Chapitre 3
Une grande énergie se dégageait les soirs de feux. Nos parents n'auraient jamais songé à nous retenir à la maison ces soirs-là, même en sachant que nous reviendrions enfumés et noircis, les sourcils brûlés, les cheveux raidis par la boucane. Jamais ils ne nous auraient privés de la magie qui s'opérait. C'était comme s'ils savaient que nous partions faire quelque chose d'important, d'essentiel même, quelque chose qui ressemblait à l'exercice de notre puissance. Car c'était bien de cela qu'il s'agissait : que nous soyons en train de propager le feu ou de l'éteindre, d'ouvrir ou de fermer le chemin aux flammes, c'était dans notre façon, à chacun d'entre nous, de combiner ces deux opérations complémentaires que nous mesurions notre pouvoir et goûtions à tous les autres plaisirs, ceux que procuraient le crépitement du feu, l'odeur de la boucane, le spectacle du feu consumant en un rien de temps une majestueuse touffe d'herbe, les sauts à travers les flammes et la vive camaraderie de nos amis et de toutes les autres personnes qui participaient à ce rituel sublime et sauvage. Chacun s'amusait au même degré, faisant la même expérience envoûtante de sa personne.
Cela commençait par se discuter un peu à l'école. Arrivée l'heure du souper, tout le voisinage n'était que fébrilité et murmures incertains sur l'identité de celui — quelle fille aurait osé ? — qui laisserait tomber la première allumette. Cette bravade déclencherait la réaction en chaîne, l'odeur de la boucane se répandrait, signal ultime qu'il était temps de passer aux actes.
Peu de temps après, la sirène du poste de pompiers et la sortie clinquante des camions à incendie confirmeraient que la soirée des feux était bel et bien lancée. Tous les champs y passeraient. Nous nous approcherions le plus possible des maisons, où se postaient les pompiers, nos complices en quelque sorte. Puisqu'ils savaient, eux aussi, qu'ils ne réussiraient jamais à empêcher cette espèce de défoulement collectif, ils se contenteraient d'éteindre les flammes qui menaçaient de trop près les terrains privés.
Tard le soir, ayant noirci toutes les terres intérieures, les feux s'éloigneraient tranquillement du coeur de la ville pour s'en aller brûler librement dans les marécages, avançant en longues raies orangées jusqu'à leur éventuelle extinction le long des routes, des cours d'eau et des autres barrières naturelles. Le lendemain, souvent, cela fumait encore au loin. C'était triste de voir en plein jour tous ces champs brûlés autour de nous, mais notre bonne humeur revenait dès que nous repensions à l'énergie merveilleuse de la veille. En outre, puisque les champs reverdiraient bientôt d'une herbe toute neuve, nous avions l'impression d'avoir aidé la nature à se renouveler. Jamais la vue des champs calcinés n'empêcha le délire des feux de s'emparer de nous la saison suivante.
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Sous le signe du Bélier, la Maison I est justement celle de la naissance. Il existerait un art de naître, une façon d'acquérir et de grandir qui prédisposeraient à bien vivre. Cela se laisserait voir dès la naissance, à la réaction du bébé à son environnement, à son propre corps et à celui des autres. La Maison I fournit des indices quant à la première impression que l'on fait sur le monde et vice versa.
C'est la maison de l'individualité avant toute autre influence, des dispositions et des tendances naturelles, de l'hérédité, des maniérismes et du style. C'est la maison du commencement, de l'énergie vitale, de la jeunesse centrée sur elle-même. Elle donne un aperçu de la façon dont on se présente et dont on se met en valeur. C'est la maison de ce qu'on fait pour soi-même, c'est l'endroit où l'on se sent bien quand on est seul.
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Même si nous n'y portions pas trop attention du fait qu'elle n'avait pas de rôle particulier — on ne pouvait ni s'y baigner, ni s'y promener en bateau, ni y pêcher —, la rivière Petitcodiac avait quand même une place dans notre vie. En premier lieu, elle était toujours là, large, brune, endiguée, incontournable de par sa couleur, ses grandes laisses de vase et son célèbre mascaret. Nous n'avions cependant pas une très grande affection pour cette rivière plate, rarement agitée, au même niveau que tout le reste, et de surcroît le plus souvent dissimulée par la digue. Elle n'avait pas d'odeur, coulait sans bruit, se passait de nous comme nous nous passions d'elle.
Mais cette rivière quasiment absente prenait une dimension surréelle chaque fois qu'un pétrolier Irving s'amenait pour remplir les immenses réservoirs blancs situés tout à fait dans son coude, à l'embouchure du ruisseau Hall. Alors que nous avions presque tout oublié de la rivière, un superpétrolier nous apparaissait soudainement, sans effusion, ayant tout bonnement l'air de flotter sur le marais, laissant échapper sa plainte de navire seulement lorsqu'il était déjà bien en vue. L'impression de cette arrivée un peu sournoise a laissé en moi des traces indélébiles. Je revois l'enfant que j'étais se promenant innocemment dans le champ et qui, jetant par hasard un regard par-dessus son épaule, voyait un pétrolier géant lui arriver dans le dos.
Encore aujourd'hui, chez ma thérapeute, je ne peux jamais prévoir si je devrai m'étendre sur le dos ou sur le ventre. Je ne sais pas s'il faudra, ce jour-là, redresser ma colonne ou débloquer mes chakras.
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Il existe une multitude de deltas vrais outre celui que le Gange et le Brahmapoutre dessinent ensemble dans le golfe du Bengale, et celui du Mississippi, probablement le delta le mieux connu. En Afrique, le fleuve Niger forme un vaste delta en se jetant dans l'océan Atlantique, à Port Harcourt ; il dissimule en plus un important delta intérieur, tout comme le fleuve Sénégal d'ailleurs. Le Nil, le Rhône et l'Èbre forment, à leur embouchure, de grands deltas en Méditerranée. En Italie, le Pô crée lui aussi un grand delta en se jetant dans la mer Adriatique.
Toujours en Italie, le delta du Tibre, en mer Tyrrhénienne, constitue l'exemple classique d'un delta triangulaire. De vastes deltas s'ouvrent aussi à l'embouchure des deux plus grands fleuves d'Europe, la Volga et le Danube, le premier se jetant dans la mer Caspienne, le deuxième dans la mer Noire. L'Amou-Daria, qui baigne le Turkménistan et l'Ouzbékistan, se déversait dans la mer Aral par un delta — il est aujourd'hui asséché, hélas ! — lui aussi très étendu, tandis que la configuration du delta de la Léna, en Sibérie, est caractéristique des formations deltaïques des régions froides des hautes latitudes, tout comme chez nous le delta du fleuve Mackenzie.
On rencontre dans les latitudes chaudes et humides, comme en Asie des moussons, de nombreux deltas parmi les plus étendus au monde : deltas du Godavari et de l'Indus en Inde, de l'Irrawady en Birmanie, du Yang-Tsê kiang et du Huang-ho en Chine. Le Huang-ho, ou fleuve Jaune, du fait qu'il charrie une grande quantité d'alluvions, provoque des inondations meurtrières à cause de la densité de la population des zones deltaïques des régions tropicales humides. Dans le nord du Viêt-nam, le Sông Kôi, ou fleuve Rouge, forme avec le Sông Bo, ou rivière Noire, le delta du Tonkin ; dans le Sud, le Mekong se déverse dans le delta de Cochinchine. Certaines îles indonésiennes ont aussi des deltas remarquables, notamment à l'embouchure du Manakam, à Bornéo, et du Solo, à Java.
Et enfin, dans un autre ordre d'idées, en Tunisie, le delta de la Medjerda est un véritable musée de géomorphologie récente, riche en enseignements sur les conséquences de l'intervention humaine dans les processus deltaïques.
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Il y avait quatre jardins de légumes dans l'entourage immédiat de la maison familiale. Je vois encore madame Pinet, monsieur Bourgeois, monsieur Gallant et la vieille Mina Gauvin penchés au-dessus de leurs sillons. Lorsque des légumes du voisinage arrivaient sur notre table, ils venaient la plupart du temps du jardin de madame Pinet, notre voisine, qui nous les donnait. Nous en achetions aussi un peu de Mina Gauvin, surtout de la rhubarbe et des cosses, mais parfois aussi des betteraves, des carottes et des concombres. Si nous goûtions à l'occasion aux légumes des Bourgeois et des Gallant, leurs jardins étaient surtout de beaux tableaux qui se dessinaient sous nos yeux, aux fenêtres de la cuisine.
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Je parle du Dieppe de Bruegel l'Ancien, où chacun érige ses propres monuments intérieurs. Je parle du Dieppe du Dénombrement de Bethléem, de ses habitants qui affluent à l'auberge À la Couronne verte pour payer leur dû aux agents de l'empereur. Je parle de ce petit bourg flamand où l'on vient des bourgades avoisinantes pour s'échanger le contenu de paniers, de dames-jeannes et de cageots de volaille. Je parle du porc qu'un paysan égorge au vu et au su de tous, de sa femme qui recueille le sang dans un poêlon, et de l'autre bête qui attend son tour, car il y a tout à coup beaucoup de monde à nourrir.
Des gens au dos chargé s'en viennent à pied sur les cours d'eau gelés de bord en bord, d'autres sont là depuis un bon moment déjà. Ils ont installé bien en vue leurs charrettes en forme de tonneau, chargées de grain ou de vin, et maintenant ils discutent, négocient, contestent, s'échangent des nouvelles. Je parle des poules qui picorent au pied de l'artisan qui fabrique et vend ses chaises devant l'auberge, trépieds à fond de paille qui servent aussi de traîneau pour les enfants que les parents tirent sur la rivière gelée. Je parle d'une femme balayant de la neige, d'un homme chaussant des patins, d'enfants s'amusant à faire tourner des toupies ou à se bousculer sur la glace.
Des soldats sont rassemblés devant l'un des nombreux bâtiments ; un peu plus loin, une petite foule est réunie autour d'un feu, présumément pour la chaleur qu'il dégage. Peut-être que l'on y torréfie du blé. Ailleurs, quelques personnes sont assises à l'intérieur du tronc d'un arbre pas tout à fait mort, aménagé pour accueillir d'autres voyageurs fatigués. Ici et là on pousse, on tire, on vaque à ses affaires, on construit une cabane, on charrie du bois.
Dans la cour d'une petite chaumière, une paysanne se penche sur ses choux à moitié ensevelis sous la neige. Il y a aussi un chien et quelques corbeaux. Portant une longue scie sur son épaule, Joseph tire l'âne sur lequel est assise Marie, enceinte de Jésus. Le boeuf les accompagne déjà.
Ils font partie de ce paysage nordique du XVIe siècle comme n'importe qui d'autre, prêts à rejouer le drame de la chrétienté. Arrivent aussi deux individus transportant des objets qui font penser aux cadeaux des Rois mages. Ils passent tout près d'un enfant assis sur un traîneau, se propulsant de lui-même vers l'avant au moyen de bâtonnets qu'il pique dans la glace. Au centre du tableau, une roue esseulée est figée debout, enlisée dans la neige et la glace.
Elle compte douze rayons.