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Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 10 – Texte à lire

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 10

Intermédiaire 2 cours de de français pour pratiquer la lecture

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Chapitre 10

Terry Thibodeau croyait que tout le monde se sentait comme lui, un peu seul, jamais tout à fait comme les autres. Puisqu'il s'était toujours senti ainsi, il ne lui était jamais venu à l'esprit d'en faire de cas. C'était un sentiment qu'il portait naturellement, comme la médaille de saint Christophe à son cou.

Terry Thibodeau se rappelle encore le jour où son institutrice de troisième année lui donna cette médaille. La jeune femme s'était bien rendu compte que Terry avait aimé cette histoire de saint entre toutes. En effet, Terry trouvait que saint Christophe avait eu une bien bonne idée d'aider les gens, et particulièrement les enfants, à traverser les rivières. Pendant très longtemps il avait imaginé le saint posté à côté d'un pont désaffecté de la rivière Wisener, prêt à le prendre, lui, Terry, sur ses épaules, si jamais il repassait par là.

Il voyait même, un peu plus haut sur la berge, la petite cabane où saint Christophe dormait et gardait ses provisions fort élémentaires. Terry ne savait pas si la Wisener gelait l'hiver et il osait à peine imaginer ce qu'il advenait de saint Christophe si c'était le cas : restait-il encabané jusqu'au printemps ou en profitait-il pour aller jouer son rôle de saint ailleurs, plus au sud ? Comme Terry n'imaginait le saint passeur que pieds nus et vêtu d'une tunique légère, il lui était cruel de se le représenter en poste l'hiver, assis dans la neige en attendant un passager, ou marchant dans l'eau glacée entre deux berges enneigées.

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Sous le signe du Cancer, la Maison IV est à proprement parler la maison de la maison, notamment en ce qui a trait à la propriété, au confort et à l'embellissement du foyer. Maison de la vie privée et de la réclusion, elle porte aussi sur les trésors cachés et les richesses minières. Maison du début de la vie, elle touche à l'hérédité et aux ancêtres, aux racines psychologiques et aux atavismes, c'est-à-dire aux besoins et aux pulsions venant des profondeurs de l'inconscient, d'où surgissent aussi, bien souvent, les oeuvres d'art, la musique et la poésie. La Maison IV exprime aussi la direction du destin à la naissance, avec les aides et les entraves qu'il comporte.

C'est aussi la maison de ce qu'on hérite dès la naissance et de l'atmosphère familiale dans l'enfance. C'est la maison des bons et des mauvais sentiments, des attachements, de l'être subjectif sur lequel on bâtit le caractère et la vie intérieure. La Maison IV fait passer de l'enfance à l'âge adulte. En ce sens, elle est génératrice de pouvoir.

Maison du début de la vie, la Maison IV est aussi celle de la fin de la vie, de la célébrité posthume et du lieu d'enterrement.

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S'il avait essayé, Terry Thibodeau aurait eu de la difficulté à mettre le doigt sur les raisons de son sentiment de solitude. Il s'était senti bien entouré pendant toute son enfance sur la rue Lafrance, à Dieppe, entre le chemin des Gauvin et la rue Champlain, pas loin du deuxième ruisseau, à côté de l'atelier de débosselage Champlain qu'exploitaient son père et ses frères. Dans l'adolescence, la tôle ne lui disant rien, il avait travaillé comme empaqueteur au supermarché de la Place Champlain. Il aurait sans doute pu y faire carrière s'il avait voulu, mais la motivation vint à manquer.

Après ses études secondaires et de vaines tentatives au collège communautaire et à l'université, Terry tomba en panne d'inspiration : peu de métiers l'intéressaient vraiment et ceux qui l'attiraient lui semblaient hors de portée. À vrai dire, il n'aurait même pas su les nommer. Cela tournait autour de l'inexprimable, de l'incompréhensible. Il vivota donc pendant quelques années à la recherche d'un emploi, à une époque où le travail était de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'un jour la chance lui sourie.

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Refuge des frustrations pour les uns, désir d'expériences nouvelles pour les autres, le tourisme permet aujourd'hui à l'être humain d'entrer dans un rapport original avec le monde. Cette victoire sur l'espace, conséquence de la victoire sur le temps, permet à chacun de se constituer une sorte de géographie personnelle du monde au gré d'explorations qui concilient le mythe du voyageur à l'image inconsciente qu'on se fait du voyage. Cette tentative de correspondre à des archétypes à la fois anciens et modernes, de joindre les temps en traversant l'espace, n'est pas étrangère au rêve d'immortalité de l'être humain.

Parce qu'il provoque un brassage et une désagrégation des sociétés qu'il touche en redéfinissant le lien social, le tourisme a fait surgir des changements de mentalité et de sens qu'on n'a pas fini de mesurer. Car partout où il passe, le touriste est tenu en dehors du politique aussi bien que de la politique. Cette suspension temporaire de responsabilité est sans doute souhaitable pour les vacanciers, qui cherchent la plupart du temps à fuir les exigences des sociétés hautement industrialisées, mais elle a de tout autres répercussions sur les sociétés qui dépendent du tourisme pour leur survie économique. Ainsi, les nouvelles normes d'existence attribuables au tourisme ont ouvert de nouveaux chapitres en économie, science des actions logiques, et en sociologie, science des actions non logiques.

En psychologie, quand il n'est pas tout bonnement considéré comme une fuite pure et simple, le voyage est perçu comme le reflet d'une quête intérieure, d'une recherche d'un centre, d'un ancrage de vérité et de paix. À ce vaste mouvement des êtres humains dans l'espace planétaire, la psychologie fait correspondre une tout aussi moderne plongée de l'être en lui-même pour ce voyage intérieur que représente la descente dans l'inconscient. Par une sorte de curieux renversement, la psychologie du tourisme et des voyages mène également à une relecture de plusieurs anciens mythes, notamment celui de Poséidon ou de la ruée vers l'eau, celui de Minerve ou de l'éducation populaire permanente, celui de Sisyphe ou du loisir impossible, et celui d'Héliopolis ou de la ville aux entrailles sécurisantes. Une autre image mythique est aussi en cause, celle du désert ou du déséquilibre écologique, associée à l'idée d'un malheur collectif. Tout cela fait qu'à côté de ceux et celles qui voyagent sans se poser de questions, il y a les autres, ceux, et peut-être surtout celles, qui cherchent des causes à leur comportement, et qui se demandent pourquoi elles se sentent touristes — êtres à la fois complexes et complexés — à cinq kilomètres de la maison.

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Baronne du pétrole et du papier, et de presque toutes leurs industries intermédiaires, du transport maritime au camionnage et du papier journal au papier hygiénique, sans négliger les légumes surgelés, eux aussi riches en fibres et vendus à des milliers de prolétaires, la multinationale Irving, après avoir remis en état la longue et célèbre dune de Bouctouche, continua de chercher à faire le bien autour d'elle. Comme Dieu en créant le monde, elle vit que cela était bon. Elle poursuivit donc sur la lancée qui l'avait incitée à aménager un centre d'écotourisme haut de gamme aux abords de la dune toute en plage, avec chalets adéquats pour touristes imprévoyants ou sans relations. Ces chalets étaient parsemés par petits groupes — les touristes sont souvent des gens grégaires — près de l'eau ou le long de la piste cyclable qui encercle la grande région de Bouctouche, partant du fond de la baie et se rendant jusqu'au pays de la Sagouine, parcours le long duquel on pouvait assister à des mises en scène inspirées de l'oeuvre d'Antonine Maillet. Ces prestations suscitant beaucoup d'intérêt, la famille Irving avait prévu construire à Bouctouche un conservatoire de théâtre privilégiant les rôles découlant de l'oeuvre de madame Maillet, histoire d'assurer la postérité de Bouctouche et de tous ces gens célèbres, fictifs ou réels, qui y avaient vu le jour.

Le plus beau, c'est que le centre d'écotourisme roulait à merveille, tout à fait comme une roue de vélo étincelante et bien graissée. Une planification suave et serrée des activités avait fini par allonger l'été malgré lui, et une centaine de personnes accumulaient maintenant suffisamment de stamps pour être de nouveau admissibles à l'assurance-chômage, programme que d'audacieux stratèges nationaux avaient débaptisé pour effacer toute notion de loisir ou de temps perdu et rebaptisé assurance-emploi, pour promouvoir l'esprit d'entreprise et le travail productif. Grâce à l'intuition que l'empire Irving avait eue de sa Maison X, presque plus personne n'avait le temps de brandir des pancartes pour dénoncer l'insensibilité et l'inaction des gouvernements en matière de création d'emplois. Même à l'Université de Moncton, l'éventuelle fermeture du département de théâtre ne faisait plus sourciller, vu l'ouverture prochaine de l'École nationale de Bouctouche.

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Sisyphe ou le mythe du loisir impossible. Dans ce rêve nocturne de janvier, je fais un voyage d'agrément à New York en compagnie d'une amie. Or, sur place, on me rappelle au travail, notamment pour remplacer un routier tombé malade. Je dois conduire son camion à remorque dans un autre État américain, ce qui prendra environ une semaine.

Cette affectation ne m'apparaît pas anormale au départ, comme si j'étais déjà camionneuse de métier, ou comme si je savais et pouvais tout faire. Puis j'aperçois le mastodonte en question, garé entre les gratte-ciel d'une rue étroite, coincé parmi des dizaines d'autres véhicules dans une circulation dense. Je vois aussi tous les poteaux et toutes les enseignes que je risque d'écorcher au passage simplement pour quitter la rue. Je prends alors conscience de l'énormité et du ridicule de la tâche.

Je réalise que ce qu'on me demande n'a aucun sens, que je n'ai pas l'habileté qu'il faut pour répondre à ces exigences. Je pars donc retrouver mon employeur et je lui explique mes inquiétudes. Trois types dans un petit bureau au sous-sol m'écoutent et arrivent rapidement à la même conclusion que moi. Ils décident aussitôt de trouver quelqu'un d'autre pour s'occuper de ce poids lourd.

Tout cela se fait le plus naturellement du monde, en plein bon sens. Je sors du petit bureau, retrouve mon amie dans la rue et nous poursuivons notre voyage sans plus d'histoires. Ce qui me frappe dans ce rêve, c'est le naturel avec lequel se côtoient la normalité et l'absurdité de la situation. Son dénouement harmonieux en fait un bon rêve, mais je m'interroge néanmoins sur la nécessité de passer par là.

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