#43 - La 2ème révolution française (2)
Historiquement, c'est une université qui a été créée pour qu'il y ait moins de monde à la Sorbonne parce qu'il n'y avait plus de place à la Sorbonne. Donc on a décidé de créer une autre université un peu à l'extérieur de Paris, donc cette universitaire de Nanterre, pour accueillir les étudiants de littérature et de sciences humaines. C'est dans cette université spécifiquement que le mouvement de Mai 68 a commencé.
Il a commencé avec un groupe d'étudiants qui a décidé d'organiser des manifestations pour protester contre la guerre au Vietnam, contre l'impérialisme américain et l'autoritarisme de De Gaulle. À ce moment-là, face à ces manifestations, le directeur de l'université de Nanterre a décidé de la fermer. Et au moment où il a fermé l'université de Nanterre, le mouvement s'est répandu dans le reste de Paris, notamment à la Sorbonne. Ce mouvement étudiant a commencé à se répandre dans toute la capitale française.
À côté de ces revendications politiques du mouvement étudiant contre la guerre au Vietnam, l'impérialisme américain et l'autoritarisme de De Gaulle, il y a des revendications un peu plus pragmatiques, notamment l'accès au dortoir des filles sur les campus. Il faut savoir que depuis quelques années, les filles ont accès à l'université, en France. Mais les garçons ne peuvent pas aller les voir dans leur dortoir, dans les endroits où elles vivent sur les campus des universités. Donc les étudiants revendiquent le droit de pouvoir aller voir les filles dans leur chambre sur les campus des universités.
Donc ça c'est un exemple qui peut sembler un peu trivial, une revendication qui peut sembler un peu triviale, mais ça illustre le changement de mentalité. On vit encore dans une société, à cette époque, où les écoles, en tout cas la majorité des écoles, ne sont pas mixtes. Il y a les écoles pour les garçons et les écoles pour les filles. Donc ça, c'est en décalage complet avec la mentalité, avec l'état d'esprit des étudiants de cette époque. Ils ne comprennent pas pourquoi ils doivent vivre dans une société où les écoles ne sont pas mixtes et où les garçons ne peuvent pas aller voir les filles dans leur chambre sur les campus des universités. Autrement dit, c'est une forme d'opposition aux valeurs de la société traditionnelle. Et ces étudiants réclament une libéralisation des mœurs. Les mœurs, c'est l'ensemble des valeurs, des attitudes d'une société. Et les étudiants veulent que ça change. Ils veulent du changement et plus de liberté.
D'ailleurs, on va écouter une interview d'un des leaders de mai 68 qui s'appelle Daniel Cohn-Bendit, qui était un jeune étudiant à cette époque et qui plus tard est devenu un député européen pour le parti des Verts, le parti écologiste, pendant quasiment 20 ans. À cette époque, il était seulement étudiant, il n'était pas encore député et on va écouter quelles étaient ses revendications.
Des étudiants refusent leur fonction qui leur est assignée par la société, c'est-à-dire qu'ils refusent de devenir les futurs cadres de la société qui exploiteront plus tard la classe ouvrière et la paysannerie. Ce refus est d'abord se fait d'abord à l'université. Il est clair que le mouvement du 22 mars ne veut rester à l'université mais qu'il veut s'étendre en dehors de l'université, c'est-à-dire essayer de faire une jonction dans la lutte avec les ouvriers ou les paysans en lutte.
Donc vous avez entendu le jeune Daniel Cohn-Bendit dit que les étudiants refusent de devenir cadres. Un cadre en France, c'est un manageur. C'est simplement un autre mot pour dire “un manageur”, une personne qui s'occupe d'une équipe et en général une personne qui a un bon salaire et des bonnes conditions de vie. Donc Cohn-Bendit refuse que l'université forme des cadres, qu'elle forme les étudiants pour qu'ensuite ils aillent exploiter les ouvriers dans les usines. C'est un monde qu'il rejette parce qu'une partie des étudiants se sent solidaire des ouvriers.
En fait, c'est assez drôle parce que 90% des étudiants, à cette époque, ils venaient de la bourgeoisie. Donc ce sont des jeunes qui ont eu de très bonnes conditions de vie et ils ne comprennent pas pourquoi les ouvriers dans les usines, eux, ne bénéficient pas de plus de droits et de meilleurs salaires, de meilleures conditions de vie. Donc il y a une forme de solidarité de ces étudiants bourgeois avec les ouvriers des usines.
Donc vous avez compris que Mai 68 commence avec le mouvement étudiant. Mais après deux semaines, il est rejoint par le mouvement ouvrier. À ce moment-là, ce n'est plus seulement un mouvement étudiant mais c'est un mouvement social. Le 13 mai, en France, il y a une grève générale. Une grève, vous savez, c'est quand les personnes arrêtent de travailler. Quand elles arrêtent de travailler pour montrer qu'elles ne sont pas contentes, qu'elles s'opposent aux conditions de travail, à la direction etc.
Donc le 13 mai il y a une grève générale et des grandes manifestations dans toute la France. Il faut imaginer, vraiment, que c'était une grève énorme. Maintenant, je sais qu'on a l'habitude de voir les Français en grève. Les médias étrangers aiment bien se moquer des Français parce qu'on a l'impression que les Français font toujours la grève. Mais à cette époque, c'était un peu plus rare. Et surtout c'était rare d'avoir une grève d'une telle ampleur, d'une telle importance.
Cette grève des ouvriers, elle est contre le capitalisme et la société de consommation. Donc là, on retrouve bien l'influence du Parti communiste à cette époque. Les ouvriers rejettent le modèle capitaliste. Ils rejettent ce modèle capitaliste parce qu'ils se sentent exclus. Comme je vous l'ai dit dans le contexte, les ouvriers ont l'impression de ne pas profiter de la croissance économique et ils ont l'impression de se faire exploiter par ce système capitaliste.
Cette grève, elle devait durer seulement une journée mais, à la surprise générale, elle continue. Elle ne s'arrête pas le 13 mai mais elle continue et pendant plusieurs semaines, entre deux et trois semaines, le pays est complètement paralysé. L'économie française s'arrête parce qu'il n'y a plus d'ouvriers pour travailler dans les usines. Les étudiants bloquent les universités donc le pays est vraiment complètement paralysé. Les manifestations se multiplient et elles sont de plus en plus violentes. Il y a des affrontements très violents entre les manifestants et la police avec beaucoup de blessés, beaucoup de personnes blessées et aussi quelquefois des morts.
Les manifestants, surtout les ouvriers, demandent une hausse des salaires. Ils veulent que leurs salaires soient augmentés et, à côté de ça, il y a les slogans des étudiants qui, eux, veulent plutôt un changement global de la société. Il y a des slogans qui sont devenus très célèbres. Par exemple : “il est interdit d'interdire”. Donc ça, c'est une référence plus ou moins directe à l'autoritarisme de De Gaulle, et ça montre que les étudiants, la jeunesse, réclament plus de liberté. Un autre slogan très populaire, c'est : “soyez réalistes, demandez l'impossible”. Donc là vous voyez, on utilise l'impératif : “soyez réalistes (le verbe être), demandez l'impossible (exigez l'impossible)”. Ici, ça montre qu'il y avait une vision un peu utopique peut-être, à cette époque, à l'époque de Mai 68, on était dans un climat, dans une atmosphère de révolution utopique.
Il y avait des discussions partout. C'est assez difficile à imaginer mais dans tous les lieux, dans les universités, dans les cafés, dans la rue, partout les gens lançaient des débats et un groupe de personnes se réunissaient pour discuter de la société pour savoir ce qu'il fallait faire, quelle idée il fallait appliquer. Bref, les gens avaient envie de prendre leur destin en main. Ils avaient envie de ne plus laisser tout le pouvoir et toutes les décisions à l'autorité politique mais de devenir acteur et vraiment de s'engager.
Une partie de ces manifestants, des personnes qui participent à Mai 68, demandent aussi la démission du Général de Gaulle. Ils veulent que de Gaulle quitte son poste, que de Gaulle démissionne. Mais il n'y a pas de tentative de putsch. Il n'y a pas de tentative de coup d'Etat. Aucun parti politique n'essaye de prendre le pouvoir.
Donc il n'y a pas de révolution politique mais par contre, le 27 mai, il y a la signature des accords de Grenelle. Grenelle, c'est la rue parisienne où se situe le ministère du Travail. Et c'est au ministère du Travail qu'il y a une signature des accords entre le gouvernement, les syndicats ouvriers, les syndicats patronaux (des patrons) pour négocier une augmentation de 35 % du salaire minimum et de 10 % des autres salaires. Grâce à ces accords, le salaire minimum augmente de 35%. Mais une partie des ouvriers n'est pas du tout satisfaits par ces accords. Ils trouvent qu'ils ne sont pas suffisants donc ils continuent de faire la grève et de bloquer les usines.
Face à ça, le 30 mai, le général de Gaulle fait une déclaration :
Françaises,Français j'ai pris mes résolutions. Dans les circonstances présentes, je ne me retirerai pas. J'ai un mandat du peuple, je le remplirai. Je ne changerai pas le premier ministre. Je dissous, aujourd'hui, l'Assemblée nationale.
Vous avez entendu dans ce discours que de Gaulle décide, le 30 mai, de dissoudre l'Assemblée nationale. Dissoudre l'Assemblée nationale, c'est un pouvoir qu'a le président en France, le pouvoir d'organiser de nouvelles élections législatives pour élire des députés. L'objectif, évidemment, pour de Gaulle, c'était d'obtenir une majorité au parlement, à l'Assemblée nationale, pour pouvoir adopter des lois et garder le pouvoir.
Donc de nouvelles élections législatives sont organisées. Et là, c'est la grande surprise parce que le parti de De Gaulle gagne très largement ces élections. Il obtient une majorité absolue à l'Assemblée. Autrement dit, il a la possibilité d'adopter des lois sans devoir passer des accords avec les autres partis. Mais surtout, le plus important, c'est que ces élections redonnent une grande légitimité à de Gaulle et elles montrent qu'une partie des Français, une majorité des Français, en a assez de ces grèves et de ces manifestations, et qu'ils veulent un retour à l'ordre, un retour au calme.
Suite aux accords de Grenelle et à la victoire de De Gaulle, la situation revient à la normale en France. Il y a une partie des ouvriers qui n'est toujours pas satisfaits par les conditions des accords de Grenelle, par les augmentations de salaire qu'ils ne trouvent pas suffisantes. Mais le pouvoir envoie la police pour que ces ouvriers quittent les usines, pour qu'ils arrêtent de bloquer les usines et progressivement le travail reprend. L'économie recommence à fonctionner. Mais un an plus tard, en 1969, de Gaulle organise un référendum qui concerne la création des régions et la rénovation du Sénat, et il perd ce référendum. À ce moment-là, De Gaulle perd une partie de sa légitimité et il décide de démissionner, il décide de quitter le pouvoir. Donc même si de Gaulle a survécu à la crise de Mai 68, un an plus tard, il a dû quitter le pouvoir.
Une autre conséquence de Mai 68, c'est la naissance du Mouvement des jeunes. Les jeunes représentent un tiers de la société française. Et grâce à ces évènements, ils se sont fédérés, ils se sont rassemblés, et ils ont conscience d'être un groupe. Pas seulement des individus isolés qui dépendent de leurs parents, mais d'être un groupe avec sa culture, ses valeurs, ses médias etc. etc.
À côté de ça, il y a plus généralement un changement des valeurs, un changement des mentalités. C'est la fin de la société traditionnelle. C'est la fin de l'autorité, de l'austérité, de la rigueur et on passe à une société avec plus de liberté où on valorise l'autonomie des individus, leur créativité. On valorise le débat, les échanges etc.
Évidemment, il y a aussi à ce moment-là la libération sexuelle avec ce célèbre slogan Peace and love qui a été aussi adopté en France, et certaines chansons iconiques comme celle-là :
69 année érotique, Jane Birkin & Serge Gainsbourg Et puis la dernière conséquence majeure, c'est l'essor des mouvements féministes.À la fin des années 60 et au début des années 70, c'est l'ère du féminisme en France. Les femmes s'engagent pour obtenir plus de droits par exemple le droit de contraception pour pouvoir contrôler leurs rapports sexuels mais aussi le droit à l'avortement qui est voté en 1975 pour permettre aux femmes d'arrêter une grossesse.En conclusion Mai 68, ce n'est pas forcément une révolution au sens politique mais c'est un événement qui a eu une énorme influence, un énorme impact, sur la France. C'est l'événement qui a donné naissance à la société française contemporaine, la société française telle qu'on la connaît maintenant. C'est pas un mouvement qui a eu lieu uniquement en France. On a pu l'observer dans beaucoup d'autres pays, ce mouvement contestataire, aussi bien à l'ouest qu'à l'est.Voilà, j'espère que cet épisode vous a plu et que vous avez appris des choses intéressantes. Si vous voulez en savoir plus, je vous recommande un site, c'est le site ina.fr (i-n-a point fr). C'est le site des archives françaises. Donc sur ce site, vous pouvez voir beaucoup de vidéos très intéressantes et notamment des vidéos sur Mai 68. Je vais mettre le lien dans la description de l'épisode et comme d'habitude vous savez que vous pouvez aussi trouver la transcription complète sur mon site internet innerfrench.com. On se retrouve dans deux semaines pour un nouvel épisode. Et en attendant, n'oubliez pas de faire un peu de français tous les jours. À bientôt !