher l'objet… Quel objet ?… Le reliquaire ? Non, c'était plus petit… Alors, quoi ? réponds donc…
Au silence, à l'expression résolue de Gilbert, il comprit qu'il n'obtiendrait pas de réponse. Avec un geste de menace, il articula :
— Tu causeras, mon bonhomme. Foi de Lupin, je te ferai cracher ta confession. Mais pour l'instant il s'agit de déguerpir. Tiens, aide-moi… nous allons embarquer Vaucheray…
Ils étaient revenus vers la salle, et Gilbert se penchait au-dessus du blessé, quand Lupin l'arrêta :
— Écoute !
Ils échangèrent un même regard d'inquiétude… On parlait dans l'office… une voix très basse, étrange, très lointaine… Pourtant, ils s'en assurèrent aussitôt, il n'y avait personne dans la pièce, personne que le mort, dont ils voyaient la silhouette sombre.
Et la voix parla de nouveau, tour à tour aiguë, étouffée, chevrotante, inégale, criarde, terrifiante. Elle prononçait des mots indistincts, des syllabes interrompues.
Lupin sentit que son crâne se couvrait de sueur. Qu'était-ce que cette voix incohérente, mystérieuse comme une voix d'outre-tombe ?
Il s'était baissé sur le domestique. La voix se tut, puis recommença.
— Éclaire-nous mieux, dit-il à Gilbert.
Il tremblait un peu, agité par une peur nerveuse qu'il ne pouvait dominer, car aucun doute n'était possible : Gilbert ayant enlevé l'abat-jour, il constata que la voix sortait du cadavre même, sans qu'un soubresaut en remuât la masse inerte, sans que la bouche sanglante eût un frémissement.
— Patron, j'ai la frousse, bégaya Gilbert.
Le même bruit encore, le même chuchotement nasillard.
Lupin éclata de rire, et rapidement il saisit le cadavre et le déplaça.
— Parfait ! dit-il en apercevant un objet de métal brillant. Parfait ! nous y sommes… Eh bien, vrai, j'y ai mis le temps !
C'était, à la place même qu'il avait découverte, le cornet récepteur d'un appareil téléphonique dont le fil remontait jusqu'au poste fixé dans le mur, à la hauteur habituelle.
Lupin appliqua ce récepteur contre son oreille. Presque aussitôt le bruit recommença, mais un bruit multiple, composé d'appels divers, d'interjections, de clameurs entre-croisées, le bruit que font plusieurs personnes qui s'interpellent.
« Êtes-vous là ?… Il ne répond plus… C'est horrible… On l'aura tué… Êtes-vous là ?… Qu'y a t-il ?… Du courage… Le secours est en marche… des agents… des soldats… »
— Crédieu ! fit Lupin, qui lâcha le récepteur.
En une vision effrayante, la vérité lui apparaissait. Tout au début, et tandis que le déménagement s'effectuait, Léonard, dont les liens n'étaient pas rigides, avait réussi à se dresser, à décrocher le récepteur, probablement avec ses dents, à le faire tomber et à demander du secours au bureau téléphonique d'Enghien.
Et c'était là les paroles que Lupin avait surprises une fois déjà, après le départ de la première barque « Au secours… à l'assassin ! On va me tuer… »
Et c'était là maintenant la réponse du bureau téléphonique. La police accourait. Et Lupin se rappelait les rumeurs qu'il avait perçues du jardin, quatre ou cinq minutes auparavant tout au plus.
— La police… sauve qui peut, proféra-t-il en se ruant à travers la salle à manger.
Gilbert objecta :
— Et Vaucheray ?
— Tant pis pour lui.
Mais Vaucheray, sorti de sa torpeur, le supplia au passage :
— Patron, vous n'allez pas me lâcher comme ça !
Lupin s'arrêta, malgré le péril, et, avec l'assistance de Gilbert, il soulevait le blessé, quand un tumulte se produisit dehors.
— Trop tard dit-il.
À ce moment, des coups ébranlèrent la porte du vestibule qui donnait sur la façade postérieure. Il courut à la porte du perron : des hommes avaient déjà contourné la maison et se précipitaient. Peut-être aurait-il réussi à prendre de l'avance et à gagner le bord de l'eau ainsi que Gilbert. Mais comment s'embarquer et fuir sous le feu de l'ennemi ?
Il ferma et mit le verrou.
— Nous sommes cernés… fichus… bredouilla Gilbert.
— Tais-toi, dit Lupin.
— Mais ils nous ont vus, patron. Tenez les voilà qui frappent.
— Tais-toi, répéta Lupin… Pas un mot… Pas un geste.
Lui-même demeurait impassible, le visage absolument calme, l'attitude pensive de quelqu'un qui a tous les loisirs nécessaires pour examiner une situation délicate sous toutes ses faces. Il se trouvait à l'un de ces instants qu'il appelait les minutes supérieures de la vie, celles qui seulement donnent à l'existence sa valeur et son prix. En cette occurrence, et quelle que fût la menace du danger, il commençait toujours par compter en lui-même et lentement : « un… deux… trois… quatre… cinq… six… », jusqu'à ce que le battement de son cœur redevînt normal et régulier. Alors seulement, il réfléchissait, mais avec quelle acuité ! avec quelle puissance formidable ! avec quelle intuition profonde des événements possibles ! Toutes les données du problème se présentaient à son esprit. Il prévoyait tout, il admettait tout. Et il prenait sa résolution en toute logique et en toute certitude.
Après trente ou quarante secondes, tandis que l'on cognait aux portes et que l'on crochetait les serrures, il dit à son compagnon :
— Suis-moi.
Il rentra dans le salon et poussa doucement la croisée et les persiennes d'une fenêtre qui s'ouvrait sur le côté. Des gens allaient et venaient, rendant la fuite impraticable. Alors il se mit à crier de toutes ses forces et d'une voix essoufflée :
— Par ici !… À l'aide !… Je les tiens… Par ici !
Il braqua son revolver et tira deux coups dans les branches des arbres. Puis il revint à Vaucheray, se pencha sur lui et se barbouilla les mains et le visage avec le sang de la blessure. Enfin se retournant contre Gilbert brutalement, il le saisit aux épaules et le renversa.
— Qu'est-ce que vous voulez, patron ? En voilà une idée !
— Laisse-toi faire, scanda Lupin d'un ton impérieux, je réponds de tout… je réponds de vous deux… Laisse-toi faire… Je vous sortirai de prison… Mais, pour cela, il faut que je sois libre.
On s'agitait, on appelait au-dessous de la fenêtre ouverte.
— Par ici, cria-t-il… je les tiens ! à l'aide !
Et, tout bas, tranquillement :
— Réfléchis bien… As-tu quelque chose à me dire ?… une communication qui puisse nous être utile…
Gilbert se débattait, furieux, trop bouleversé pour comprendre le plan de Lupin. Vaucheray, plus perspicace, et qui d'ailleurs à cause de sa blessure avait abandonné tout espoir de fuite, Vaucheray ricana :
— Laisse-toi faire, idiot… Pourvu que le patron se tire des pattes… c'est-i pas l'essentiel ?
Brusquement, Lupin se rappela l'objet que Gilbert avait mis dans sa poche après l'avoir repris à Vaucheray. À son tour, il voulut s'en saisir.
— Ah ! ça, jamais ! grinça Gilbert qui parvint à se dégager.
Lupin le terrassa de nouveau. Mais subitement, comme deux hommes surgissaient à la fenêtre, Gilbert céda et, passant l'objet à Lupin qui l'empocha sans le regarder, murmura :
— Tenez, patron, voilà… je vous expliquerai… vous pouvez être sûr que…
Il n'eut pas le temps d'achever… Deux agents, et d'autres qui les suivaient, et des soldats qui pénétraient par toutes les issues, arrivaient au secours de Lupin.
Gilbert fut aussitôt maintenu et lié solidement. Lupin se releva.
— Ce n'est pas dommage, dit-il, le bougre m'a donné assez de mal j'ai blessé l'autre, mais celui-là…
En hâte le commissaire de police lui demanda :
— Vous avez vu le domestique ? est-ce qu'ils l'ont tué ?
— Je ne sais pas, répliqua-t-il.
— Vous ne savez pas ?…
— Dame ! je suis venu d'Enghien avec vous tous, à la nouvelle du meurtre. Seulement, tandis que vous faisiez le tour à gauche de la maison, moi je faisais le tour à droite. Il y avait une fenêtre ouverte. J'y suis monté au moment même où ces deux bandits voulaient descendre. J'ai tiré sur celui-ci — il désigna Vaucheray — et j'ai empoigné son camarade.
Comment eût-on pu le soupçonner ? Il était couvert de sang. C'est lui qui livrait les assassins du domestique. Dix personnes avaient vu le dénouement du combat héroïque livré par lui.
D'ailleurs le tumulte était trop grand pour qu'on prît la peine de raisonner ou qu'on perdît son temps à concevoir des doutes. Dans le premier désarroi, les gens du pays envahissaient la villa. Tout le monde s'affolait. On courait de tous côtés, en haut, en bas, jusqu'à la cave. On s'interpellait. On criait, et nul ne songeait à contrôler les affirmations si vraisemblables de Lupin.
Cependant, la découverte du cadavre, dans l'office, rendit au commissaire le sentiment de sa responsabilité. Il donna des ordres, fit évacuer la maison et placer des agents à la grille afin que personne ne pût entrer ou sortir. Puis, sans plus tarder, il examina les lieux et commença l'enquête.
Vaucheray donna son nom ; Gilbert refusa de donner le sien, sous prétexte qu'il ne parlerait qu'en présence d'un avocat. Mais, comme on l'accusait du crime il dénonça Vaucheray, lequel se défendit en l'attaquant, et tous deux péroraient à la fois, avec le désir évident d'accaparer l'attention du commissaire. Lorsque celui-ci se retourna vers Lupin pour invoquer son témoignage, il constata que l'inconnu n'était plus là.
Sans aucune défiance, il dit à l'un des agents :
— Prévenez donc ce monsieur que je désire lui poser quelques questions.
On chercha le monsieur. Quelqu'un l'avait vu sur le perron allumant une cigarette. On sut alors qu'il avait offert des cigarettes à un groupe de soldats et qu'il s'était éloigné vers le lac en disant qu'on l'appelât en cas de besoin.
On l'appela, personne ne répondit.
Mais un soldat accourut. Le monsieur venait de monter dans une barque et faisait force de rames.
Le commissaire regarda Gilbert et comprit qu'il avait été roulé.
— Qu'on l'arrête cria-t-il… Qu'on tire dessus ! C'est un complice…
Lui-même s'élança, suivi de deux agents, tandis que les autres demeuraient auprès des captifs. De la berge, il aperçut, à une centaine de mètres, le monsieur qui dans l'ombre faisait des salutations avec son chapeau.
Vainement un des agents déchargea son revolver.
La brise apporta un bruit de paroles. Le monsieur chantait, tout en ramant :
Va petit mousse Le vent te pousse… Mais le commissaire avisa une barque, attachée au môle de la propriété voisine. On réussit à franchir la haie qui séparait les deux jardins et, après avoir prescrit aux soldats de surveiller les rives du lac et d'appréhender le fugitif s'il cherchait à atterrir, le commissaire et deux de ses hommes se mirent à sa poursuite.
C'était chose assez facile, car, à la clarté intermittente de la lune, on pouvait discerner ses évolutions, et se rendre compte qu'il essayait de traverser le lac en obliquant toutefois vers la droite, c'est-à-dire vers le village de Saint-Gratien.
Aussitôt, d'ailleurs, le commissaire constata que, avec l'aide de ses hommes, et grâce peut-être à la légèreté de son embarcation, il gagnait de vitesse.