Chapitre 4
Bon an mal an, Hard Time Gallant achetait toutes nos lêches. Son magasin, la Marsh Canteen, était situé à une autre extrémité de la ville, à l'endroit du marais qui, traversé du ruisseau Hall, séparait les villes de Dieppe et de Moncton. Sa cantine ne fut longtemps qu'un assemblage de bicoques dont une seule pouvait être chauffée et gardée ouverte l'hiver. Court et gros, portant des lunettes épaisses, Hard Time Gallant ne parlait pas beaucoup, mais il vendait de tout dans son magasin, y compris des produits de jardinage et des denrées alimentaires locales comme des huîtres, du poisson salé, du poisson boucané, du lard, des poutines et des tétines de souris, bref des aliments très peu attrayants pour les enfants.
Dès le dégel du printemps, Hard Time se remettait à vendre des vers pour la pêche et nous redevenions ses fournisseurs. Quand, ayant besoin d'un peu d'argent, nous avions le coeur à fouiller la terre fraîche, nous pouvions, après une heure ou deux de diggage, lui présenter une boîte de conserve respectablement remplie de belles lêches tout entortillées les unes autour des autres. Notre canette pouvait être plus ou moins volumineuse, les vers plus ou moins gras, luisants ou terreux, Hard Time la prendrait dans ses mains, la secouerait un peu pour voir si nous n'avions pas mis un peu trop de terre pour gonfler notre produit, et, nous jetant un coup d'oeil à travers ses lunettes épaisses, il sortirait quelques pièces d'argent de sa poche ou de sa caisse. Il nous donnait rarement moins de dix cents, et parfois jusqu'à trente-cinq ou quarante cents.
Certains osaient contester son prix. Il arrivait que nous obtenions plus ou moins ce à quoi nous nous attendions. Il était difficile de savoir ce qui, ce jour-là, avait joué en notre faveur ou en notre défaveur. La fois d'après, nous creusions en tenant compte de notre dernier résultat, du dernier regard, de la dernière mimique de Hard Time Gallant, qui jamais ne refusa nos lêches.
Je ne sais pas s'il parvenait réellement à écouler tous les vers que nous lui apportions.
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Sous le signe de la Balance, la Maison VII est la maison des relations seul à seul, qu'elles soient conjugales ou d'affaires. Avec l'entrée dans une maison située en dessus de la ligne d'horizon, c'est le passage du privé au public, de la nuit au jour, de l'adolescence à l'âge adulte. C'est la recherche d'associés afin de réaliser ou d'obtenir ce que l'on ne peut tout seul. C'est la maison du mariage et de la famille, des contrats et de la clientèle, des procès mineurs et des adversaires.
On y apprend à transiger, à être en rapport avec les autres et avec le public. Dans la Maison VII, on se voit à travers les yeux de l'autre, d'où l'importance de se mettre en lumière de façon à être bien vu, dans une lumière qui nous rend justice sans être trop aveuglante pour l'autre. Cela explique aussi l'accent mis sur les notions de mesure et d'équilibre, d'harmonie et de prudence.
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Je ne sais pas à quel âge il m'a été donné de lire le Journal d'Anne Frank, mais je me souviens très bien de l'aventure imaginaire inouïe dans laquelle m'a plongée cette lecture, au cours de laquelle j'ai remplacé les personnages décrits par mes propres parents, frères et soeurs. À défaut de pouvoir me représenter clairement l'espace du logement où se cachèrent les quatre membres de la famille Frank et quatre autres Juifs de leur connaissance pour échapper aux nazis pendant la Seconde Guerre, j'imaginai toute l'histoire se déroulant dans le grenier de notre maison familiale, espace réduit qui ne ressemblait en rien à l'Annexe de trois étages dont au moins cinq pièces avaient été aménagées pour abriter les célèbres clandestins. Ainsi donc, confinés dans l'endroit le plus approximatif que j'avais pu concevoir, nous nous déplacions, à quatre pattes la plupart du temps, dans de petits couloirs bordés de cartons et de malles, dans une obscurité quasi totale. Seules les fentes laissaient passer la lumière le jour, et l'air froid l'hiver.
Il n'y avait d'espace pour aucun meuble ; la nuit nous dormions le plus souvent recroquevillés, car il n'y avait pas assez de place pour que nous puissions tous nous allonger. Les voisins nous apportaient des vivres en cachette, et tous nous faisions des efforts pour ne pas avoir trop faim. Nous avions du courage. Nos parents étaient les maîtres d'oeuvre et nous, les enfants, nous nous en remettions à eux.
Pour une fois, il nous était réellement possible d'être raisonnables. Si conflit il y avait, nous ne le laissions jamais s'envenimer. Chacun devait prendre sur soi, c'était la seule façon. La grande nouveauté, pour moi, c'était la présence du chat.
Qui s'appelait Kitty. En réalité, Kitty est le nom qu'Anne Frank avait donné au célèbre journal intime à qui elle s'adressait comme à une confidente. La jeune écrivaine parla peu du chat de l'Annexe, Mouschi, dont la tâche était d'attaquer les rats qui pillaient les victuailles la nuit. Je fis donc de Kitty un vrai chat, que j'imaginai marchant et sautant avec agilité çà et là sur les cartons de notre abri exigu.
Quant aux deux rats que Kitty devait attaquer, pour mon propre confort, j'en fis des êtres peureux qui n'osaient pas s'approcher tant que quelque chose bougeait, et dans notre installation précaire, il y avait toujours quelqu'un qui grouillait.
Je ne me souviens pas à quel âge il m'a été donné de lire le Journal d'Anne Frank, mais ce livre m'a conduite tout droit à Moody Shaban, du Palm Lunch, premier juif en chair et en os de ma vie. Pendant des mois, pour ne pas dire des années, je l'ai regardé en essayant de déceler ce qu'il pouvait avoir de particulier, ce qu'il pouvait avoir de différent de nous, non juifs. Simplement cela. Ce regard ouvert, ce désir de comprendre.
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Je parle du Dieppe du Débarquement, de cette désastreuse opération expérimentale, riche seulement en enseignements en vue de futures interventions. Dieppe, août 1942, déploiement amphibie de grande ampleur que seule une synchronisation parfaite aurait sauvé de la catastrophe : deux cent trente-sept navires de guerre de toutes formes et de toutes dimensions, voyageant tous à des vitesses différentes, et soixante-sept escadrons mobilisés pour l'attaque aérienne. Je parle du rôle de la noirceur, de l'effet de surprise et de la densité de l'approche à l'heure du coucher de la lune. Je parle de plages jaune, bleue, rouge, blanche, verte et orange, et de plus de six mille hommes dont plusieurs avaient conscience de courir à leur perte.
Je parle de la forteresse de Dieppe, des remparts implacables dressés par les Allemands pour parer à toute attaque venant de la mer, de kilomètres de rouleaux de barbelés et d'énormes barrages en béton surmontés de carabines, de mitraillettes et de canons de tout acabit. Je parle du silence assourdissant dans la cabine du commandant, au loin, sur la mer, qui attendait que les troupes rendent compte de leurs avancées, ne réalisant pas l'ampleur du massacre, ignorant que les Allemands visaient en premier lieu l'équipement de communication et leurs opérateurs. Je parle du combat qui ne se dessinait pas sur les immenses cartes de stratégie militaire parce que des mots essentiels s'effaçaient des messages retransmis, rendant confuses les communications trop rares. Je parle de milliers d'hommes qui ne réussirent même pas à mettre le pied à terre tellement l'attaque de l'ennemi fut féroce, criblant de balles les péniches de débarquement et laissant à l'eau leur cargaison humaine, elle aussi criblée de balles, et de milliers d'autres hommes morts sur la plage, au pied de la falaise.
Je parle de la possibilité accordée à certains de déserter avant d'être pris par les Allemands et d'être faits prisonniers de guerre, ce qui se révéla, pour un grand nombre, un long processus de famine et d'humiliation. Je parle d'un garçon à la limite du village de Belleville-sur-Mer qui, ce matin-là, facilita le travail des seules troupes véritablement victorieuses de ce débarquement en les renseignant quelque peu sur la batterie allemande en poste au village. Je parle d'un simple soldat, abattu alors qu'il traversait un verger. Je parle des entrailles de Dieppe, de l'odeur de l'échec, du complexe du héros et du fonctionnement délirant de nos forces et de nos faiblesses.
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De toutes les notions abstraites qu'il nous fallait assimiler, l'éternité est celle qui me donna le plus de fil à retordre. D'abord parce que rien de ce qu'on nous offrait comme ciel n'avait de quoi me séduire. Je ne voyais aucun intérêt à simplement flotter sur un nuage, et de toute façon je savais bien que c'était impossible. Il me fallait donc imaginer un paradis plus plausible, mais d'une simplicité, pour ne pas dire d'une monotonie, équivalente.
Je ne trouvai rien de mieux qu'un petit chemin de terre, comme il s'en trouve souvent au bord de la mer, un chemin à deux sillons, avec une bande d'herbe au milieu. J'aimais marcher pieds nus dans ces chemins parce que le sol battu était recouvert d'une mince couche de terre très fine, encore plus fine que le sable. J'aimais cette poussière de terre presque blonde, j'aimais y poser le pied et, en le relevant, y laisser traîner un peu le dessus de mes orteils. C'était tout ce que j'arrivais à imaginer comme simple ciel.
Quant à y passer l'éternité, je me voyais marchant le long de ce chemin, ma main dans celle d'un beau Jésus tout vêtu de blanc, chacun dans son sillon. Pour qu'elle soit sans fin, je projetais une longue courbe dans la route, de sorte à ne jamais voir son aboutissement. Il fallait un gros effort de concentration pour ne pas succomber de lassitude et d'ennui devant la perspective d'une marche qui avait toutes les chances de devenir fatigante et monotone à la longue. Car la compagnie de Jésus ne me faisait rien vivre de très palpitant.
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Charles-Édouard Bernard, communément appelé Chuck Bernard, devint le premier motard officiel de Dieppe. Il alla chercher ses lettres de noblesse à Toronto, auprès de la bande Satan's Choice, et sema tout un émoi lorsqu'il réapparut par un beau jour de mai, vêtu de son accoutrement crassé, aux commandes d'une Harley Davidson d'allure tout aussi démoniaque. La nervosité qui se propagea alors instantanément sur la ville persista pendant des semaines. On disait qu'il n'y avait rien à son épreuve. Certains disaient même que Chuck graissait son abondante chevelure noire avec l'huile de sa motocyclette dans le stationnement du Palm Lunch. Personnellement je ne l'ai jamais vu faire, mais tout est possible.