#47 - Qu'est-ce que ça veut dire, "être français" ? (2)
Que ce soit au niveau de l'économie, du sport ou de la culture. Et parfois, on a l'impression qu'ils ne sont pas récompensés, que la France n'est pas assez reconnaissante.
Et il n'est pas le seul à penser ça. Il y a un professeur de droit de l'Université de Detroit qui s'appelle Khaled Beydoun qui a tweeté après la victoire de l'équipe de France un tweet qui est devenu viral, qui est devenu très populaire et que je vais vous lire maintenant. Originalement il était en anglais mais je l'ai traduit en français pour vous.
“Chère France,.
Félicitations pour avoir gagné la Coupe du monde.
80% de ton équipe est africaine, arrête avec le racisme et la xénophobie.
50% de ton équipe est musulmane, arrête avec l'islamophobie.
Les Africains et les Musulmans t'ont offert une deuxième Coupe du monde. Maintenant fais-leur justice.”
Donc Trevor Noah et Khaled Beydoun ont utilisé cet évènement, la victoire de la France, pour dénoncer le racisme et la xénophobie qui existent dans ce pays. Les Français ont été très choqués et surpris par ces attaques parce que normalement, c'est le genre d'argument qui est utilisé par les militants et les politiciens d'extrême droite. Les personnes d'extrême droite disent par exemple qu'il y a trop de Noirs en équipe de France et que des joueurs noirs ne sont pas vraiment français. Donc c'était bizarre d'entendre cet argument dans la bouche d'un Sud-Africain noir, Trevor Noah, et d'un Musulman, Khaled Beydoun.
Je vous avais dit dans l'épisode sur le foot qu'en 1998, on avait aussi instrumentalisé et politisé la victoire de la France. On avait dit que c'était la victoire de son modèle d'intégration parce que l'équipe était black-blanc-beur. Il y avait des joueurs noirs, des joueurs blancs et des joueurs arabes. Cette fois, les Français, et en particulier les journalistes, n'ont pas voulu faire la même erreur. Donc ils n'ont pas instrumentalisé cette nouvelle victoire de l'équipe de France. On n'a pas parlé de la question de race ou de couleur de peau. Les Français étaient simplement très contents et très fiers de leur équipe et de leurs joueurs.
L'ambassadeur de France aux Etats-Unis a réagi à cette remarque de Trevor Noah et il lui a envoyé une lettre. Dans cette lettre, il expliquait quelque chose d'assez important. Il disait : “contrairement aux Etats-Unis, la France ne prend pas en compte la race ni la religion de ses citoyens.” Et c'est là, la grande différence entre la France et les Etats-Unis au niveau de leur modèle d'intégration.
Quand Noah dit que ces joueurs sont africains, c'est un peu comme dire qu'une personne de couleur ne peut pas être française. Ça, ça a beaucoup énervé certains sportifs de couleur qui ont réagi pour dire qu'ils se sentaient français, notamment un joueur français qui joue au basket en NBA qui s'appelle Nicolas Batum, qui a déclaré assez violemment qu'il était français et fier de l'être, même si son père était camerounais. Et certains sportifs français ont aussi demandé si quand l'équipe de basket américaine gagne les Jeux olympiques, on doit dire que c'est l'équipe africaine qui a gagné. C'est un peu le même débat.
Mais ce qui est vraiment intéressant dans cette polémique, c'est qu'elle permet de comprendre les deux visions françaises et américaines sur la question de l'intégration. Ce sont deux visions qui sont radicalement opposées au niveau philosophique et au niveau politique. Encore une fois, j'ai déjà un peu parlé de ça dans l'épisode sur l'immigration en France (l'épisode numéro 38).
Donc pour résumer, on a d'un côté le modèle américain (le modèle anglo-saxon on peut dire parce que c'est le même en Grande-Bretagne) qui est le modèle du multiculturalisme. Dans la société, il existe différentes communautés qui ont différentes origines et on ne les force pas à s'intégrer. Elles peuvent conserver leur culture et vivre en communauté dans la société.
Au contraire, en France, on a un modèle qui est le modèle de l'assimilation. Les immigrés sont obligés de s'assimiler. Ils sont obligés de s'intégrer à la société française en adoptant l'identité française. C'est pour cela que l'ambassadeur français a dit dans sa lettre à Trevor Noah qu'en France, on ne prend pas en compte ni la race ni la religion ni les origines de ses citoyens. Ça, c'est quelque chose qui appartient à la vie privée mais aux yeux de l'Etat français, il n'existe pas différentes catégories de Français. Soit on est français (on a la citoyenneté française), soit on ne l'est pas. Si nos parents sont des immigrés africains ou si on est juif, musulman ou catholique, ça n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est seulement d'avoir la citoyenneté française.
S'il y a ce modèle en France, c'est parce qu'on pense que c'est le meilleur moyen de combattre la xénophobie. On dit que la religion, la couleur de peau, les origines, n'ont aucune importance. D'ailleurs, est-ce que vous savez comment on peut obtenir la nationalité française ? Je vais vous expliquer ça maintenant.
La première façon, c'est avec ce qu'on appelle le droit du sang. Le sang, vous savez, c'est ce liquide rouge qui se trouve à l'intérieur de notre corps. Le droit du sang, ça veut dire qu'au moins un des deux parents est français. Si au moins un de vos deux parents est français, alors vous avez automatiquement la nationalité française.
Ensuite, il y a le droit du sol. Ça, c'est quand un enfant est né en France avec au moins un de ses parents né en France lui aussi, même si ce parent n'a pas la nationalité française. À la majorité, une fois que l'enfant a 18 ans, s'il est né en France (même avec des parents étrangers) et qu'il a vécu en France toute sa vie, alors quand il a 18 ans il acquiert la nationalité française.
Une autre solution, c'est de se marier avec un Français ou une Française. Après quatre ans de mariage, on peut faire la demande pour obtenir la nationalité française.
Et puis dans certains cas, si on est réfugié politique ou autre, on peut aussi demander la naturalisation, c'est à dire demander cette nationalité française.
Le problème majeur avec ce modèle, comme je l'ai déjà dit, c'est que c'est difficile de concilier ses deux identités. Si vous voulez célébrer vos racines, vos origines, vous pouvez avoir l'impression de ne pas avoir la place pour le faire en France, parce que c'est vraiment quelque chose qui appartient à la vie privée et ce n'est pas du tout valorisé aux yeux de l'Etat. L'Etat veut simplement que la personne adopte complètement son identité française. Le reste, ça n'a aucune importance.
Donc pour certaines personnes ça peut vraiment être quelque chose de désagréable d'avoir cette impression de devoir oublier ses racines et de se transformer complètement en français ou en française. On peut dire que c'est le revers de la médaille. Le revers de la médaille, c'est le côté négatif d'une chose qui était au départ positive. Le revers de la médaille. Une médaille, vous savez, c'est comme quand on gagne aux Jeux olympiques, les athlètes reçoivent une médaille, et le revers, ça veut dire : “l'autre côté de la médaille”.
Cette polémique, elle a fait écho à une décision politique assez symbolique qui a été prise en France au mois de juillet. Cette décision, c'était de faire disparaître le concept de race de la Constitution française. C'était un concept qui avait été adopté en 1946 en réponse au nazisme. Dans l'article 1er de la Constitution française : “La France assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de sexe, d'origine, de race ou de religion”. C'était une réponse au régime du troisième Reich et il y avait cette volonté très claire de ne plus discriminer quelqu'un en fonction de sa race.
Mais il y a des députés, en particulier des députés des DOM TOM (c'est-à-dire des régions françaises d'outre mer) qui pensent que le concept de race n'a pas sa place dans la Constitution parce que maintenant, on peut avoir l'impression que ce concept est surtout utilisé par les racistes et les xénophobes justement. En plus, la communauté scientifique s'accorde de plus en plus pour dire que ce concept n'a pas vraiment de validité. Le concept de race n'a pas de validité scientifique. D'ailleurs, pour les Français, c'est assez choquant qu'aux Etats-Unis, sur ses documents d'identité, on a notre race qui est mentionnée (comme “caucasien”, “asiatique”, etc. ).
Donc maintenant, en France, on considère qu'il n'existe qu'une seule race : la race des humains. Et la couleur de peau et les autres différences n'ont aucune importance. Ça, c'est une décision qui est assez symbolique mais comment on peut lutter contre le racisme dans la réalité ? Faire disparaître le concept de race de la Constitution, ça ne veut pas dire que ça va faire disparaître le racisme. Le racisme et la xénophobie existent bel et bien en France. Pour moi, c'est assez facile de soutenir ce concept, de dire qu'il n'existe qu'une seule race parce que je suis un homme blanc. Donc, en général, je suis plutôt privilégié.
C'est difficile de lutter contre le racisme et la xénophobie notamment parce qu'on ne peut pas faire d'études. On ne peut pas avoir de statistiques précises sur la discrimination. Comme il n'existe pas de concept de race, on ne peut pas avoir d'indicateur précis pour dire que les personnes de couleur sont discriminées en France quand elles cherchent du travail, par exemple. On ne peut pas avoir de politique de discrimination positive, de quotas, comme aux Etats-Unis. C'est une limite importante du système. En théorie, cet universalisme des principes de la République française, c'est quelque chose de très beau et de très noble, mais c'est mal adapté à la réalité du terrain. ça n'est pas quelque chose de très pragmatique pour lutter contre la discrimination.
En conclusion, je voudrais dire que malheureusement, la xénophobie et le racisme existent toujours en France. Par exemple, la majorité des Français est hostile à l'accueil des réfugiés (des réfugiés syriens ou des réfugiés qui viennent de pays africains).
Mais il y a aussi des signes positifs, des signes plus encourageants. Par exemple, il y a un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme qui a été publié en 2017 qui montre que malgré les attentats en France, le racisme, la xénophobie, l'islamophobie et l'antisémitisme ont tendance à reculer. Il y a de moins en moins de Français qui appartiennent à ces catégories.
Et un autre signe encourageant dont j'avais déjà parlé dans l'épisode sur l'immigration, c'est qu'il y a de plus en plus de mariages mixtes en France (autrement dit de Français qui se marient avec des Français qui ont des origines étrangères ou des couleurs de peau différentes). Tout ça, ça fait que la France se métisse. Donc on ne peut plus dire que pour être français, il faut être blanc. Il y a beaucoup de Français de couleur, il y en a de plus en plus d'ailleurs et à mon avis, c'est très bien comme ça.
Malgré ça, je ne veux pas nier qu'il existe toujours des discriminations et la réalité quotidienne est assez difficile pour certaines personnes qui appartiennent à ces communautés. Donc on a encore du pain sur la planche. “Avoir du pain sur la planche”, c'est une expression qui veut dire qu'on a encore beaucoup de travail à faire. Avoir du pain sur la planche.
C'est tout pour aujourd'hui, je vais m'arrêter là. Pour finir, je voulais vous remercier encore une fois pour les évaluations que vous m'avez laissées sur iTunes, Facebook, etc. Et si vous ne l'avez pas encore fait, je vous encourage à le faire parce que ça m'aide beaucoup. Ça m'aide à faire découvrir le podcast a encore plus de personnes pour pouvoir aider toujours plus de gens à apprendre le français.On se retrouve dans deux semaines pour un nouvel épisode et en attendant, n'oubliez pas de faire un peu de Français tous les jours. À bientôt, salut !