Chapitre 12
Je sentais bien qu'il fallait que je me décolonise, que je m'affranchisse, mais je ne savais pas par où commencer. Je me sentais grosse et divisée comme l'Afrique, affaiblie, envahie, mal coordonnée, primitive et paradoxale. Je ne savais même plus quoi être, quoi vouloir exactement. De sorte qu'il me devint presque impossible de faire un pas dans un sens ou dans l'autre.
Même les rues de mon quartier avaient quelque chose d'étranger et de menaçant, quelque chose d'irréel. Je pris donc l'habitude de toujours me déplacer en voiture, même pour aller au petit magasin. Tout de même, j'évitais certaines artères aux heures de pointe de peur de me trouver immobilisée en pleine circulation, et jamais je n'aurais osé sortir de la ville toute seule. Je connaissais mes limites.
Malgré tout, j'arrivais à vivre et à paraître normale. C'était peut-être ça le plus déroutant.
***
Trois autres personnes s'approchèrent du Beausoleil-Broussard quelques minutes avant le départ. Terry en fut soulagé. Il n'aurait pas voulu faire la tournée seul avec cette fille qui lui avait déjà demandé son nom, son âge et son opinion sur le livre qu'il était en train de lire.
— Comment c'que tu t'appelles ?
Son nom était cousu sur le devant de sa chemise, mais la fille était trop loin pour le lire. Quelque chose le gênait d'avoir à dire son nom à cette fille.
— Terry.
— Terry quoi ?
— Thibodeau.
— Awh.
Il y eut un silence. Cette pause fut cruciale. Elle mit Terry à l'aise et finit par lui donner envie de poursuivre la conversation.
— Toi, comment c'que tu t'appelles ?
— Carmen.
— Carmen quoi ?
— Després.
— D'où c'est que tu d'viens ?
— Grande-Digue.
— Je croyais qu'y'avait yinque des Bourgeois à Grande-Digue.
— Y'en a pas mal. Les Després viennent de Cocagne, vraiment. Mon père a déménagé à Grande-Digue pour être loin de sa famille.
Cette réponse ironique fit rire Terry. Il y eut une autre pause, puis la fille continua :
— Quoi c'que tu lis ?
— Awh, c'est juste un livre…
Normalement Terry se serait arrêté là, mais aujourd'hui cette réponse lui paraissait trop brève et quelque peu insignifiante. Il s'efforça donc de la rallonger un peu.
— … ça parle du nombre 12, de toutes les façons que cte nombre-là existe.
— C'est-ti bon ?
— C'est pas pire.
Un autre court silence. Carmen regardait l'étendue devant elle, puis :
— Quel âge que t'as ?
— À cause ?
— Juste pour savoir. Moi je dirais que t'as vingt-six.
— J'ai vingt-quatre.
— Deux fois douze.
— Exactement.
Terry avait répondu mine de rien, mais intérieurement cette fille le faisait rire.
— Toi, quel âge que t'as ?
— Trente. Je parais plus jeune, hein ?
— Hum… oui… manière de.
— C'est-ti bon ça, trente ?
— Trente ?
— Oui, trente. Deux fois douze plusse six.
— Awh ! Ben, je sais pas. Peut-être. Trouves-tu ça bon, toi ?
— Pas pire.
***
Par exemple, je ne serais jamais montée à bord de ces bateaux de tourisme qui se promènent sur la Petitcodiac. Jamais de la vie ! Il suffirait que j'embarque pour que leur fameux système de contrôle à distance tombe en panne. Mais même là je passe pour normale.
Il y a tellement de gens qui boudent ou qui voudraient bouder les Irving que mon refus va de soi. Ils ont beau nous redonner une partie de notre histoire, rien n'y fait. Les Irving nous redonneraient la Nouvelle-France au grand complet qu'on s'en méfierait toujours. C'est comme ça.
À Shédiac, c'est pareil. Avec tout le monde qui aboutit à la plage, l'été, que je reste sur le sable ou que j'aille dans l'eau, j'ai l'air normale. Les gens ne peuvent pas savoir que je me baigne seulement à marée haute parce qu'à marée basse, quand il faut marcher des milles (j'exagère) dans un pied d'eau, si je faisais une crise et si je m'évanouissais, je tomberais dans l'eau et finirais par me noyer. Ça, c'est une peur toute neuve de l'été dernier.
Il y en a des nouvelles comme ça qui surgissent ici et là. Je surmonte une peur, une autre apparaît. Souvent je les sens venir dans mon ventre. Le pire pour ça, ce sont les immenses bibliothèques et les librairies à étages, comme il y en a dans les grandes villes.
Tous ces livres, ça agit sur mes intestins. Quand je vois ça, je me demande pourquoi j'écris.
***
Sur le chemin du retour, Terry espérait que la fille aux questions resterait tranquille un peu. Il aimait son petit côté pas achalé, mais tout à l'heure elle lui avait donné du fil à retordre. Il n'était pas encore certain de s'être vraiment tiré d'affaire.
— Crois-tu qu'y'aurait une façon de prouver que la rivière Petitcodiac est le contraire d'un delta ?
Terry n'était pas certain de comprendre ce que Carmen Després voulait savoir au juste. Elle reformula sa question.
— Je veux dire, la rivière qui se remplit, que ça serait le contraire d'un delta, d'une rivière qui se vide et qui remplit la mer en se vidant ?
Terry ne savait pas quoi répondre, mais Carmen Després était tenace.
— Ça que je veux dire, c'est qu'au lieu que ça seye la rivière qui remplisse la mer, que ça seye la mer qui remplisse la rivière. Juste ça, ça serait-ti pas à l'envers d'un delta ?
Terry était un peu ébranlé. La fille avait l'air de connaître son affaire. Il remonta la filière des lectures qu'il avait faites pendant ses cours de formation.
— C'est peut-être comme tu dis, ben moi je croyais que le contraire d'un delta, c'était un estuaire. Comme la baie de Shepody.
Carmen Després ne savait plus comment s'expliquer, mais cela ne l'empêcha pas d'essayer une autre fois :
— Ben, quand même, ça se pourrait-ti pas que la rivière qui se remplit de vase… si la même chose se passait sur le bord de la côte, ça ferait comme un delta ? Me semble que ça pourrait se prouver.
— Ça se peut que oui, je sais pas. Ben quoi c'que ça donnerait de prouver ça ?
— Je sais pas. Rien peut-être. Des fois on a juste besoin de prouver de quoi.
***
Et puis un beau jour, quand tout cela a trop duré, je me décide. J'empoigne mes cruchons de plastique et je me précipite dans l'auto. Je me sens déjà à moitié folle du fait de ce cirque dont personne ne se doute, mais qui est devenu mon lot néanmoins. Je m'accroche à la confiance, je prends mon courage à deux mains, je démarre la voiture, bref je fais tout ce qu'il faut et je pars.
Avant même d'avoir franchi les limites de la ville, j'ai déjà détaché toutes mes ceintures afin de mieux respirer, pour respirer du ventre comme on l'explique dans tous les manuels qui traitent de l'anxiété. À la radio, une belle chanson. Ça aide. Parfois, en revanche, c'est de silence que j'ai besoin.
Mais rien de cela n'est prévisible. Parfois ni l'un ni l'autre ne font l'affaire. Parfois tout est de trop et rien ne suffit : une réflexion anodine, une légère émotion, et je bascule. Alors je ralentis, je mets la pédale douce.
Ainsi, parfois, quand j'ai la présence d'esprit qu'il faut pour avancer tout doucement, les choses se replacent, prennent une plus juste dimension, font en sorte qu'il devient possible d'avancer. L'erreur, c'est peut-être de vouloir aller trop vite, ou d'en vouloir trop, tout simplement. Au centre commercial, lorsque je manque de courage devant ces couloirs interminables, lorsque cela se lève et voudrait encore désespérer en moi, je me parle parfois en ce sens. Je me dis que tout est correct, que tout est bien, que je veux juste m'acheter des bas, que j'en ai le droit et qu'il n'y a rien qui presse.
***
À la fin de la tournée, au lieu de débarquer, Carmen Després se posta à l'avant du bateau et scruta l'embouchure du ruisseau Hall. Terry gardait ses distances. Il craignait de se faire embarquer à nouveau dans son histoire de delta. De peur de paraître brusque en l'invitant à descendre, il fit semblant d'ajuster les écrans cathodiques du Beausoleil-Broussard.
Au bout d'un moment, la fille de Grande-Digue marcha vers la passerelle, puis, se ravisant, fit demi-tour et vint vers Terry.
— Tantôt, quand tu parlais des poissons dans la rivière, as-tu dit qu'y'en avait encore ?
— Vraiment, pour dire, y'a juste de l'anguille. Y'a d'autres sortes de poissons, ben y sont pas mangeables. Y'a déjà eu beaucoup d'éperlans et d'aloses. Un temps, y'avait même du saumon pis de la truite. Tout ça, c'est fini asteure, à cause du barrage là-bas.
Carmen avait surtout bien regardé Terry pendant qu'il parlait. Elle avait mesuré son profil contre le brun de l'eau, le vert des berges et le bleu du ciel. Aussi fut-elle surprise d'entendre arriver si vite le silence à la fin des mots. Regardant le barrage, elle se dépêcha de réfléchir et d'ajouter quelque chose pour montrer à Terry qu'il n'avait pas parlé dans le vide.
— Je croirais. C'est pas ben large, ces portes-là.