#68 - Être homosexuel en France (2)
L'étape suivante, c'est l'adolescence (autrement dit, quand on a entre 11 et 16-17 ans). L'adolescence, c'est une phase qui est extrêmement compliquée. On se pose beaucoup de questions sur notre identité, sur notre sexualité, sur la personne qu'on aimerait devenir, et on n'y trouve pas forcément de réponse. On a énormément de doutes et peu de certitudes. Le problème, c'est que c'est l'âge auquel la sexualité devient plus concrète, donc on doit trouver des réponses rapidement.
Et pour les personnes homosexuelles, c'est encore plus compliqué. Parce que, imaginez que vous êtes attiré par quelqu'un, qu'une personne dans votre classe vous plaît beaucoup. La première question, c'est de savoir si vous, vous lui plaisez. Donc ça, c'est une question que se pose tout le monde, les hétérosexuels et les homosexuels. Mais pour les personnes homosexuelles, il y a un deuxième risque : le risque que cette personne ne soit pas homosexuelle, qu'elle ne soit pas attirée par les personnes du même sexe. Autrement dit, il y a un double risque d'être rejeté.
C'est vraiment difficile, à cet âge-là, d'avoir le courage d'avouer son homosexualité à quelqu'un d'autre ou d'avouer son attirance à une autre personne. Ça, c'est quelque chose qui a été très bien illustré par un film qui s'appelle La Vie d'Adèle réalisé par Abdellatif Kechiche. C'est un film qui a reçu la Palme d'or au Festival de Cannes en 2013 et qui raconte l'histoire d'Adèle, une jeune fille de 15 ans qui, comme toutes ses copines au lycée, commence une relation avec un garçon. Mais cette relation se passe pas très bien. Adèle ne ressent pas vraiment d'attirance pour ce garçon donc ça ne marche pas et elle décide de le quitter.
Et puis, un peu plus tard, elle rencontre Emma, une autre jeune fille qui est un peu plus âgée qu'elle, qui a 22 ans, qui est étudiante aux Beaux-Arts (elle a les cheveux bleus). Et là, entre Adèle et Emma, c'est le coup de foudre (autrement dit Adèle tombe immédiatement amoureuse d'Emma – le coup de foudre). À ce moment-là, Adèle ressent une réelle attraction et elle va découvrir sa sexualité avec Emma qui a un peu plus d'expérience qu'elle.
Malheureusement, c'est assez difficile à cet âge d'assumer son homosexualité parce que, au collège et au lycée, il y a une énorme pression pour se fondre dans la masse. “Se fondre dans la masse“, c'est une expression pour dire que vous allez vous conformer au groupe, que vous allez faire exactement les mêmes choses que le groupe. Comme ça, vous allez pouvoir disparaître à l'intérieur – se fondre dans la masse.
Donc le collège et le lycée, comme tous les élèves se posent énormément de questions sur leur propre identité, et peut-être leur propre sexualité, eh bien il y a cette forme de pression. Il faut s'affirmer et rejoindre un groupe. Et à ce moment-là, il y a énormément d'élèves qui n'arrivent pas à se conformer, qui n'arrivent pas à rentrer dans un groupe. Et à ce moment-là, ils se font attaquer, ils se font insulter par les autres. Et une catégorie d'insultes qui est très populaire dans les cours de récréation au collège et au lycée, ce sont les insultes sur l'homosexualité.
En plus de cette pression au collège et au lycée, il y a une pression aussi au sein de la famille. L'adolescence, c'est souvent l'âge auquel les personnes homosexuelles décident de faire leur coming out. Donc oui, vous voyez, on utilise aussi le mot, l'expression anglaise ici, on dit “faire son coming out”. Ou la version française c'est “sortir du placard“, une traduction littérale, là aussi, de l'anglais, “sortir du placard”. Mais je dirais qu'on l'utilise un peu moins souvent que “faire son coming out”.
Et comme vous pouvez l'imaginer, faire ce genre d'annonce à ses proches, à sa famille, c'est quelque chose qui demande une sacrée dose de courage. Parce que c'est difficile de savoir quelle va être la réaction de notre famille. Est-ce que notre famille va accepter notre homosexualité ? Est-ce qu'elle va, peut-être, être déçue (montrer de la déception) ou carrément nous rejeter ?
Après le lycée, on entre vraiment à l'âge adulte et une grande partie des jeunes décide de faire des études.
À ce moment-là, pour les personnes homosexuelles, ça peut être une véritable phase de libération parce que beaucoup d'entre elles quittent la ville où elles ont fait leur collège et leur lycée pour aller, souvent, dans une ville plus grande, dans une université.
Je dis que c'est une libération parce que, dans les petites villes, c'est souvent plus difficile de vivre son homosexualité au grand jour (autrement dit, vivre son homosexualité ouvertement). C'est plus difficile parce que, dans les petites villes, tout le monde se connaît donc la famille a peur du qu'en-dira-t-on. Ça, “avoir peur du qu'en-dira-t-on”, autrement dit “qu'est ce qu'on va dire de ça ?”, “qu'en-dira-t-on”, c'est une expression pour dire que la famille a peur des réactions des voisins, des réactions des autres habitants, par rapport à l'homosexualité de leurs enfants. Et certaines familles qui refusent cette homosexualité disent à leur enfant que cette homosexualité leur fait honte, qu'elle provoque de la honte chez elles.
Ça, ça a été bien illustré par un roman qui s'appelle En finir avec Eddy Bellgueule, qui a été écrit par un jeune auteur, Edouard Louis. Donc c'est un roman qui est largement inspiré de sa propre vie, un roman autobiographique.
Édouard Louis, il a grandi dans un village de Picardie et il avait des manières assez efféminées. Et à cause de ses manières, il se faisait très souvent insulter, à la fois par ses camarades à l'école et par sa propre famille qui l'humiliait régulièrement à cause de ses manières qui ne correspondaient pas aux codes de son milieu social. Donc Édouard Louis a essayé de rentrer dans le moule, de se fondre dans la masse, mais il a pas réussi. Il a pas réussi à faire semblant d'être hétérosexuel. Donc finalement, il a décidé de s'enfuir, d'aller au lycée dans une autre ville dans laquelle il a découvert un environnement différent où il a pu assumer son homosexualité et la vivre au grand jour.
Donc c'est vrai que les grandes villes offrent une certaine forme de protection parce qu'il y a un certain anonymat. Donc on n'a pas peur de croiser quelqu'un qu'on connaît ou qui connaît notre famille. C'est plus facile d'assumer son homosexualité et de se montrer en public avec notre compagnon, avec une personne du même sexe. Et puis dans les grandes villes, il y a aussi souvent des quartiers homosexuels, des quartiers gays. Par exemple en France, à Paris, c'est le quartier du Marais. Un quartier dans lequel, dans les années 80, il y avait beaucoup de bars et de restaurants pour une clientèle gay, qui a permis à ce public de se montrer ouvertement et d'assumer leur homosexualité.
Après les études, on entre pleinement dans la vie adulte. On a notre premier travail, on a une certaine stabilité et peut-être qu'on a rencontré quelqu'un qu'on fréquente depuis plusieurs années. Et on a envie que cette union devienne plus officielle. À ce moment-là, les gens décident en général de se marier. Mais ça, c'était pas possible pour les personnes homosexuelles pendant très longtemps.
Il y a eu une première étape qui était le Pacs, la création du Pacs. Donc le Pacs, c'est le pacte civil de solidarité. Il a été créé en 1999 et son objectif, c'était de légaliser les couples non mariés, dont les couples homosexuels. Donc c'était pas une union qui était réservée aux couples homosexuels, c'était une union pour tous les couples. Mais le Pacs a permis aux couples homosexuels de légaliser leur union en leur donnant certains droits sociaux, certains droits fiscaux (qui concernent la fiscalité, les impôts) et des droits successoraux (autrement dit, pour les questions d'héritage).
La création du Pacs, elle a été en partie motivée par l'hécatombe du sida. Pendant les années 80 et début des années 90, cette nouvelle maladie, le sida, est apparue et elle a fait énormément de morts parmi la communauté homosexuelle. Et comme les homosexuels n'avaient pas la possibilité de se marier, ça posait beaucoup de problèmes ensuite pour les questions de succession et les questions d'héritage. Donc c'est en partie pour ça que le Pacs a été créé.
En fait, c'était une sorte de statut intermédiaire qui était moins contraignant que le mariage. Par exemple quand on est pacsé, c'est plus facile de se séparer que quand on est marié où il y a une procédure de divorce qui est assez longue et assez lourde. Quand on est pacsé, on peut se séparer facilement, c'est une simple formalité administrative.
Bref, le Pacs, en 1999, a permis de donner un statut légal aux couples homosexuels. Aujourd'hui, le Pacs existe toujours et il est utilisé aussi bien par les couples hétérosexuels qu'homosexuels. Ça permet de donner plus de flexibilité et ça peut être une première étape avant le mariage.
Une dizaine d'années plus tard, en 2012, le gouvernement socialiste a ouvert les discussions concernant la possibilité pour les homosexuels de se marier. Ça, ça a provoqué des débats très intenses. La France a été complètement divisée en deux camps avec d'un côté, les personnes pro mariage gay (donc les personnes en faveur du mariage homosexuel) et d'un autre côté, le camp qui était opposé à cette évolution, qui était représenté en grande partie par les électeurs de droite, d'extrême droite et les personnes catholiques.
Donc vraiment, il y a eu des débats très virulents, des débats très intenses. La société était complètement divisée sur cette question. Mais finalement, en 2013, la loi du mariage pour tous a été adoptée. Elle a été votée au Parlement. Et à ce moment-là, la France est devenue le quatorzième pays du monde à autoriser le mariage homosexuel. Depuis cette date, depuis le 23 avril 2013, la France a célébré plus de 40 000 mariages homosexuels.
En plus de la question du mariage, il y a aussi la question de la parentalité. Donc en France, un couple marié a le droit d'adopter un enfant. Autrement dit, si un couple marié adopte un enfant, les deux membres du couple sont considérés comme des parents. Ça, c'était donc pas possible pour les homosexuels jusqu'à l'adoption du mariage pour tous. Mais depuis cette loi, c'est légal pour les couples mariés homosexuels d'adopter un enfant.
Une autre solution, c'est ce qu'on appelle “la procréation médicalement assistée” (la PMA). Et ça, c'est un débat qui est toujours d'actualité aujourd'hui. En fait, la PMA, ça consiste à recourir à un don de sperme. Autrement dit, utiliser un don de sperme pour féconder un ovule et pour avoir un enfant. La PMA, en France, est réservée aux couples qui ont un problème de fécondité, qui ont un problème biologique qui fait qu'ils ne peuvent pas avoir d'enfant.
Donc de facto, les couples homosexuels n'ont pas accès à la PMA en France, à la procréation médicalement assistée. Ce qui fait que certaines femmes vont en Belgique ou en Espagne pour se faire inséminer. Puis, ensuite, elles reviennent en France pour avoir cet enfant en France, et l'enfant est adopté par la conjointe. Autrement dit, grâce à ça, les deux femmes du couple peuvent être considérées comme parents de cet enfant biologique. Donc ça, c'est une pratique qui est tolérée par la loi mais c'est pas très pratique parce que ça oblige ces couples à aller se faire inséminer à l'étranger.
C'est pour ça que le président Emmanuel Macron, pendant la campagne présidentielle, quand il était encore candidat, il a promis d'ouvrir la procréation médicalement assistée à tous les couples, donc également les couples homosexuels. Mais depuis sa promesse, il a pas fait de véritables efforts dans cette direction parce que, encore une fois, c'est un débat, c'est une question très épineuse en France, ça suscite beaucoup de polémiques. Donc pour le moment, on peut dire que c'est un peu en standby.
Avec tout ça, on peut avoir l'impression que la situation pour les personnes LGBTQ+ en France est assez favorable. C'est vrai qu'en théorie, les couples homosexuels ont les mêmes droits que les couples hétérosexuels.
Malheureusement, on voit dans la réalité des faits que le droit évolue plus rapidement que les mentalités. C'est plus difficile de faire changer les mentalités que de changer la loi. Je dis ça parce que les discriminations homophobes sont toujours très présentes, notamment dans le monde du travail. Malheureusement, les insultes ne s'arrêtent pas à la cour de récréation. Même plus tard, quand on est adulte et qu'on travaille, on peut être victime d'insultes ou d'agressions de la part de certains de nos collègues.
Dans le rapport de SOS Homophobie, on voit que la moitié des personnes homosexuelles interrogées décident de ne pas faire leur coming out au travail parce qu'elles ont peur des conséquences. Elles ont peur de la réaction de leurs collègues, mais aussi des conséquences, des effets négatifs que ce coming out pourrait avoir pour leur carrière. Ce qui fait que beaucoup de personnes homosexuelles sont obligées de cacher leur sexualité, ce qui peut être assez compliqué parce qu'au travail, on parle souvent de notre weekend, de nos vacances, de notre conjoint, de la personne qui partage notre vie. Donc c'est quelque chose qui est assez difficile à cacher, qui oblige peut-être à mentir. Ce qui fait que c'est difficile d'être à l'aise dans ce contexte.
Un autre signe qui montre que la situation n'est pas rose pour les personnes homosexuelles, c'est que le nombre d'agressions homophobes augmente depuis 2016. Ça, c'est toujours selon le même rapport, le rapport de SOS homophobie. Donc c'est des agressions qui peuvent être physiques, des agressions verbales avec des insultes, qui très souvent ont lieu dans les espaces publics suite à un geste d'affection. Vous pouvez imaginer un couple homosexuel qui se tient par la main ou qui décide de s'embrasser. Et ce geste provoque des réactions parfois violentes des personnes qui se trouvent dans le même lieu et qui voient cette scène.
Ces agressions, elles ont lieu également sur les réseaux sociaux. Donc on voit énormément de haine, que ce soit sur Facebook ou sur Twitter parfois, qui visent les personnes homosexuelles avec, encore une fois, des insultes, des menaces.
Et puis évidemment, il y a des agressions qui peuvent venir de la part des voisins ou alors des personnes de notre club de sport, même parfois des médecins qu'on doit fréquenter. Bref, quand je regardais ce rapport de SOS homophobie et toutes les différentes catégories, tous les différents domaines dans lesquels les personnes étaient victimes de ces agressions, j'étais vraiment choqué parce que, quand on n'est pas victime de discrimination ou d'agression, quand on est blanc privilégié comme moi, c'est difficile de se rendre compte de l'échelle, de l'étendue de tous ces risques qu'on court au quotidien, et de tous ces domaines dans lesquels on peut être victime d'agressions ou d'insultes.
En conclusion, vous voyez que la situation des personnes LGBTQ+ en France a beaucoup progressé au niveau légal. Aujourd'hui, les couples homosexuels ont quasiment les mêmes droits que les couples hétérosexuels. Il reste encore cette question de la PMA, de la procréation médicalement assistée. Mais à côté de ça, le nombre d'agressions physiques et verbales, les insultes, montrent qu'il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour que les mentalités évoluent.
Avant de finir, on va écouter un deuxième témoignage, celui de Chakrit.Salut Hugo,Je m'appelle Chakrit, je suis thaïlandais mais maintenant j'habite à Pompano Beach. C'est une ville qui se trouve à 60 km au nord de Miami, en Floride, aux Etats-Unis. Félicitations pour les deux ans de ton podcast. Je trouve que ton podcast est parfait pour mon niveau de français.
J'ai commencé d'apprendre le français à l'Alliance française de Bangkok il y a dix ans. À cette époque, je voulais apprendre une troisième langue. J'ai pensé à apprendre le mandarin mais je ne voulais pas apprendre à l'écrire. Alors j'ai choisi le français parce que je connaissais l'alphabet et c'est une des langues internationales.
J'ai trouvé ton podcast sur Google et je suis devenu fan. Mes épisodes préférés sont ceux du Petit Prince, la beauté et surtout tes vacances en Thaïlande ! Je suis ravi que tu te sois amusé là-bas.Merci encore pour ton travail. J'attends avec impatience d'être dans deux semaines pour un nouvel épisode. Merci Chakrit pour cet enregistrement. Ça me fait plaisir parce que je vois que tu as une longue histoire avec le français, ça fait déjà 10 ans que tu as commencé ton aventure. Donc ça, ça vous montre que c'est quelque chose qui prend du temps, et je vous le répète souvent. On a, dans le podcast, beaucoup de témoignages de personnes qui ont appris le français rapidement donc ça peut être un peu décourageant (si ça n'est pas votre cas). Mais la règle générale, c'est plutôt qu'apprendre une langue, ça prend des années. C'est un marathon. Donc ne vous découragez pas et faites comme Chakrit : continuez d'apprendre et soyez patient.
Ensuite, concernant tes épisodes préférés, bah sache que tu n'es pas le seul parce que cet épisode sur mes vacances en Thaïlande, c'est un des plus populaires de l'histoire du podcast. Moi, j'en étais un peu surpris. C'était un peu bizarre de voir que ces épisodes plus personnels vous intéressent autant. Donc je pense que je vais peut-être essayer d'en faire d'autres dans ce style-là à l'avenir.
Ok, c'est tout pour aujourd'hui. On va s'arrêter là. J'espère que cet épisode vous a plu. On se retrouve dans deux semaines pour un nouvel épisode et en attendant, n'oubliez pas de faire un peu de français tous les jours. À bientôt, ciao !