Une transition financière pour la planète, vite | Jérôme CAZES | TEDxClermont (1)
Traducteur: Roxana Sanchez Relecteur: eric vautier
« La finance, en fin de journée ?
Il est dur avec nous. »
Mais, faites-moi confiance quelques minutes.
En fait, la finance c'est terriblement simple.
Pendant trente ans, je me suis occupé de risques financiers.
Et j'ai été pendant six ans au comité de direction générale d'une banque.
Et j'ai acquis une conviction très forte
que je voudrais partager avec vous ce soir.
C'est que les grandes banques, gangrenées par la finance de marché,
sont devenues des dangers publics.
Et que c'est notre responsabilité à tous de citoyens,
de les ramener vers l'intérêt général.
La seule chose à bien comprendre au départ,
c'est la différence entre la banque traditionnelle et la finance de marché.
La banque traditionnelle, c'est celle qu'on connaît.
Elle nous consent des crédits, elle tient nos comptes.
C'est une organisation d'intérêt général.
D'abord parce qu'il faut que le banquier défende notre intérêt avant le sien.
On n'y connaît rien ou pas grand chose.
Ensuite, parce qu'il faut que la collectivité protège les banques.
Une banque qui fait faillite, c'est nos économies qui partent dans l'évier.
Mais ça peut être toute l'économie qui part.
Et donc, c'est une activité d'intérêt général.
La finance de marché, c'est un petit bout de la finance.
Certains l'appellent la spéculation financière.
Mais il y a deux choses sûres.
La première, c'est que ça n'est pas une activité d'intérêt général.
Et la deuxième, c'est que c'est une activité extrêmement dangereuse.
On comprend facilement pourquoi.
Une activité typique de la finance de marché, c'est :
j'emprunte pour acheter des actions en espérant qu'elles vont monter.
Puis hélas, elles s'effondrent, j'arrive pas à m'en débarrasser.
Je suis ruiné, je ne peux pas rembourser mon emprunt, je fais faillite.
C'est exactement ce qui s'est passé en 1930
quand un certain nombre de banques qui avaient des activités de marché
ont fait faillite.
Et les pouvoirs publics partout dans le monde ont pris une décision simple.
Ils ont dit : « Plus de finance de marché dans les banques. »
En gros : « On ne va pas risquer une activité d'intérêt général
avec des activités dangereuses. »
Pendant des tas d'années, ça a bien marché.
Puis, il y a une trentaine d'années,
on a inventé un certain nombre de nouveaux produits financiers
qui ont dynamité toutes les contraintes qu'il y avait sur la spéculation.
Par exemple, avant il fallait attendre plusieurs heures pour spéculer.
Acheter et revendre.
Désormais, on a pu spéculer sur une seconde, même sur une fraction de seconde.
On a pu acheter-vendre.
Deuxième exemple, avant on devait spéculer sur des produits financiers réels.
Maintenant, on peut inventer des produits financiers.
C'est-à-dire, par exemple, avoir des barils de pétrole virtuels.
Qu'on va pouvoir créer autant qu'on voudra.
Les banquiers ont vu ce potentiel, ils sont tout sauf idiots.
Ils sont venus revoir les pouvoirs publics, ils ont dit :
« Regardez, il y a un potentiel faramineux. C'est dangereux.
Il faut que des gens gros et sérieux comme nous, les banques, s'en occupent.
Sinon, ça va être un bain de sang. »
Les pouvoirs publics, un peu partout, se sont laissés convaincre.
Et donc, la finance de marché est revenue au coeur des banques.
Et à partir de là, pendant trente ans,
les banques ont développé de façon fantastique cette activité
en y mettant tous leurs moyens.
Et souvenons-nous que ce sont quand même
les organisations privées les plus puissantes de la planète.
Le résultat de ce développement fantastique :
quatre conséquences négatives pour nous.
C'est très coûteux.
C'est inutile.
C'est dangereux.
Et c'est parfaitement immoral.
Je les reprends rapidement une par une.
C'est très coûteux, on le sait. On dit : « Oui, c'est coûteux.
Oui, les financiers sont payés comme des joueurs de foot professionnels. »
C'est vrai. Enfin, une équipe de foot, jusqu'à nouvel ordre, c'est onze joueurs.
Dans « l'équipe » d'une grande banque, vous pouvez avoir onze mille joueurs.
Deuxième élément,
en général les footballeurs se contentent, pour jouer, d'un ballon de foot.
Nos joueurs de marché ont besoin d'ordinateurs extraordinairement coûteux.
Et donc on arrive à quelque chose de gigantesquement coûteux.
Et c'est nous qui le payons.
Alors vous vous dites : « Moi en tout cas, j'ai jamais acheté de ces trucs-là. »
Et vous vous trompez, car en fait, ce n'est pas nous qui les achetons.
C'est les entreprises, et nous achetons les produits des entreprises.
Et donc indirectement, c'est exactement comme la publicité
qu'on finit évidemment par payer comme consommateur.
Nous payons tous ces onze mille joueurs avec leurs ordinateurs
et les bonus de leur chef.
C'est très coûteux.
C'est inutile.
On dit : « Il exagère, on peut pas faire un truc aussi énorme qui soit inutile. »
Arrêtons-nous une seconde sur comment fonctionne la spéculation.
Mon exemple de tout à l'heure : j'ai acheté des actions.
L'ennemi du spéculateur, c'est la stabilité des prix.
Pourquoi ?
Parce que j'ai acheté mon action, et au bout de six mois, elle n'a pas bougé.
J'ai rien gagné, j'ai rien perdu.
Mais je dois payer mes onze mille joueurs et leurs ordinateurs. Je suis ruiné.
Et donc depuis trente ans,
toute l'intelligence de la finance s'est développée sur un objectif :
faire bouger les prix à chaque minute, à chaque seconde, peu importe le sens.
Et vous avez remarqué que tous les prix bougent frénétiquement sur les marchés.
Pour y arriver, il y a les méthodes à l'ancienne : la rumeur.
La rumeur, c'est : « Le pétrole va monter. Non, il va descendre. Il va remonter. »
Ou : « Il sera là dans trois mois. Là dans deux jours. Là dans une heure. »
Et donc c'est devenu une industrie en soi.
Mais il y a des méthodes beaucoup plus modernes, sophistiquées, informatiques.
On balance sur les marchés
des dizaines, des centaines de milliers d'ordres par ordinateur
qui donnent l'impression qu'il y a un mouvement.
Il y a un mouvement : on y va.
Puis il y a cent mille ordres dans l'autre sens :
« Non, finalement ça descend. »
Le résultat, c'est qu'à chaque fois que vous voyez bouger des prix,
vous vous dites : « C'est arbitraire, ça ne sert à rien. »
Non, ça sert à quelque chose : chaque mouvement de prix dégage des profits.
Problème.
Nous, nos entreprises, l'économie réelle, on n'aime pas quand les prix bougent.
Et là, la finance de marché arrive avec une innovation géniale en disant :
« Attendez, j'ai inventé des produits qui vont un peu vous protéger
contre les mouvements de prix.
Vous voyez bien que j'étais utile finalement. »
Mais ce qu'il faut leur dire, c'est :
« On est sur un bateau, et vous secouez le bateau comme un prunier.
On a le mal de mer, et vous nous vendez un produit contre le mal de mer.
Mais si vous arrêtiez de secouer le bateau, on n'aurait pas le mal de mer.
Et on n'aurait pas besoin de tous vos produits anti-mal de mer. »
Donc c'est très coûteux, ça sert à rien, et c'est dangereux.
Parce qu'à force de secouer un bateau, il finit par couler.
On a mis du temps à s'en rendre compte
parce que la finance a inventé une histoire absolument incroyable.
Elle a réussi à faire croire à tout le monde
que plus il y avait de spéculateurs, plus on était en sécurité.
Comment y sont-ils arrivés ?
Ils ont employé des mots très compliqués
mais ils sont repartis finalement de mon petit exemple de tout à l'heure.
Le spéculateur qui a acheté, puis ça baisse et il n'arrive pas à revendre.
Et donc ils ont expliqué, avec des mots plus compliqués.
Ils parlaient de liquidités notamment.
Ils ont dit : « Oui, s'il y a quelques spéculateurs isolés, c'est la catastrophe.
Mais s'il y a des milliers de spéculateurs
adossés à des banques ayant les poches presque infinies,
notre spéculateur coincé, il trouvera immédiatement en face de lui
un autre spéculateur qui lui rachètera ses actions. »
Ils ont réussi à nous faire croire
que le bateau serait d'autant plus en sécurité
qu'il y aurait de gens qui le secouent.
C'est faramineux mais ça a marché.
Et ça a été face à un monde financier incrédule
qu'on a vu arriver la crise de 2007-2008
qui s'est produite comme toutes les crises depuis 500 ans.
C'est-à-dire qu'on a découvert que quand une bulle éclate,
tout le monde pense la même chose.
C'est-à-dire que ça va tomber comme une pierre.
Et qu'à ce moment-là, vous pouvez avoir un, dix, mille spéculateurs
personne ne veut de vos actions.
Et donc évidemment, la crise s'est produite.
Avec deux différences malheureusement avec les crises habituelles.
La première, c'est que, évidemment,
puisqu'il y avait plus de spéculateurs, elle était plus grosse.
Et la deuxième, c'est que les spéculateurs étaient des banques.
Et donc, nos États et puis nous derrière, les contribuables,
nous sommes retrouvés dans la situation extrêmement désagréable
d'avoir à sauver les spéculateurs.
Parce que personne ne pouvait se permettre de voir les banques aller au tapis.
Donc c'est coûteux, c'est inutile, c'est dangereux,
mais le plus grave à mon sens, c'est que c'est parfaitement immoral.
Le développement faramineux de la finance de marché
a amené au développement de ces « valeurs ».
C'est-à-dire l'idée qu'on peut gagner en une journée
autant qu'en une année de travail dans un hôpital.
L'idée que des écarts de salaires de 1 à 100, c'est tout à fait normal.
L'idée que, plus on alimente en crédit, mieux c'est.
Et ces idées-là,
l'idée aussi que l'on peut tricher pendant des années et ne pas aller en prison,
ont détruit une partie de notre tissu social.
Et une part de la montée de l'extrémisme, le dégoût dans le politique,
une part de cette dissolution d'un nombre de valeurs qui nous font tenir ensemble
est largement dûe à la finance de marché.
Un symbole de tout ça, c'est les banques
qui étaient avant des organismes relativement crédibles
et en qui on pouvait avoir confiance,
aujourd'hui, vous n'avez pas un trimestre sans un scandale dans une banque.
Et ce n'est pas moi qui le dis.
Je prends le principal quotidien financier européen, le Financial Times.
Son meilleur éditorialiste s'appelle Martin Wolf.
Que nous disait Martin Wolf il y a quelques semaines ?
Les élites financières d'aujourd'hui sont avides, incompétentes et irresponsables.
La banque la plus « prestigieuse » s'appelle Goldman Sachs.
Ses dirigeants sont fabuleusement payés.
Leur rémunération, leur bonus, dépend du résultat de la banque.
Et cette année, catastrophe, la banque a été prise la main dans le sac
dans une vilaine affaire en trichant contre ses clients.
Elle a eu une très grosse amende, son résultat a chuté.
Que pensez-vous qu'ont fait les dirigeants de Goldman Sachs ?
Eh bien, ils ont traficoté a posteriori les règles de leur rémunération
pour maintenir leur bonus malgré la baisse du résultat.
Avides, incompétents, irresponsables.
Je suis convaincu que, dans quelques années,
nos petits-enfants n'arriveront pas à comprendre
comment toute une génération a pu dépenser autant d'intelligence
sur une activité aussi nuisible.
À partir de là, que faire ?
Je crois qu'on peut appeler à une transition financière,
exactement comme il y a une transition énergétique.
Il y a trop de carbone sur la planète, mais aussi trop de finance sur la planète.
Donc, quelle est la première mesure à prendre pour la transition financière ?
C'est tout bêtement de corriger l'erreur faite il y a trente ans.
Faire ressortir la finance de marché des banques.
Avec deux mesures immédiates, deux conséquences immédiates.
Premièrement, la banque pourra se reconcentrer
sur ce qui aurait dû toujours être sa mission :
jouer avec son client, et pas contre son client.
Et la deuxième conséquence, c'est que la finance de marché,
sortant de la banque, ne sera plus protégée par la grande banque,
elle-même protégée par nous, les contribuables.
Elle sera toute seule dans la nature, comme un plombier, un boulanger,
un charcutier, pouvant faire faillite et faisant très attention.
Et elle redeviendra comme il y a 30 ans : beaucoup plus prudente.
Elle ne disparaîtra pas. Elle deviendra un bonsaï de finance de marché.
Et on aime bien les petites choses, elle redeviendra sympathique.