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Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 15 – Texte à lire

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 15

Intermédiaire 2 cours de de français pour pratiquer la lecture

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Chapitre 15

Et puis, à un moment donné, on finit par en avoir marre de la croissance personnelle. Il y a des limites à toujours essayer de s'améliorer ou de se dépasser. Cela fatigue et ne donne plus de résultat à la longue. Je me suis donc dit qu'il fallait tout simplement que je décroche et que j'accepte mes limites au lieu de m'en rendre malade.

Accepter l'insurmontable. Accepter de ne pas pouvoir aller plus loin. M'en contenter. Être fière d'être rendue là où j'étais rendue et laisser les autres, nos fils et nos filles, prendre le relais et agrandir le territoire à leur manière.

Accepter les lentes étapes de l'évolution humaine. Accepter de prendre ma place dans cette lenteur. Que cela soit simplement une condition de l'existence, et que cette condition soit bonne, elle aussi, qu'elle ne soit pas que négative, qu'une soustraction de moi-même.

Ce jour-là donc, je partis avec mes cruchons et pris la direction de la source, mais je m'arrêtai résolument en pleine ville, à une quincaillerie où l'on venait d'installer une toute nouvelle machine distributrice d'eau pure. J'étais fière de moi, de ma décision, de ma ruse, de ma délinquance. Je pouvais tout justifier et tout s'expliquait : qu'il valait la peine d'encourager ces gens débrouillards qui avaient en réalité rapproché la source de la ville, en en faisant ainsi profiter plus de gens ; qu'il s'agissait d'un service utile qui méritait de survivre, et que j'étais folle de ne pas m'en prévaloir moi aussi ; que j'avais sans contredit des choses plus utiles à faire que de perdre mon temps en élucubrations de panique dans la solitude de la campagne, que je devais au contraire me faire un devoir d'aller à la fontaine communale jaser avec mes concitoyens et concitoyennes, que cela me ferait plus de bien pour enrayer ma peur que de me lancer des défis plus ou moins insignifiants, au fond. Et c'est là, un cruchon rempli dans une main et un cruchon vide dans l'autre, que je croisai Camil Gaudain.

***

Sous le signe du Verseau, la Maison XI du zodiaque porte sur la capacité à l'amitié et sur les relations à caractère non émotionnel, celles qu'on a, par exemple, avec ses éducateurs et ses conseillers, ses maîtres et ses protecteurs, ou encore avec ses confrères et consoeurs au sein d'associations et de clubs sociaux. C'est aussi la maison des souhaits et des désirs, des attentes et des buts dans la vie. C'est la maison de la solidarité généreuse, des grandes visions humanitaires, des idéaux et des projets. On y trouve l'aide ou la protection de partenaires ayant les mêmes vues, les uns aidant les autres à prendre racine dans le social.

La Maison XI est celle de l'expérience et de la responsabilité, celle où l'on travaille au mieux-être de la société. C'est la maison de la finesse d'esprit, de l'humour et de la popularité. C'est aussi la maison de l'indépendance en tant que refus des contraintes.

***

Je savais depuis longtemps qui était Camil Gaudain — on se fait remarquer de nos jours quand on modifie l'orthographe habituelle de son nom. Mais s'il nous arrivait de nous saluer à l'occasion, c'était vraiment la première fois que nous nous adressions la parole. Son sourire invitant lui servit de préambule :

— Y paraît que tu vas publier ton prochain livre chez Gallimard ?… Hot stuff…

Une hypothèse délirante s'il en est une, mais qui ne manqua pas de m'amuser. J'en savourai donc chaque syllabe avant de rectifier les faits.

— Belle rumeur. D'où c'qu'a d'sort ?

— J'ai entendu ça à CJSE hier, à l'heure du souper.

C'était le comble ! Quelque féru de littérature avait pris le contrôle des ondes de la radio communautaire. C'était trop beau. Je ne voulais pas faire éclater la bulle trop vite. Peut-être étais-je en manque de ce genre de fantaisie qui ne passe pas souvent par ici. J'essayai donc de faire durer l'affaire sans trop en avoir l'air.

— Mon prochain livre est même pas écrit, je vois pas comment c'que Gallimard pourrait être intéressé à le publier.

— Ça prendrait juste un bon agent. Y'ont dit aussi que t'allais passer à la télévision en France, à l'automne.

Décidément, les nouvelles voyageaient vite. J'étais lancée, Bouillon de culture prenait ses droits sur moi. On me faisait déjà traverser les océans, moi qui avais toute la misère du monde juste à sortir de la ville.

***

Avec le temps, l'impression que Terry s'était faite de Carmen à partir de l'excursion sur le Beausoleil-Broussard finit par s'estomper. Loin de toujours poser des questions, Carmen était une fille plutôt silencieuse. N'empêche que, comme tous ceux qui ont vécu sur le bord de la mer, elle avait de la suite dans les idées.

— Ça te dit-ti de quoi, les Bouches-du-Rhône ?

Terry réfléchit un instant.

— Si c'est ça que je crois que c'est, mon oncle en a dans sa cave.

Carmen ne put s'empêcher de rire.

— Qui c'qu'est, ton oncle ?

— Alphonse Thibodeau.

— Le ministre ?

— Un-hun.

— …

— …

— Y'est ministre de quoi encore ?

— De la Culture.

— …

— …

— Les Bouches-du-Rhône, c'est un delta en France. As-tu déjà vu un delta ?

— T'as vraiment de quoi pour les deltas, hein ?

— …

— …

— As-tu déjà vu un delta ?

— Non.

— …

— Y'a le Mississippi aussi.

— Je sais.

***

Je me disais que, pour tenir les propos qu'il me tenait, Camil Gaudain n'avait pas dû lire mes livres. Aussi, je craignais qu'il se fasse des idées, qu'il les pense meilleurs qu'ils ne l'étaient.

— Non, ça me surprendrait pas mal que Gallimard s'intéresse à mes livres.

— Pourquoi ? Y sont bons, tes livres !

Il avait l'air tellement sincère que cela me fit comme un petit chaud au coeur. Mais je me retins d'insister, au cas où les choses se gâteraient. Comme tout allait très vite, je préférai être nette tout de suite.

— Pour dire la franche vérité, ce voyage-là en France m'excite pas beaucoup. Je dis pas cecitte à tout le monde, ben je suis agoraphobe.

Camil Gaudain eut l'air de comprendre. Il mit la main sur mon épaule et me confia en riant, sans vraiment baisser le ton :

— Fais-toi-z'en pas, moi j'ai le sida.

***

Et puis, qu'est-ce que je leur dirais à Bouillon de culture ? Que la mort, ou tout au moins l'inexistence, est inscrite dans nos gènes ? Que tout repose dans la manière, dans l'art de s'y faire ? Que tout est affaire de légitimation ?

Légitimité de ce que nous sommes aux yeux du monde et à nos propres yeux. Être et paraître. Par/être, être par. Voir et être vu.

Reconnu. Que tout ne repose pas que sur l'arbitraire, l'invisible et l'injuste. Remonter le cours de l'histoire, descendre dans l'inconscient à la recherche de fondements, d'explications, de justifications, d'interprétations de sa propre existence dans des lieux où il n'y a parfois aucune autre manière d'être, d'exister, de voir et d'être vu, reconnu. Et enfin, peut-être que oui, pour toutes ces raisons, écrire.

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