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InnerFrench - Vol. 1, #36 - L'Étranger d'Albert Camus (4) – Text to read

InnerFrench - Vol. 1, #36 - L'Étranger d'Albert Camus (4)

Intermediário 1 Francês lesson to practice reading

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#36 - L'Étranger d'Albert Camus (4)

Puis il a demandé à Marie de résumer cette journée où je l'avais connue. Marie ne voulait pas parler, mais devant l'insistance du procureur, elle a parlé de notre après-midi à la plage, de la comédie que nous avions vue au cinéma et de la nuit chez moi.

Quand elle a fini, le silence était complet dans la salle. Le procureur s'est alors levé, et, le doigt tendu vers moi, il a articulé lentement : « Messieurs les jurés, le lendemain de la mort de sa mère, cet homme allait à la plage, commençait une liaison irrégulière, et allait rire devant un film comique. Je n'ai rien de plus à vous dire. » Il s'est assis, toujours dans le silence. Mais, tout d'un coup, Marie a commencé à pleurer, elle a dit que ce n'était pas cela, qu'il y avait autre chose, qu'on la forçait à dire le contraire de ce qu'elle pensait, qu'elle me connaissait bien et que je n'avais rien fait de mal. Mais on l'a faite sortir de la salle et l'audience a continué.

Puis est venu le tour de Raymond, qui était le dernier témoin. Le procureur lui a demandé pourquoi la lettre qui était à l'origine du drame avait été écrite par moi, pourquoi j'avais témoigné en sa faveur au commissariat, et pourquoi j'étais sur la plage le jour du crime. Raymond a répondu que tout cela était le résultat du hasard. Mais le juge a dit que cela faisait beaucoup de hasards.

Le procureur s'est alors retourné vers le jury et a déclaré : « Le même homme qui au lendemain de la mort de sa mère commençait une relation sentimentale, a tué un homme pour aider son ami proxénète.»

Mais mon avocat, à bout de patience, s'est écrié : « Enfin, est-il accusé d'avoir enterré sa mère ou d'avoir tué un homme ? » Le public a ri.

Alors le procureur lui a répondu avec force : « Oui, j'accuse cet homme d'avoir enterré une mère avec un cœur de criminel. » Cette déclaration a semblé faire un effet considérable sur le public. J'ai compris que les choses n'allaient pas bien pour moi. L'audience a été levée.

Même sur un banc d'accusé, il est toujours intéressant d'entendre parler de soi. Pendant les plaidoiries du procureur et de mon avocat, je peux dire qu'on a beaucoup parlé de moi et peut-être plus de moi que de mon crime. J'étais parfois tenté d'intervenir et mon avocat me disait alors : « Taisez-vous, cela vaut mieux pour votre affaire. » On avait l'air de traiter cette affaire sans moi. De temps en temps, j'avais envie d'interrompre tout le monde et de dire : « Mais tout de même, qui est l'accusé ? C'est important d'être l'accusé. Et j'ai quelque chose à dire ! » Mais après tout, je n'avais rien à dire.

Le procureur a voulu démontrer que mon acte était un crime prémédité. Il a raconté tous les évènements avec une certaine logique. C'est vrai que sa version était assez claire et plausible. Ensuite, il a demandé aux jurés : « Cet homme a-t-il seulement exprimé des regrets ? Jamais, Messieurs. Pas une seule fois au cours de l'instruction cet homme n'a semblé ému de son crime. »Il avait raison, je ne regrettais pas beaucoup mon acte. Mais je ne comprenais pas pourquoi il s'acharnait tellement sur moi. Il a ensuite déclaré que je n'avais pas d'âme ni de morale, et que je n'avais rien à faire avec une société dont j'ignorais les règles les plus essentielles. Il a fini sa plaidoirie en disant : « Je vous demande la tête de cet homme monstrueux. »Quand le procureur s'est rassis, il y a eu un moment de silence assez long. Le président m'a demandé si je n'avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j'avais envie de parler, j'ai dit, un peu au hasard d'ailleurs, que je n'avais pas eu l'intention de tuer l'Arabe, que l'incident était arrivé à cause du soleil.

Je me suis rendu compte de mon ridicule en entendant les rires dans la salle.

L'audience a été interrompue jusqu'à l'après-midi, puis mon avocat a commencé sa plaidoirie. Elle semblait interminable. Il a dit que j'étais un honnête homme, un travailleur régulier, fidèle à son entreprise. Pour lui, j'étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi longtemps qu'il l'avait pu. Ensuite, la séance s'est interrompue pour que les jurés prennent leur décision et on m'a fait sortir de la salle. Mon avocat m'a dit qu'il était confiant. Après 45 minutes, on m'a à nouveau fait entrer dans la salle pour m'annoncer ma sentence. Le président a dit : « vous aurez la tête coupée sur une place publique au nom du peuple français. » Puis il m'a demandé si j'avais quelque chose à ajouter. J'ai réfléchi. J'ai dit : « Non. » C'est alors qu'on m'a emmené.

Dans ma cellule, je me demandais comment se passerait mon exécution. Je me demandais aussi si des condamnés avaient déjà réussi à s'échapper. Au moins une fois ! Dans un sens, je crois que cela m'aurait suffi. Mon cœur aurait imaginé le reste.

Tout cela me semblait ridicule. La sentence aurait pu être complètement différente. Mais j'étais obligé de reconnaître que dès la seconde où elle avait été prononcée, ses effets devenaient certains. J'imaginais le moment où ils viendraient me chercher. J'essayais de ne pas y penser, mais c'était plus fort que moi.

Un prêtre est venu me rendre visite. Je lui ai dit que je ne croyais pas en Dieu.

Il a voulu savoir si j'en étais bien sûr et j'ai dit que cela me paraissait une question sans importance. Je lui ai dit que ça ne m'intéressait pas.

Il m'a demandé si je parlais comme ça à cause du désespoir. Je lui ai expliqué que je n'étais pas désespéré. J'avais seulement peur, c'était bien naturel. « Dieu peut vous aider, a-t-il remarqué. Tous ceux que j'ai connus dans votre cas se sont tournés vers lui. » J'ai reconnu que c'était leur droit. Mais moi, je ne voulais pas qu'on m'aide et je n'avais pas le temps de m'intéresser à ces questions.

Il a eu l'air de s'énerver, il m'a dit que s'il me parlait comme ça, ce n'était pas parce que j'étais condamné à mort ; à son avis, nous étions tous condamnés à mort. Mais je l'ai interrompu en lui disant que ce n'était pas la même chose et que, d'ailleurs, ce ne pouvait être, en aucun cas, une consolation. « Certes, a-t-il approuvé. Mais vous mourrez plus tard si vous ne mourez pas aujourd'hui. La même question se posera alors. Comment vivrez-vous cette terrible épreuve ? » J'ai répondu que je la vivrais exactement comme je la vivais en ce moment.

Alors le prêtre s'est levé et m'a regardé droit dans les yeux. Il m'a demandé : « N'avez-vous donc aucun espoir et vivez-vous avec la pensée que vous allez mourir? – Oui », ai-je répondu.

J'ai senti qu'il commençait à m'ennuyer. Selon lui, la justice des hommes n'était rien et la justice de Dieu tout. J'ai répondu que c'était la première qui m'avait condamné. Il m'a répondu qu'elle n'avait pas, pour autant, lavé mon péché. Je lui ai dit que je ne savais pas ce qu'était un péché. On m'avait seulement appris que j'étais un coupable. J'étais coupable, je payais, on ne pouvait rien me demander de plus. Il m'a répondu que si, on pourrait me demander plus.

Le prêtre m'a regardé avec une sorte de tristesse puis il a demandé si je lui permettais de m'embrasser : « Non », ai-je répondu. Je voulais lui demander de partir, mais il s'est écrié : « Non, je ne peux pas vous croire. Je suis sûr qu'il vous est arrivé de souhaiter une autre vie. » Je lui ai répondu que naturellement, mais cela n'avait pas plus d'importance que de souhaiter d'être riche, de nager très vite ou d'être plus beau. C'était du même ordre. Mais lui m'a arrêté et il voulait savoir comment je voyais cette autre vie. Alors, je lui ai crié : « Une vie où je pourrais me souvenir de celle-ci », et aussitôt je lui ai dit que j'en avais assez. Il voulait encore me parler de Dieu, mais je me suis avancé vers lui et j'ai tenté de lui expliquer une dernière fois qu'il me restait peu de temps. Je ne voulais pas le perdre avec Dieu. Il a essayé de changer de sujet en me demandant pourquoi je l'appelais « monsieur » et non pas « mon père ». Cela m'a énervé je lui ai répondu qu'il n'était pas mon père : il était avec les autres.

« Non, mon fils, a-t-il dit en mettant la main sur mon épaule. Je suis avec vous. Mais vous ne pouvez pas le savoir parce que vous avez un cœur aveugle. Je prierai pour vous. »Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a explosé en moi. Je me suis mis à crier, je l'ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l'ai attrapé par le col. Il avait l'air si certain, n'est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. Moi, j'avais l'air d'avoir les mains vides. Mais j'étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sûr de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n'avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu'elle me tenait. J'avais eu raison, j'avais encore raison, j'avais toujours raison. J'avais vécu de telle façon et j'aurais pu vivre de telle autre. J'avais fait ceci et je n'avais pas fait cela. Je n'avais pas fait telle chose alors que j'avais fait cette autre. Et après ? C'était comme si j'avais attendu pendant tout le temps cette minute. Rien, rien n'avait d'importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. La mort des autres, l'amour d'une mère, son Dieu, les vies qu'on choisit, tout cela n'avait aucune importance. Comprenait-il, comprenait-il donc ?

Tout le monde était privilégié. Il n'y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Des gardiens sont arrivés pour nous séparer et m'ont menacé. Le prêtre les a calmés et m'a regardé un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s'est retourné et il est parti.

J'ai retrouvé le calme. J'étais épuisé et je me suis endormi. Puis j'ai été réveillé par des sirènes. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m'était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Elle avait essayé de recommencer sa vie à l'asile. Personne, personne n'avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. J'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.

Ainsi se termine L'Étranger d'Albert Camus. C'est un livre essentiel si vous voulez comprendre sa philosophie. Pour Camus, la vie des individus, l'existence humaine en général, n'ont pas de sens ni d'ordre rationnel. Mais c'est une chose difficile à accepter pour nous et c'est pour ça que nous essayons toujours de donner une signification à nos actions, à trouver un sens rationnel. Vous avez vu que le héros Meursault n'est pas logique dans ses actes, comme sa décision de se marier ou celle de tuer l'Arabe. Cependant, la société, la justice, cherchent des explications rationnelles aux actions irrationnelles de Meursault. L'idée que les choses se passent parfois sans raison fait peur à la société, elle y voit une menace.

Personnellement, je ne sais pas si Camus a raison, si notre existence est totalement absurde.Mais c'est vrai qu'il est plus rassurant de lui donner un sens.Je vous laisse sur cette grande question philosophique. Si vous avez une réponse, écrivez-moi pour me la dire ! Je suis très curieux de savoir ce que vous en pensez.En tout cas ce qui est sûr, c'est qu'on se retrouve dans deux semaines pour un nouveau podcast. Merci de m'avoir écouté et à bientôt !

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