×

Mes naudojame slapukus, kad padėtume pagerinti LingQ. Apsilankę avetainėje Jūs sutinkate su mūsų slapukų politika.

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 1 – Tekstas skaitymui

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 1

Tarpinis 2 Prancūzų pamoka, skirta skaitymo praktikai

Pradėkite mokytis šios pamokos dabar

Chapitre 1

Radio-Canada, OHdio

Bonjour! Je m'appelle Bianca Richard. Je vais vous lire Pas Pire, de France Daigle, des Éditions du Boréal.

Première partie - Histoire de Steppette.

Chapitre 1.

Été venteux à Dieppe. Le ciel est d'un blanc uniforme, de cette blancheur opaque qui, l'hiver, annonce une chute de neige. Mais nous sommes bien en été, en plein coeur de juillet, et les arbres sont dans leurs feuilles, secouées, tordues dans tous les sens par ce vent qui vient de partout à la fois, du haut des airs comme du ras du sol, du côté du champ comme du côté de la ville, des deux bouts de la même grande rue, l'avenue Acadie. Ce vent avec bourrasques qui souffle sans accalmies depuis des jours brouille tout, et les cartes et les règles du jeu, jusqu'à nous faire oublier que nous sommes encore en été, à Dieppe. Des dizaines de fois j'ai repensé à ce vent-là, à cet été-là, où je me détachai des autres, qui mangeaient encore à table.

Je parle bien sûr du Dieppe d'avant l'annexion de Saint-Anselme et presque même du Dieppe d'avant Lakeburn. Je parle du vieux Dieppe, du Dieppe Centre, c'est-à-dire de la paroisse Sainte-Thérèse, avec l'église Sainte-Thérèse longeant la rue Sainte-Thérèse, à côté de l'école Sainte-Thérèse. Je parle du Dieppe des champs et des marais tout autour, que nous brûlions systématiquement tous les printemps, de ces champs d'herbes hautes où se glissaient quelques couleuvres et une rivière, la Petitcodiac, qui traversait pour ainsi dire le fond de notre cour. Entre les maisons et la rivière, il n'y avait que divers états du champ. Tout près des maisons, il y avait les gazons et les terrains où nous jouions des jeux dont les règles faisaient l'unanimité. Puis, au-delà des jardins de légumes, des framboisiers et des quelques pommiers, il y avait le grand champ, le marais aux grandes herbes, territoire de nos jeux inventés, jeux qui se créaient la plupart du temps au fur et à mesure que l'après-midi avançait, herbes drues qui mugissaient au frottement de nos pantalons et de nos bottes.

***

Reflétant sans doute la nature et l'esprit des scientifiques qui les ont étudiés et décrits, les deltas comportent des aspects profondément humains : ils commencent par être embryonnaires, puis, lorsqu'ils émergent, ils deviennent enracinés. Dessinées, les six formes élémentaires de l'avancée du delta sur la mer, formes que l'on appelle bouches, ressemblent effectivement à des profils de bouche humaine. Les deltas ont aussi des bourrelets et des couches, s'allongent et s'épaississent. Certains ont des lobes, un front, des bras, une main ou des doigts.

On leur attribue des modes d'existence, ils connaissent des ruptures et des accidents. Dans leurs emportements, certains vont jusqu'à tuer. D'autres changent doucement de lit, se subdivisent ou se recréent en sous-deltas qui, comme des enfants, sont tributaires de la capacité et de la compétence de ceux qui les ont formés. D'autres encore changent de route selon les circonstances, passent par-dessus, prennent des raccourcis, se défont de membres excessifs.

Les deltas aiment aussi jouer : ils raffolent du sable et des glissements et barbotent inlassablement dans les étangs et les cuvettes. Ils courent entre les berges en semant roseaux et palétuviers, sculptent des flèches, exposent des tourbières. Souvent plus étendus que profonds, leurs méandres, marais et marécages sinueux inondent et se déversent pourtant. Certains débordements ouvrent en riant de nouveaux lits chaque printemps, mettant ici et là des processus en jeu, bafouant les modes d'échange traditionnels entre cours d'eau douce et d'eau salée, se moquant éperdument de l'interpénétration inextricable de la terre et des eaux, et allant même jusqu'à s'amuser à répandre sur le monde une nouvelle couche d'ambiguïté.

***

Madame Doucet, une très vieille femme du voisinage, avait toujours quelque chose à nous donner lorsque nous lui apportions des fleurs. Nos bouquets allaient du vulgaire amas de pissenlits, cueillis à peu près sans effort au pied de la porte, à des arrangements plus recherchés de tiges sauvages qui, dans ce temps-là, n'avaient pas de nom. En échange de ce que nous avions le coeur de rassembler ce jour-là, nous recevions immanquablement un caramel, un morceau de pomme, un cent noir, un biscuit. Ça remplissait un petit creux en fin de matinée ou en après-midi, quand le temps était long et qu'il n'y avait rien d'autre à faire.

Même les garçons se laissaient parfois aller à ce quémandage déguisé. Nous pouvions nous présenter chez madame Doucet plusieurs fois par semaine avec nos bouquets, jamais elle ne les refusait, ce qui nous obligeait à nous questionner sur la nature humaine, car nous savions très bien qu'aucune de nos mères n'aurait toléré un pareil cirque. La patience et la gentillesse apparemment illimitées de madame Doucet finissaient donc par nous donner une image trouble de nous-mêmes, de sorte qu'à un moment donné, tout enfant qui se respectait se retirait de lui-même de ce manège.

***

Un delta n'est pas chose donnée à n'importe quel fleuve. Le fait que l'Amazone et le Congo, les deux plus grands fleuves du monde, n'en ont pas prouve bien que les deltas ont des conditions d'existence particulières. D'ailleurs les spécialistes des littoraux se sont penchés sur ces conditions et en ont fait ressortir toutes les nuances. Ils et elles ont distingué les deltas simples des deltas composés, les deltas aux formes digitées des deltas arrondis et des deltas atrophiés.

Leurs écrits parlent aussi de vives-eaux et de mortes-eaux, de sédiments terrigènes et de floculation, de reptation et de sultation, de panaches turbides, de lagunes et de vasières, de ravins et de monticules. Ces spécialistes ont bien sûr étudié l'âge des deltas et noté que l'évolution morphologique de plusieurs d'entre eux est appréciable à l'échelle d'une vie humaine. Les particularités des deltas selon les conditions climatiques, le rôle du vent et de la végétation, et les perturbations profondes causées par l'intervention de l'homme ont été relevées, et les diverses étapes du travail de la pente ont été schématisées. Les changements de lit ont également été recensés : le fleuve Huang-ho, par exemple, aurait changé de cours et d'embouchure vingt-six fois en trois mille ans.

***

Tous les enfants n'étaient pas confrontés à la même nécessité d'être inventifs pour répondre à leurs petits besoins personnels. Dans certaines maisonnées, les cinq cents destinés à l'achat de friandises étaient distribués assez librement. Dans d'autres, il y avait des bonbons à la semaine dans les bonbonnières. Dans d'autres encore, il suffisait parfois d'exprimer un besoin pour que s'amorce une espèce de réponse.

Mais il se trouvait aussi de ces maisonnées où il n'y avait rien à comprendre, où les besoins ne trouvaient même pas à s'exprimer. Ou alors, ceux qui trouvaient à s'exprimer étaient d'une tout autre nature. En visite, enfants, chez nos amis, nous embarquions dans le train-train de la maisonnée comme dans un tour de manège, nous fiant à la mécanique en place. Il se passait chez eux des choses impensables chez nous, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire.

Cela alimentait notre regard. Nous pigions ainsi un peu partout et nous composions une vie à partir de cela. Notre vie était faite de cela. De choses utilisables et de choses non utilisables.

De choses qui avaient une valeur sûre et d'autres qui n'avaient pas de valeur évidente. De choses dont la valeur resterait à découvrir.

***

Un delta se forme habituellement lorsque la mer ne parvient pas à redistribuer sur une grande étendue les débris et les particules transportés par un fleuve ou une grande rivière. Cette matière en voyagement se dépose peu à peu à l'embouchure du fleuve, créant à la longue des îlots ou des amoncellements qui gênent le libre écoulement de l'eau. Pour aboutir à la mer, le fleuve finit par se répandre en de nombreux plus petits cours d'eau, dont les branches principales, vues des airs, forment les côtés d'un triangle isocèle. D'où l'appellation de delta, la quatrième lettre de l'alphabet grec, dont la majuscule, ∆, a justement cette forme triangulaire caractéristique.

Les deltas visibles, c'est-à-dire ceux qui exposent une interpénétration plus ou moins complexe de la terre et des eaux, sont les plus connus. Mais il existe aussi des deltas sous-marins et des deltas de marée, qui sont en fait des deltas embryonnaires, et ne sont pas considérés comme de vrais deltas. Pour tout dire, le seul critère d'un delta concerne l'avancée de la terre sur la mer. Cette avancée peut être considérable : elle est de trente kilomètres pour le Danube, par exemple, et de cent quarante kilomètres pour le Mississippi, longtemps considéré comme le plus grand delta du monde, titre qui revient maintenant au delta du Gange-Brahmapoutre.

Même la multiplicité des bras n'est pas un critère de delta, bien que la plupart en aient plusieurs.

Learn languages from TV shows, movies, news, articles and more! Try LingQ for FREE