Une mise en scène d'opéra doit être fidèle à la musique - Aliette de Laleu
Saskia de Ville : on change d'ambiance, on part à la chasse aux clichés, bonjour Aliette de Laleu
Aliette de Laleu : bonjour Saskia, bonjour à tous.
Saskia de Ville : je vous ai donné du fil à retordre ce matin...
Aliette de Laleu : un petit peu.
Pour résumer à nos auditeurs, il y a quelques jours, j'étais partie sur une petite chasse
aux clichés traditionnelle, jusqu'à ce que je reçoive un mail de votre part, Saskia
: "on reçoit Olivier Py lundi, un petit cliché sur la mise en scène ?" et vous m'avez même
proposé une idée de cliché : aujourd'hui, la mise en scène à l'opéra ça ne coûte
pas cher, un plateau vide et des chanteurs nus.
Je vous l'accorde, il était plutôt bien trouvé, mais pour n'avoir encore jamais vu
d'opéra sans décors sans costumes, je ne pouvais pas parler en connaissance de cause
ou raconter des anecdotes un peu croustillantes, alors je me suis plongée dans des archives,
des articles, des livres autour de la mise en scène, et j'ai trouvé une histoire à
raconter ce matin, une histoire qui illustre bien le rapport conflictuel entre le public
et le sujet, et l'idée reçue comme quoi une mise en scène doit être 100% fidèle
au compositeur et à la musique.
Remontons en 1976.
(musique)
1976, est-ce que cette date et cette musique vous inspirent quelque chose, Olivier Py ?
Olivier Py : je ne sais pas, c'est peut-être le Ring ? C'est peut-être Boulez ?
Aliette de Laleu : oui, c'est exactement ça, le centenaire de l'inauguration du palais
des Festivals de Bayreuth, temple de Richard Wagner, et à cette occasion on appelle une
équipe française pour monter le Ring : Pierre Boulez à la direction, et un certain Patrice
Chéreau à la mise en scène.
Saskia de Ville : j'applaudis quand même Olivier Py...
Aliette de Laleu : pour la bonne réponse.
Le jeune Chéreau n'a que deux expériences d'opéra à son actif : Rossini et Offenbach,
et voilà qu'on lui confie la Tétralogie de Wagner, une quinzaine d'heures de spectacle.
Il s'y atèle avec innocence, et avoue même ne pas connaître l'oeuvre de Wagner - vous
remarquerez que j'arrive quand même à chasser un deuxième cliché ce matin, on peut aborder
Wagner sans connaître son oeuvre - et vous connaissez la suite, Saskia...
Saskia de Ville : la Première est un scandale.
Aliette de Laleu : en tout cas, elle divise, entre sifflements et bravos, la tension est
forte dans la salle.
Une spectatrice avoue même s'être pris une claque de sa voisine pour avoir crié "bravo"
à l'oreille d'un monsieur qui huait : ambiance à Bayreuth.
Et un an après, un professeur de musique allemand explique dans un long texte tout
ce qui ne va pas avec cette mise en scène moderne.
Pour lui, Patrice Chéreau ne serait pas fidèle à la musique de Wagner, et ce n'est pas faux,
le metteur en scène s'est davantage intéressé au texte, au livret, et c'est ce qui a plu
au chef Pierre Boulez.
On l'écoute dans une interview sur France Culture en 1988.
Pierre Boulez : ces metteurs en scène qui se fient trop à la musique ne regardent plus
le texte.
Ils ne mettent plus du tout en scène des situations, des conflits, des personnages,
mais ils mettent en scène une certaine forme musicale.
Et quand c'est une forme un petit peu plus complexe, comme Wagner, bon, ils mettent
évidemment une certaine dramaturgie, mais sans aller, vraiment, au fond des choses,
et sans voir, surtout, la relation qu'il peut y avoir, très directement, entre la dramaturgie
et la musique.
Aliette de Laleu : c'est toute la question de l'interprétation qui se pose : doit-on
être le plus fidèle aux volontés de la musique, des compositeurs, ou doit-on apporter
une vision de metteur en scène, de chef d'orchestre, de musicien.
Saskia de Ville, Olivier Py, vous avez deux heures.
Saskia de Ville : et on sort les Bics.
Cela dit, avant de plancher sur le sujet, on peut connaître la fin de l'histoire, Aliette ?
Aliette de Laleu : elle finit bien, cette histoire : pendant cinq ans le Ring avec ce
duo Boulez / Chéreau sera donné à Bayreuth, et lors de la dernière représentation, le
26 août 1980, on assiste à un miracle, et un record dans le monde de l'opéra : une
heure et demi d'ovation et plus de cent rappels...
Aliette de Laleu : merci Aliette.
Olivier Py, vous seriez prêt à relever le défi ? Monter le Ring ou battre le record
d'une heure et demi d'ovation ?
Olivier Py : hélas, sans Boulez, il nous manque beaucoup.
C'était un des plus grands artistes du XXe siècle, et c'était en plus un homme exquis.
Saskia de Ville : eh bien on peut que rejoindre votre avis.
Merci Aliette de Laleu, et merci Olivier Py.