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La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna, Chapitre… – Text to read

La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna, Chapitre 3

Intermediário 1 Francês lesson to practice reading

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Chapitre 3

Cette fois, notre chère tempête ne riait pas. Au lieu d'agiter l'océan, comme d'habitude, comme une maman touille l'eau du bain, pour amuser son bébé, une vraie colère l'avait prise, qui montait d'heure en heure. Elle frappait notre malheureux bateau, de plus en plus méchamment, elle jetait contre lui des montagnes liquides, elle le précipitait dans des gouffres. La coque du paquebot craquait et tremblait, comme si la peur, une peur panique, malgré tout son courage, peu à peu, s'emparait de lui. Jamais de ma vie je n'avais été si secouée. Je tombais, me relevais, retombais, glissais sur le parquet soudain pentu comme un toboggan, partout me cognais. Un coin de table m'avait entaillé la joue. Je le sentais bien : les cahots me chamboulaient l'intérieur du corps. D'un instant à l'autre, mon coeur allait se décrocher, de même mon estomac ; sous les os de mon crâne, les morceaux de mon cerveau se mélangeaient…

* * *

Rien n'est plus contagieux que la peur. Depuis longtemps, le si joyeux steward n'avait pas souri, ni mon futur fiancé, le lieutenant blondinet, encore moins le cuisinier noir que notre appétit d'ogre d'habitude réjouissait tant. Ils sursautaient à la moindre embardée du bateau, ils fermaient les yeux, comme si les coups que la mer lui portait étaient reçus par eux, ils se cramponnaient les uns aux autres, ils grimaçaient ou peut-être priaient-ils, je voyais trembler leurs lèvres.

Une étrange faiblesse s'emparait de moi : j'étais même prête à pardonner à Thomas tout le mal qu'il m'avait fait. Quand vient votre dernière heure, vous abandonnez toute fierté.

Mais tant qu'à mourir, je voulais du bon air.

Par la main, je saisis mon frère et, profitant d'un beau coup de tangage, nous atteignîmes la porte qui donnait sur le pont.

— Interdit ! hurla le lieutenant. Vous allez vous faire emporter !

Ils tentèrent bien de nous retenir, mais trop tard, le paquebot de nouveau piquait du nez vers le ciel. Pauvre équipage, c'est la dernière vision que je garde de lui, un trio qui crie et gigote, plaqué contre une paroi blanche…

Dehors, impossible de respirer, le vent soufflait trop fort, j'étouffais. Comme un coup de poing, il écrasait mes narines. Je croyais avoir trouvé la méthode dans les rafales : tourner la tête. Mais le vent avait compris ma misérable manoeuvre, il s'engouffrait en moi par les tympans ; je sentais sous mes cheveux comme un grand nettoyage, tout ce que je savais, le vent me l'arrachait, ça ressortait par l'autre oreille, mes leçons d'histoire, les dates que j'avais eu tant de mal à apprendre, les verbes irréguliers anglais… Bientôt je serais tout à fait creuse. Et vide.

Thomas, comme moi, tentait de se protéger, les yeux affolés et les deux mains plaquées sur ses oreilles.

Un long coup de sirène retentit : l'ordre de gagner au plus vite un canot de sauvetage.

« Bon, ma petite Jeanne, il faut voir les choses en face, cette fois c'est la fin. Trop tard pour aller chercher une bouée. Si nous coulons, à qui vas-tu bien pouvoir t'accrocher ? »

J'ai cherché, cherché de l'aide dans mon cerveau désert. Un petit mot m'est apparu, le dernier qui me restait, blotti dans un coin, deux syllabes minuscules, tout aussi terrorisées que moi. « Douceur. » Douceur comme le sourire timide de Papa quand il se décidait enfin à me parler comme à une grande, douceur comme la caresse de Maman sur mon front pour m'aider à m'endormir, douceur comme la voix de Thomas quand il me racontait dans le noir qu'il aimait une fille de seconde, douceur, doux et soeur, les deux petits sons qui toujours m'avaient redonné confiance et envie de vivre mille ans, ou plus.

J'ai hurlé à Thomas de faire comme moi :

— Choisis un mot, celui que tu préfères !

Dans le vacarme, il n'a sûrement pas entendu. La maudite tempête s'acharnait trop pour nous laisser la moindre chance. À peine ai-je eu le temps de lui crier que je le détestais et aussi que je l'aimais.

Avait-il, comme moi, voulu choisir un mot et lequel ? Ferrari, football ? Je ne le lui ai jamais demandé. Nos mots préférés sont des affaires intimes, comme la couleur de notre sang. Et je suis sûre qu'il se serait moqué du mien, douceur, un vrai mot de fille.

Lentement, ô comme la lenteur est angoissante, lentement l'arrière de notre bateau s'est dressé vers le ciel sans soleil. Je me suis sentie tomber, douceur, je répétais, douceur, il me semblait qu'à force de le dire le mot gonflait, comme le cou de certains oiseaux amoureux, je l'avais entouré de mes bras, douceur, ma bouée.

Et puis les lumières noires se sont éteintes et un à un tous les bruits. Plus rien.

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