Double choc VIII
Le lendemain, Amy, qui avait cru pouvoir être très blessée de ce que ses ouvertures avaient été repoussées, commença à regretter de s'être humiliée, et, se trouvant à son tour l'offensée, elle se mit à se glorifier de sa vertu d'une manière particulièrement exaspérante. Jo était d'une humeur peu agréable, et rien n'allait bien ce jour- là : il faisait très froid ; le précieux petit pâté chaud tomba dans la boue ; tante Marsch était encore plus grondeuse que d'habitude, et, lorsque Jo revint à la maison, elle trouva Meg toute pensive, Beth tout attristée, et Amy qui faisait beaucoup de remarques sur les personnes qui parlaient toujours d'être sages, et cependant ne voulaient pas essayer, lorsque d'autres leur donnaient l'exemple de la vertu. C'était absurde...
« Que tout le monde est donc détestable ! s'écria Jo. Je vais aller demander à Laurie de venir patiner avec moi ; il est toujours convenable et gai, il me remettra peut-être dans mon assiette habituelle. »
Et elle sortit de la chambre.
Amy, entendant le bruit des patins, regarda dans la rue en poussant une exclamation d'impatience.
« Là ! elle m'avait promis de m'emmener, la première fois qu'elle irait patiner ; l'hiver va bientôt finir, et c'est aujourd'hui la dernière fois qu'on pourra se fier à la glace, puisqu'il commence à dégeler ; mais il est inutile de demander à une personne de si méchante humeur de m'emmener avec elle !
– Ne dites pas cela, Amy, lui répondit Meg. Vous avez été très méchante pour Jo. Comprenez donc à la fin qu'il lui est difficile de vous pardonner la perte de son précieux petit livre, et que ses regrets peuvent être sans fin, puisque rien ne pourra lui remplacer ce que votre vilaine action lui a fait perdre. Cependant je suppose qu'elle le pourrait aujourd'hui mieux qu'hier, si, vous rendant compte de votre fâcheuse situation vis-à-vis d'elle, qui est peut-être la meilleure de nous toutes, vous saviez choisir un moment convenable pour lui demander pardon, non du bout des lèvres, mais du fond du coeur. Courez après elle, mais ne lui dites rien jusqu'à ce qu'elle se soit calmée avec Laurie, et alors embrassez-la tendrement, qu'elle vous sente repentante et chagrine, et je suis sûre que, si vous choisissez un bon moment, elle vous pardonnera de tout son coeur. »
Amy, qui sentait bien que ce conseil était bon, se dépêcha de s'apprêter, et courut après les deux amis, qui étaient prêts à patiner lorsqu'elle les rejoignit. Jo lui tourna le dos dès qu'elle la vit venir ; mais Laurie, très occupé à sonder la glace, laquelle ne paraissait pas très solide, ne la vit pas arriver.
Amy entendit qu'il disait en s'éloignant :
« Avant que nous commencions, je vais aller jusqu'au tournant, afin d'être bien sûr que la glace est solide. »
Elle le regarda s'en aller, en pensant qu'il avait l'air d'un jeune Russe avec son chapeau et son manteau garnis de fourrures.
Jo entendit bien Amy arriver tout essoufflée de sa course, et souffler dans ses mains, afin de se réchauffer, en essayant de mettre ses patins ; mais elle ne se retourna pas une seule fois. Elle se mit à marcher en zigzag le long de la rivière, trouvant une espèce de satisfaction amère et malheureuse dans sa brouille avec sa soeur.
Lorsque Laurie fut arrivé au tournant, il lui cria :
« Restez près du bord ; la glace n'est pas sûre au milieu. »
Jo l'entendit très bien ; mais Amy, qui était très occupée à mettre ses patins, ne saisit pas une seule de ses paroles. Jo regarda par-dessus son épaule, et le petit démon de la rancune qu'elle abritait dans son coeur lui dit à l'oreille : « Elle m'a ôté le droit de prendre soin d'elle ! »
Laurie avait disparu derrière le tournant ; Jo y arrivait alors, et Amy, loin derrière elle, s'avançait sur la glace plus faible du milieu de la rivière. Pendant une minute, Jo, inquiète sans vouloir le paraître, resta immobile ; elle hésita un instant, puis, son bon coeur l'emportant, elle se retourna vivement pour avertir enfin Amy du danger qu'elle courait. Il était trop tard ! Amy, les bras encore en l'air, venait de disparaître dans l'eau en jetant un cri qui pétrifia Jo de terreur. Elle essaya d'appeler Laurie, mais elle n'avait plus de voix ; elle essaya de courir au secours de sa soeur, mais ses jambes ne lui obéissaient pas ; et, pendant une seconde, elle ne put que regarder, avec une figure bouleversée, le petit capuchon bleu qui seul paraissait encore au-dessus de l'eau. Quelqu'un passa alors comme une flèche à côté d'elle, lui criant :
« Apportez vite, vite une planche ; arrachez-en une de la barrière. »
Jo ne sut jamais comment elle s'y était prise ; mais, obéissant aveuglément à Laurie, qui avait conservé tout son sang-froid, elle travailla avec une force incroyable, arracha une planche en un clin d'oeil et la porta à Laurie, qui, couché à plat ventre sur la glace, parvint d'abord à attraper Amy par le bras ; puis, avec l'aide de Jo et de la planche jetée en travers du trou, à la retirer de l'eau.
L'enfant avait eu plus de peur que de mal.
« Enveloppons-la dans nos vêtements, dit Jo, redevenue elle-même ; débarrassons-nous de ces maudits patins, et portons-la à la maison. »
Elle s'était emparée d'Amy évanouie, et, tout en courant, couvrait de baisers son pauvre petit visage, plus blanc que le marbre.
Laurie avait peine à la suivre ; Amy s'était ranimée sous les caresses, sur le coeur de sa soeur. Quand, arrivée à la maison, sa mère et Jo l'eurent roulée dans des couvertures devant un bon feu, elle fondit en larmes et s'endormit presque subitement, à la grande terreur de Jo. Jo n'avait pas dit un mot pendant tout ce bouleversement ; ses vêtements étaient à moitié défaits, sa robe déchirée, et ses mains coupées et meurtries par la glace et les clous de la planche. Mais elle ne s'en apercevait pas. Lorsque Amy, bien endormie, mais d'un sommeil réparateur, eut été déposée dans son lit et que la maison fut tranquille, M me Marsch, assise à côté du lit, s'occupa de Jo, et, l'attirant vers elle, se mit à bander ses mains abîmées.
« Êtes-vous sûre, mère, bien sûre qu'elle est saine et sauve ? murmura Jo en regardant avec remords la tête blonde qui aurait pu disparaître pour toujours au milieu de la perfide glace.
– Tout à fait, mon enfant, répondit sa mère ; elle n'est pas blessée et n'aura même pas un rhume, tant vous l'avez bien couverte et vite ramenée ici.
– C'est Laurie qui a tout fait ! Moi, j'ai seulement su la laisser aller là où elle pouvait mourir. Oh ! mère, si elle était morte, le savez- vous, ce serait ma faute ! »
Et Jo, se laissant tomber près de sa mère, lui confessa avec un déluge de larmes tout ce qui était arrivé, condamnant amèrement sa dureté de coeur et remerciant Dieu de lui avoir épargné un éternel remords.
« Cela, dit-elle, était dû à mon abominable caractère ! J'essaie de le corriger, mais, quand je pense que j'y suis arrivée, il reparaît pire que jamais ! Ô mère, que dois-je faire ? s'écria la pauvre Jo toute désespérée.
– Veiller sur vous-même et prier, ma chérie ; n'être jamais fatiguée de faire des efforts, et ne jamais penser qu'il vous est impossible de vaincre votre grand défaut, répondit M me Marsch eu attirant la tête de Jo sur son épaule, et en embrassant si tendrement sa joue humide de larmes que Jo pleura plus fort que jamais.
– Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas deviner combien je suis méchante ! Je crois que je pourrais tout faire quand je suis en colère ; je deviens si sauvage ! J'ai peur de commettre un jour quelque action horrible, de gâter ma vie et de me faire haïr de tout le monde. Ô mère, aidez- moi ! aidez-moi !
– Oui, mon enfant, oui ! Je vous aiderai, mais ne pleurez pas si amèrement ; souvenez-vous
toujours de ce qui vous est arrivé aujourd'hui, et prenez de tout votre coeur la résolution de ne jamais revoir un jour pareil. Nous avons, tous et toutes, nos tentations, Jo, ma chérie ; il y en a de bien plus grandes que les vôtres, et souvent il faut toute une vie pour les vaincre. Vous pensez que vous avez le plus mauvais caractère du monde, mais le mien était autrefois tout pareil au vôtre.
– Le vôtre, mère ! Comment ! Mais vous n'êtes jamais en colère ! »
Et Jo oublia un moment ses remords dans sa surprise.
« Il y a cependant quarante ans que j'essaie de corriger mon impatience naturelle, ma chérie, et je suis seulement arrivée à la contrôler. Je me mets en colère presque tous les jours, Jo, mais j'ai appris à ne pas le laisser voir et à souffrir seule de mon défaut. »
L'humilité de la personne qu'elle aimait tant était une meilleure leçon pour Jo que les reproches les plus durs. Elle se sentit tout de suite soulagée par la confiance que lui montrait sa mère ; savoir que sa chère maman avait eu le même défaut qu'elle, et qu'elle croyait encore avoir des efforts à faire pour s'en corriger tout à fait, lui rendait le sien plus facile à supporter et augmentait sa résolution de devenir douce comme un agneau.
« Mère, est-ce que peut-être vous êtes en colère quand vous serrez vos lèvres l'une contre l'autre et que vous sortez ainsi sans rien dire de la chambre : par exemple, lorsque tante Marsch n'est pas juste ou qu'on vous a affligée ou fâchée ? demanda Jo, qui se sentait plus rapprochée que jamais de sa mère.
– Oui, mon enfant, je ne suis parvenue encore qu'à réprimer ainsi les paroles vives qui me viennent aux lèvres, et, quand je sens qu'elles veulent sortir contre ma volonté, je m'éloigne un instant et me gronde moi-même d'être toujours si faible et si méchante, répondit M me Marsch avec un soupir et un sourire, en se mettant à peigner les cheveux ébouriffés de Jo.
– Et comment avez-vous appris à ne rien dire ? C'est ce qui me coûte le plus ; les paroles désagréables sortent à flots de ma bouche avant que j'y aie fait attention, et plus j'en dis, plus je suis en colère, jusqu'à ce que ce soit comme un vilain plaisir pour moi de faire de la peine aux autres et de dire des choses terribles. Dites-moi comment vous avez fait, chère petite maman ?
– Ma bonne mère m'aidait.
– Comme vous m'aidez, interrompit Jo avec un baiser de reconnaissance.
– Mais je l'ai perdue lorsque j'étais à peine plus âgée que vous, et, pendant bien des années, il m'a fallu combattre seule, car j'étais trop orgueilleuse pour confesser ma faiblesse à d'autres après ma mère. Cela a été un temps difficile, Jo, et j'ai versé bien des larmes sur mes défauts ; car, malgré mes efforts, il me semblait que je n'avançais pas. C'est alors que j'ai épousé votre père, et j'ai, par lui, été si heureuse, que je trouvai facile de devenir meilleure ; mais, plus tard, lorsque j'ai eu quatre petites filles autour de moi et que nous sommes devenus pauvres, le vieil ennemi s'est réveillé. Je vous l'ai dit, je ne suis pas patiente par nature, et j'étais souvent irritée de voir mes enfants manquer du bien-être dont j'aurais voulu les entourer.
– Pauvre mère ! Qui est-ce qui vous a aidée, alors ?
– La pensée de Dieu, Jo, et aussi l'exemple de votre père, de votre admirable père, chère fille. Que de fois il m'a fait comprendre que je devais essayer de pratiquer toutes les vertus que je voulais voir à mes filles, puisque je devais être, moi aussi, leur exemple vivant ! C'était plus facile d'essayer pour vous que pour moi ; le regard surpris de l'une de vous lorsque je disais une parole un peu vive me corrigeait plus que tous les reproches qu'on aurait pu me faire. Chère Jo, l'amour, le respect et la confiance de mes enfants sont la plus douce récompense que je puisse recevoir de mes efforts pour être la femme que je voudrais leur offrir comme modèle.
– Oh ! mère, s'écria Jo très touchée, que je serais fière si je pouvais jamais devenir la moitié aussi bonne que vous !
– J'espère que vous serez bien meilleure, ma chérie ; mais il faut que vous veilliez constamment sur votre ennemi intérieur, car sans cela vous assombrirez votre vie, si vous ne la gâtez pas complètement. Vous avez eu un avertissement, rappelez-vous-le. Essayez donc de tout votre coeur et de toute votre âme à vous rendre maîtresse de votre caractère, avant qu'il vous ait apporté une plus grande douleur encore et un plus grand regret qu'aujourd'hui.
– J'essaierai, mère ; j'essaierai réellement ; mais il faut que vous m'aidiez et que vous me rappeliez de faire attention à ce que je vais dire. J'ai vu quelquefois papa mettre son doigt sur ses lèvres et vous regarder d'un air très bon, mais très sérieux, et toujours aussitôt vous serriez vos lèvres l'une contre l'autre ou vous vous en alliez. Vous avertissait-il alors ? demanda doucement Jo.
– Oui, je le lui avais demandé, et il ne l'a jamais oublié ; par ce petit geste et ce bon regard, il m'a empêchée de prononcer bien des paroles vives. »
Jo vit les yeux de sa mère se remplir de larmes et ses lèvres trembler en parlant ; et, craignant d'être allée trop loin, elle demanda anxieusement :
« Était-ce mal à moi de vous observer, mère bien-aimée, et est-ce mal encore de vous en parler aujourd'hui ? Mais c'est si bon de vous dire tout ce que je pense et d'être si heureuse auprès de vous !
– Ma chérie, vous pouvez tout dire à votre mère, et mon plus grand bonheur est de sentir que mes enfants ont confiance en moi et savent combien je les aime.
– Je craignais de vous avoir fait de la peine.
– Non, ma chère Jo ; mais, en vous parlant de votre père, j'ai pensé combien il me manquait, combien je lui devais, et combien j'ai à travailler pour lui rendre à son retour ses petites filles aussi bonnes qu'il les désire.
– Cependant vous avez eu le courage de lui dire de partir, mère, et vous n'avez pas pleuré quand il nous a quittées ; vous ne vous plaignez jamais et vous ne paraissez jamais avoir besoin d'aide.
– J'ai donné à ma patrie ce que je lui devais, c'est-à-dire ce que j'avais de meilleur, et j'ai gardé mes larmes pour le moment où il ne serait plus là, Jo. Pourquoi me plaindrais-je quand nous avons fait seulement notre devoir ?
« Grâce à sa profession de médecin, plus heureux que d'autres, votre père n'est, lui, au milieu des combats que pour guérir, que pour secourir. Les blessés des deux camps peuvent compter sur lui. Ah ! c'est un beau rôle que celui du médecin, ma fille, dans des temps comme ceux-ci, plus encore qu'en temps ordinaire, et je me sens forte de tout le bien que fait votre père en notre nom à tous. »
La seule réponse de Jo fut de tenir sa mère plus étroitement serrée, et, dans le silence qui suivit, elle pria du fond du coeur plus sincèrement qu'elle ne l'avait jamais fait. Dans une heure triste et cependant heureuse, elle avait appris non seulement l'amertume du remords et du désespoir, mais encore la douceur de l'abnégation et du renoncement.
Amy remua et soupira dans son sommeil, et Jo, comme si elle voulait réparer sans retard sa faute, la regarda avec une expression que personne n'avait jamais vue sur sa figure.
« J'ai laissé le soleil se coucher sur ma colère, je n'ai pas voulu lui pardonner, et aujourd'hui, sans Laurie, il aurait pu être trop tard. Comment ai-je pu être si méchante ? » dit à demi voix Jo en se penchant vers sa soeur et caressant doucement les cheveux encore un peu humides qui étaient épars sur l'oreiller.
Amy ouvrit les yeux comme si elle eût entendu ces bonnes paroles, et tendit les bras à sa soeur avec un sourire qui alla droit au coeur de Jo. Aucune d'elles ne parla, mais tout fut pardonné et oublié dans un baiser plein d'affection.