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Trois contes (1877) - Flaubert, La légende de saint Julien … – Texte à lire

Trois contes (1877) - Flaubert, La légende de saint Julien l’Hospitalier - Chapitre 3 (1)

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La légendee de saint Julien l'Hospitalier - Chapitre 3 (1)

III.Il s'en alla, mendiant sa vie par le monde.

Il tendait sa main aux cavaliers sur les routes, avec des génuflexionss s'approchait des moissonneurs, ou restait immobile devant la barrièree des cours ; et son visage étaitt si triste que jamais on ne lui refusait l'aumônee.

Par esprit d'humilité́, il racontait son histoire ; alors tous s'enfuyaient, en faisant des signes de croix. Dans les villages où̀ il avait déjàà passé́, sitôtt qu'il étaitt reconnu, on fermait les portes, on lui criait des menaces, on lui jetait des pierres. Les plus charitables posaient une écuellee sur le bord de leur fenêtree, puis fermaient l'auvent pour ne pas l'apercevoir.

Repoussé́ de partout, il évitaa les hommes ; et il se nourrit de racines, de plantes, de fruits perdus, et de coquillages qu'il cherchait le long des grèvess.

Quelquefois, au tournant d'une côtee, il voyait sous ses yeux une confusion de toits presséss, avec des flèchess de pierre, des ponts, des tours, des rues noires s'entrecroisant, et d'où̀ montait jusqu'à̀ lui un bourdonnement continuel.

Le besoin de se mêlerr à̀ l'existence des autres le faisait descendre dans la ville. Mais l'air bestial des figures, le tapage des métierss, l'indifférencee des propos glaçaientt son cœur. Les jours de fêtee, quand le bourdon des cathédraless mettait en joie dèss l'aurore le peuple entier, il regardait les habitants sortir de leurs maisons, puis les danses sur les places, les fontaines de cervoise dans les carrefours, les tentures de damas devant le logis des princes, et le soir venu, par le vitrage des rez-de-chausséee, les longues tables de famille où̀ des aïeuxx tenaient des petits enfants sur leurs genoux; des sanglots l'étouffaientt, et il s'en retournait vers la campagne.

Il contemplait avec des élancementss d'amour les poulains dans les herbages, les oiseaux dans leurs nids, les insectes sur les fleurs ; tous, à̀ son approche, couraient plus loin, se cachaient effaréss, s'envolaient bien vite.

Il rechercha les solitudes. Mais le vent apportait à̀ son oreille comme des râless d'agonie ; les larmes de la roséee tombant par terre lui rappelaient d'autres gouttes d'un poids plus lourd. Le soleil, tous les soirs, étalaitt du sang dans les nuages ; et chaque nuit, en rêvee, son parricide recommençaitt.

Il se fit un cilice avec des pointes de fer. Il monta sur les deux genoux toutes les collines ayant une chapelle à̀ leur sommet. Mais l'impitoyable penséee obscurcissait la splendeur des tabernacles, le torturait à̀ travers les macérationss de la pénitencee.

Il ne se révoltaitt pas contre Dieu qui lui avait infligé́ cette action, et pourtant se désespéraitit de l'avoir pu commettre.

Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu'espérantt s'en délivrerr il l'aventura dans des périlss. Il sauva des paralytiques des incendies, des enfants du fond des gouffres. L'abîmee le rejetait, les flammes l'épargnaientt.

Le temps n'apaisa pas sa souffrance. Elle devenait intolérablee. Il résolutt de mourir.

Et un jour qu'il se trouvait au bord d'une fontaine, comme il se penchait dessus pour juger de la profondeur de l'eau, il vit paraîtree en face de lui un vieillard tout décharnéé, à̀ barbe blanche et d'un aspect si lamentable qu'il lui fut impossible de retenir ses pleurs. L'autre, aussi, pleurait. Sans reconnaîtree son image, Julien se rappelait confusémentt une figure ressemblant à̀ celle-là̀. Tout à̀ coup, il poussa un cri ; c'étaitt son pèree ; et il ne pensa plus à̀ se tuer.

Ainsi, portant le poids de son souvenir, il parcourut beaucoup de pays ; et il arriva prèss d'un fleuve dont la traverséee étaitt dangereuse, à̀ cause de sa violence et parce qu'il y avait sur les rives une grande étenduee de vase. Personne depuis longtemps n'osait plus le passer.

Une vieille barque, enfouie à̀ l'arrièree, dressait sa proue dans les roseaux. Julien en l'examinant découvritt une paire d'avirons ; et l'idéee lui vint d'employer son existence au service des autres.

Il commençaa par établirr sur la berge une manièree de chausséee qui permettrait de descendre jusqu'au chenal ; et il se brisait les ongles à̀ remuer les pierres énormess, les appuyait contre son ventre pour les transporter, glissait dans la vase, y enfonçaitt, manqua périrr plusieurs fois.

Ensuite, il réparaa le bateau avec des épavess de navires, et il se fit une cahute avec de la terre glaise et des troncs d'arbres.

Le passage étantt connu, les voyageurs se présentèrentnt.

Ils l'appelaient de l'autre bord, en agitant des drapeaux ; Julien bien vite sautait dans sa barque. Elle étaitt trèss lourde ; et on la surchargeait par toutes sortes de bagages et de fardeaux, sans compter les bêtess de somme, qui, ruant de peur, augmentaient l'encombrement. Il ne demandait rien pour sa peine ; quelques-uns lui donnaient des restes de victuailles qu'ils tiraient de leur bissac ou des habits trop uséss dont ils ne voulaient plus. Des brutaux vociféraientt des blasphèmess. Julien les reprenait avec douceur ; et ils ripostaient par des injures. Il se contentait de les bénirr.

Une petite table, un escabeau, un lit de feuilles mortes et trois coupes d'argile, voilà̀ tout ce qu'étaitt son mobilier. Deux trous dans la muraille servaient de fenêtress. D'un côtéé s'étendaientt à̀ perte de vue des plaines stériless ayant sur leur surface de pâless étangss çàà et là̀ ; et le grand fleuve, devant lui, roulait ses flots verdâtress. Au printemps, la terre humide avait une odeur de pourriture. Puis, un vent désordonnéé soulevait la poussièree en tourbillons. Elle entrait partout, embourbait l'eau, craquait sous les gencives. Un peu plus tard, c'étaitt des nuages de moustiques, dont la susurration et les piqûress ne s'arrêtaientt ni jour ni nuit. Ensuite, survenaient d'atroces geléess qui donnaient aux choses la rigidité́ de la pierre, et inspiraient un besoin fou de manger de la viande.

Des mois s'écoulaientt sans que Julien vîtt personne. Souvent il fermait les yeux, tâchantt, par la mémoiree, de revenir dans sa jeunesse ; – et la cour d'un châteauu apparaissait avec des lévrierss sur un perron, des valets dans la salle d'armes, et, sous un berceau de pampres, un adolescent à̀ cheveux blonds entre un vieillard couvert de fourrures et une dame à̀ grand hennin ; tout à̀ coup, les deux cadavres étaientt là̀. Il se jetait à̀ plat ventre sur son lit, et répétaitit en pleurant :

– Ah! pauvre pèree! pauvre mèree!

pauvre mèree!

Et tombait dans un assoupissement où̀ les visions funèbress continuaient.

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