Chapitre 5
Le soleil trônait déjà au milieu du ciel. Sur la petite place, un chien bâillait, trois chèvres rongeaient un pneu, un papillon passait et repassait sous le nez d'un chat noir obèse.
Après tant de tumultes, ce calme donnait le vertige.
Monsieur Henri, assis sur un tronc d'arbre, caressait sa guitare. De temps en temps, ses doigts se promenaient sur les cordes, et revenait le même air que la veille, celui qui nous avait endormis. Peut-être nous avait-il accompagnés toute la nuit, pour chasser les cauchemars, les cauchemars horribles qui assaillent forcément les survivants d'un drame ? Quels étaient ces gens qui savaient prendre si bien soin des naufragés ? Et quels étaient leurs pouvoirs magiques ? Je mourais d'envie d'en savoir plus. Quand l'impatience me prend, je ne peux m'empêcher de bouger. J'esquissai trois pas de danse.
Monsieur Henri sourit.
— Nous allons mieux, on dirait. Il est déjà tard. Je vous emmène au marché. Vous comprendrez ce qui se passe dans notre île.
* * *
Des guirlandes de piments, des tronçons d'espadon, de thon et de barracuda, des chèvres déchiquetées, d'autres bêtes en morceaux, des yeux, des langues, des foies et de grosses billes brunes (des couilles de taureau), des montagnes beiges de patates douces, des bouteilles blanches (rhum agricole), des saladiers, des casse-noisettes, des ventouses roses à déboucher les toilettes, des pattes de lapin (porte-bonheur), des chauves-souris desséchées (porte-malheur), des bâtons à mordiller nommés bois bandé (pour guérir la mollesse des maris)… et une foule bigarrée qui caquetait, pourparlait, cancanait, s'insultait, s'esclaffait… Sans compter, au ras du sol, la double armée, celle des enfants qui pleuraient beaucoup, criaient « maman », et celle des chiens, la gueule ouverte et baveuse, de vraies poubelles vivantes, ils gobaient tout ce qui tombait et s'en allaient au soleil mastiquer pensivement.
Au bout de l'allée, changement d'atmosphère : quatre boutiques étroites entouraient un rond-point. On aurait dit la place d'un village miniature… Les clients n'approchaient qu'en murmurant. Ils jetaient de droite à gauche des regards inquiets, comme des gens qui ont des secrets à cacher.
— Je vous présente notre marché aux mots, dit Monsieur Henri. C'est ici que je fais mes courses. Vous y trouverez ou retrouverez tout ce dont vous avez besoin.
Et il s'approcha du premier magasin, qu'un calicot pendouillant indiquait comme :
L'AMI DES POÈTES ET DE LA CHANSON
Drôle d'ami que ce commerçant, un géant maigre, l'air endormi et qui ne proposait rien. Rien qu'un vieux livre écorné. Pour le reste, son étalage était vide. Après les compliments et embrassades d'usage, Monsieur Henri passa ses commandes :
— Mon dernier refrain me turlupine, tu n'aurais pas une rime à « douce » et une autre à « maman » ?
Tandis qu'ils faisaient affaire, je me glissai vers la boutique de gauche.
AU VOCABULAIRE DE L'AMOUR
TARIF RÉDUIT POUR LES RUPTURES
Justement, une femme en larmes suppliait :
— Mon mari m'a sauvagement quittée. Je voudrais un mot pour qu'il comprenne ma douleur, un mot terrible, qui lui fasse honte.
Le vendeur, un jeunot, sans doute un débutant, commença par rougir, « tout de suite, tout de suite », plongea dans un vieux volume et se mit à feuilleter comme un forcené « j'ai ce qu'il vous faut, une petite seconde. Voilà, vous avez le choix : affliction… »
— Ça sonne mal.
— Neurasthénie…
— On dirait un médicament.
— Désespérade.
— Je préfère, celui-là, il me plaît. Désespérade, je suis en pleine désespérade !
Elle glissa une pièce dans la main du vendeur et s'en alla ragaillardie. Elle emportait dans ses bras son mot nouveau, désespérade, désespérade… Elle n'était plus seule, elle avait retrouvé quelqu'un à qui parler.
Le client suivant était un vieux, d'au moins quarante ans ; à cet âge, je ne croyais pas qu'on s'occupait toujours d'amour.
— Voilà. Ma femme ne supporte plus mes je t'aime. « Depuis vingt ans, tu pourrais varier ; invente autre chose, me dit-elle, ou je m'en vais. »
— Facile, vous pourriez lui dire : « J'ai la puce à l'oreille. »
— Pour qu'elle me croie malpropre ?
— « Je suis coiffé de toi. »
— Ce qui veut dire ?
— L'obsession que j'ai de toi s'est enfoncée sur ma tête comme un chapeau trop grand. Je suis coiffé de toi. Je ne vois plus que toi…
— Je vais essayer. Si ça ne marche pas, je vous le rapporte.
Nous aurions pu rester jusqu'à la nuit. La file des clients s'allongeait. Thomas, comme moi, tendait l'oreille, « je vais lui faire une langue fourrée », on jouera à « la bête à deux dos ». Ses yeux brillaient, il avait l'air de comprendre des choses. Il faisait provision. Il saurait leur parler, aux filles, dès son retour, elles n'en reviendraient pas. Depuis le temps qu'il cherchait une recette pour draguer les grandes, les bien trop grandes pour lui.
Devant les autres boutiques aussi, une foule se pressait. J'aurais volontiers passé du temps avec
DIEUDONNÉ
APPELEUR DIPLÔMÉ DES PLANTES ET DES POISSONS
ou chez la mystérieuse
MARIE-LOUISE
ÉTYMOLOGISTE EN QUATRE LANGUES
En réponse à mon air égaré, Monsieur Henri expliqua :
— L'étymologie raconte l'origine des mots. « Enfer », par exemple, vient du latin infernus (inférieur), quelque chose qui se trouve en dessous. Mais venez, j'ai bien d'autres endroits de l'île à vous montrer. Maintenant, vous connaissez l'adresse. Revenez quand vous voulez.
Il nous entraînait déjà. J'ai juste eu le temps d'entendre une belle liste d'injures proposées à quelqu'un qui ne supportait plus son patron. « Guette au trou », « bec à merde », « nain d'la couille » … Je me suis dit que toutes allaient à mon frère comme un gant, et plus efficaces que mes petites insultes habituelles, « imbécile », « crétin », « nullard ».
J'allais pour de bon l'agonir, celui-là. Je venais de l'apprendre, ce mot-là, « agonir » c'est-à-dire insulter, de « honnir » c'est-à-dire détester. L'agonir pour qu'il agonise, mon frère adoré et détesté, l'agonir pour qu'il se torde à mes pieds dès que j'ouvrirai la bouche, en demandant grâce.
De ce moment-là, ma vie d'avant m'a fait honte, la vie d'avant le naufrage, une vie de pauvre, une existence de quasi-muette. Combien de mots employais-je avant la tempête ? Deux cents, trois cents, toujours les mêmes… Ici, faites-moi confiance, j'allais m'enrichir, je reviendrais avec un trésor.