Chapitre 22
Le soleil était au rendez-vous, mais il faisait frisquet, le matin du 16, quand Terry se rendit au quai pour l'excursion des dignitaires. En cours de route, il se félicita d'avoir pensé à s'habiller plus chaudement que de coutume, pour ne pas avoir à subir le froid en plus de sa crainte d'être intimidé.
Les visiteurs s'amenèrent, comme prévu, à neuf heures trente. Quatre voitures de location scintillantes déposèrent dans le stationnement du parc une quinzaine de dignitaires plus ou moins mal vêtus pour l'occasion : deux Français, dont un écrivain ; trois Africains ; quatre représentants des services de sécurité nationale ; les maires de Dieppe et de Moncton ; et une demi-douzaine de représentants gouvernementaux, dont deux ministres provinciaux. Trois femmes faisaient partie du groupe, deux hautes fonctionnaires et une cadre supérieure provenant des services de sécurité. Au total, une vingtaine de personnes montèrent à bord du Beausoleil-Broussard, en incluant les interprètes en histoire et en écologie choisis pour la mission, ainsi que le directeur du parc, qui tenait absolument à faire partie de la distribution.
***
Au cours de la journée précédant l'enregistrement de Bouillon de culture, nous nous sommes promenés tout à fait librement dans Paris, Camil et moi, le temps de nous refaire l'oreille aux accents et aux intonations et, passant sans doute pour des touristes américains, de nous faire répondre en anglais plus souvent qu'à notre goût. Quand nous étions fatigués, nous nous arrêtions dans des cafés.
— C'est étrange. C'est comme si y nous entendaient pas.
— Je sais.
— Peut-être que juste avant de nous entendre, y nous voient, pis là, y'a comme de quoi qui cloche dans leur tête.
— Tu crois qu'on a d'l'air si pire que ça ?
— Je sais pas. Des fois, ça prend pas grand-chose.
— …
— …
— Peut-être qu'y'entendent personne vraiment.
— Y'a ça aussi.
***
Terry avait procédé cinq fois plutôt qu'une aux vérifications de rigueur avant de larguer les amarres et de laisser le Beausoleil-Broussard prendre le large du Coude, au pied de la Terre-Rouge. La rivière semblait regorger d'eau ce jour-là, ce qui favorisait une véritable excursion aquatique plutôt qu'un long glissement vaseux. Le soleil était aussi de la partie : avant même d'arriver à la pointe aux Renards, il n'y avait plus personne qui grelottait. À ce premier arrêt de l'excursion, les interprètes relatèrent assez brillamment l'histoire passée, présente et même à venir de l'Acadie, au rythme des vagues de peuplement et de dépeuplement des marais de la Petitcodiac.
Même Terry s'y laissa prendre. En dirigeant le Beausoleil-Broussard vers le second et dernier arrêt de la visite, soit le site de l'aboiteau, Terry réalisa que le fait de voir ce paysage si familier à travers les yeux des délégués étrangers venait ajouter à sa compréhension. Et pour la première fois, il se réjouit d'avoir été choisi comme pilote de l'excursion.
Un goûter typiquement acadien — soupe du devant de porte, râpure, poutine à trou — avait été prévu au restaurant Le Clapet, après le passage dans l'aboiteau géant. Les interprètes donneraient une partie de leur exposé sur cette technique archaïque mais efficace d'assèchement des terres à l'entrée de la structure, avant que le bateau ne pénètre dans le clapet comme tel. Après l'exposé, comme d'habitude, le Beausoleil-Broussard attendrait le déploiement d'un courant artificiel pour entrer dans l'aboiteau et rejoindre sa propre histoire. Rendus à l'intérieur de l'énorme gueule en bois recouverte de terre et de foin salé, les visiteurs recevraient d'autres explications sur la mécanique de pointe conçue par les ingénieurs du parc pour créer cette impressionnante reproduction.
***
Une fois dans les studios de Bouillon de culture, les choses se précipitèrent quelque peu pour Camil et moi. Je me retrouvai, dans le temps de le dire, sous les projecteurs de la télévision française comme dans un rêve aux raccords illogiques et surprenants. Puis le célèbre animateur se tourna vers moi.
— … ce livre dans lequel non seulement vous vous avouez agoraphobe, mais dans lequel vous revendiquez cette maladie ! Tout de même !
— Bien, vous savez, comme l'a si bien dit votre académicien Jean Delay, toute maladie nerveuse est une révolution.
— Ah bon ?
— Oui, parce qu'à l'échelle de l'évolution, à l'échelle biologique, si vous voulez, tout est affaire d'adaptation. Tout se développe en réponse à l'environnement, au milieu ambiant. Ces changements sont à la fois infiniment précis et infiniment lents, mais quand ils s'installent, c'est pour longtemps. Du point de vue, donc, de cet enracinement biologique inouï, de ces innombrables couches de vie dont nous sommes dépositaires, une réaction d'inadaptation, même banale, correspond ni plus ni moins à une levée de boucliers. Que nous ayons encore la force et la spécificité de réagir, voilà qui est étonnant, et réjouissant. Et ce sont ces attributs-là que l'on aime des révolutions : leur force et leur spécificité.
Pendant une fraction de seconde, j'eus presque peur. Je n'avais pas imaginé que je m'enflammerais aussi vite. Je craignais pour la suite. Bernard Pivot aussi, je crois.
— Dites donc. Vous ne lisez pas qu'Antonine Maillet, en Acadie !
— Non, nous ne lisons pas qu'elle. Mais son oeuvre nous aide beaucoup à nous lire nous-mêmes, comme peuple. Les révolutions ne sont pas toutes sanglantes. Certaines passent même inaperçues. Un jour, comme ça, on découvre qu'elles ont eu lieu.
— Mais revenons à votre livre et à l'agoraphobie…
Ici monsieur Pivot fit remarquer qu'en France, ce malaise est mieux connu sous d'autres appellations, notamment la spasmophilie, ou le syndrome de fatigue chronique, quand il n'est pas tout simplement associé à un quelconque déséquilibre neurovégétatif.
— … cette peur des espaces libres donc, ce besoin d'enfermement, vous ne préféreriez pas guérir de ce mal-être peu commode plutôt que de vous y accrocher en portant le flambeau de la révolution ?
— Il est difficile de ne pas réagir devant le fait que ce sont surtout les femmes qui en souffrent. Comment accepter cela ? Je milite donc en faveur de la démocratisation de l'agoraphobie. Il faut faire en sorte que cette maladie soit répartie également entre les hommes et les femmes.
— Vous êtes féministe ?
— Comment ne pas être pour le bonheur des femmes autant que pour celui des hommes, des enfants, des vieillards…
— Je reviens à ma question de tout à l'heure : vous ne préféreriez pas guérir plutôt que de porter le flambeau de la révolution ?
— C'est vrai que l'agoraphobie n'a rien de commode. J'ai même douté de pouvoir me rendre ici, à votre émission.
— Ah bon ? À ce point ?
— Oui, l'avion, les couloirs, les foules, les édifices qui penchent…
— Les édifices qui penchent ?
— Oui, à certains coins de rue. C'est assez particulier.
— Mais cela se guérit…
— Il paraît qu'il y en a qui guérissent.
Ici, Bernard Pivot fit ce que j'avais hâte qu'il fasse, qu'il ouvre mon livre et qu'il en lise un extrait. Il choisit celui où il est question d'Hercule et des oiseaux du lac de Stymphale. Puis il me demanda :
— Laissez-vous entendre par là que l'Acadie tue les voyageurs ?
— Ce serait mal connaître l'histoire de l'Acadie que de dire que les Acadiens ne sont pas voyageurs. Mais dans mon cas, c'est peut-être vrai. Mais si la voyageuse est morte, le voyage, lui, continue.
Cela fit rire Bernard Pivot. J'aime quand Bernard Pivot rit. Puis il reprit mon livre, l'ouvrant cette fois à la page 144.
— Alors ce sens du détachement, ce sixième sens acadien, vous ne l'avez pas non plus ?
— Non, plus beaucoup. Je deviendrais plutôt comme à la page 139. Fossile.
— Vous ne voudriez pas plutôt dire monumentale ? Comme ce cube de granit ?
Là c'est moi qui éclatai de rire. Et de surprise.
— Oh ! là ! là ! Lacan ! Quelqu'un ! Au secours !
***
La Petitcodiac ayant plus d'une fois démontré qu'elle n'est pas toujours d'humeur à se laisser harnacher, il n'en fallut pas plus, ce jour-là, pour que quelque chose se dérègle. Les courants réels et les courants artificiels se heurtèrent de plein fouet et, le clapet ne parvenant plus à s'ouvrir, le Beausoleil-Broussard, qui était censé rester enfermé seulement une dizaine de minutes dans l'aboiteau géant, y demeura coincé pendant près d'une heure. Il y eut d'abord consternation générale, puis étonnement devant le fait que le problème n'était jamais survenu auparavant. Mais ce n'est que quand les dignitaires se rendirent compte que tous les téléphones cellulaires étaient également tombés en panne que l'affaire prit une réelle dimension.
Dans un premier temps, Terry, qui pouvait communiquer avec les techniciens sur la terre ferme par radio maritime, s'affaira à chercher avec eux une façon de sortir cette équipée de l'avenir de ce pétrin historique. Obéissant à leurs directives, il procéda à quelques vérifications élémentaires, mais au bout du compte, il n'y eut plus rien à faire. Il fallait simplement patienter, attendre que les courants se rétablissent et que les mécanismes complexes retrouvent leur élan naturel.
Terry venait juste de s'installer pour commencer à patienter quand l'écrivain de la délégation française se pointa dans la cabine. Il s'avança sans rien dire et se mit à regarder tout droit devant, dans la petite ouverture qui laissait voir la lumière et les champs de l'autre bord de la digue.
— J'ai pas de veine.
Un peu figé, Terry ne s'aventura pas à répondre, mais il jeta un coup d'oeil furtif aux poignets de l'homme, à tout hasard.
— Ça ne vous ennuie pas, vous ?
Terry hésita.
— Si je m'ennuie ?
Le Français crut simplement que Terry n'avait pas bien entendu sa question.
— Ça ne vous ennuie pas… de rester coincé comme ça, enfermé ?
Terry chercha une réponse simple.
— Non. Je dois être accoutumé.
— Moi je déteste. Ça me donne les boules.
Terry essaya de s'imaginer ce que ça pouvait vouloir dire d'avoir des boules. Il ne savait pas non plus quelle grosseur de boules imaginer. Il pensa simultanément à des boules à mites et à des boules de billard. Comme l'homme à côté de lui restait là sans parler, il finit par le trouver plutôt humain, voulut l'encourager.
— Ça devrait pas durer trop longtemps. Y savont où c'est qu'est la faute.
— …
— …
— Je peux en tirer une ?
Terry comprit en voyant le paquet de cigarettes dans la main du délégué. Presque plus personne n'avait le droit de fumer en public au Canada, mais Terry n'avait pas le coeur de le dire à cet homme pâle et cerné qui manquait d'air. Il s'avança, ouvrit une petite fenêtre de côté et en ferma une autre derrière eux.
— Ça serait mieux si tu pouvais envoyer la boucane par là.
L'homme lui en offrit une, mais Terry ne se serait pas permis un tel écart de conduite avec le directeur du parc à bord de son bateau.
— …
— …
— C'est beau quand même, le Canada. Les grands espaces…
— C'est pas pire.
— …
— Ben, pour dire le vrai, des fois, moi, je trouve ça trop grand vraiment. Ça finit pus.
— …
— …
— Pardonnez-moi, je n'ai pas retenu votre nom.
— Terry.
— Thierry ?
— Terry. Terrence. Terrence Thibodeau.
— Terrence Thibodeau. C'est typiquement acadien comme nom ?
— Je sais pas. Je croirais que oui.
***
Les mots sortaient de ma bouche comme s'ils n'avaient attendu que ça. Du coin de l'oeil, je voyais Camil dans l'auditoire. Je ne savais pas quoi lire dans son air étonné : devais-je me retenir ou, au contraire, aller encore plus loin ? Bernard Pivot revenait vite à la charge.
— Dans ce livre vous évoquez aussi les relations difficiles, confuses entre les Acadiens et la France… Vous décrivez un incident qui se passe sur la rivière… Attendez un peu, que je prononce le mot correctement.
Il feuilleta Pas pire, trouva la bonne page.
— Voilà, ici… la rivière Pe-tit-co-di-ac. Il y a toute une délégation de dignitaires à bord d'un bateau-ponton, délégation au sein de laquelle figurent quelques Français, dont un écrivain. Et il n'y a que cet écrivain qui se donne la peine d'aller parler au jeune capitaine du bateau. Dites-vous par là que seuls les écrivains sont un peu sensibles à la vie et aux gens ordinaires autour d'eux ?
— Peut-être. Il faut bien entretenir encore quelques mythes. Mais il ne faut pas oublier que cet écrivain a la trouille et qu'il s'approche de Terry, le commun des mortels, dans l'espoir justement de s'accrocher à la réalité.
— Bien, justement, parlons-en de ce jeune Terry, tout à fait sympathique, qui se demande si une personne peut survivre sans avoir lu la Bible. En fait, c'est plutôt de son oncle qu'il faudrait parler. Alphonse Thibodeau, ce ministre de la Culture, qui est aussi amateur de vin.
— Oui, le vin déteint de plus en plus sur nous.
— Ce ministre, il existe en vrai, ou c'est un personnage fictif ? Parce que dans votre livre, je ne sais pas si c'est un style courant chez vous, on ne distingue pas très bien le réel de la fiction.
— Alphonse Thibodeau, ministre de la Culture, est un personnage fictif.
— Mais vous avez un ministre de la Culture…
— Mmmoui…
— Et qu'est-ce qu'il — ou elle — fait au juste ?
— Ah, beaucoup de choses. Il s'occupe entre autres des municipalités et de l'habitation.
— Ah bon ? Et qui s'occupe de la langue, des arts ?
— Bien, un peu tout le monde, et un peu personne.
— Et ça fonctionne ?
— Vous devriez venir voir. Vous pourriez juger par vous-même.
— Il y aurait encore beaucoup de choses qu'on pourrait dire de ce livre, beaucoup de métaphores et d'évocations qu'il serait intéressant d'explorer, cette oeuvre de Bruegel l'Ancien, par exemple, et puis le Débarquement de Dieppe avec sa tirade sur l'héroïsme. Il y a aussi cette réflexion quant à l'impact du tourisme sur les anciens mythes, dont celui de Sisyphe et du loisir impossible. Et puis il y a la symbolique de l'escargot, la symbolique du triangle et de la Trinité.
Monsieur Pivot leva la tête de ses notes et me regarda. J'eus peur qu'il me questionne sur cette histoire de trinité. Avais-je vraiment parlé de ça ?
— Et ces passages sur l'astrologie… si j'ai bien compris, ce livre se situerait dans l'ambiance de la Maison XII, qui serait ni plus ni moins la maison de la tentation autobiographique.
Je trouvai la remarque très pertinente.
— En effet. Je n'y avais pas pensé, mais c'est très juste.
— Cette tentation autobiographique est très répandue aujourd'hui…
— Oui. C'est l'être pauvre qui raconte son histoire, comme l'a très bien décrit Raymond Carver dans sa nouvelle intitulée Le Bout des doigts. En ce qui me concerne, je dois dire que ce côté autobiographique m'embête un peu. J'aurais préféré l'éviter, mais je n'ai pu faire autrement. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas cacher le vrai, le douloureusement vrai, dans un personnage fictif, bien que cela me gêne de me dévoiler ainsi.
— On n'échappe pas à son époque.
— C'est vrai. Je ne sais plus qui disait que les artistes n'ont peut-être pas autant de liberté qu'on voudrait croire, que la liberté n'est pas un absolu, que chaque époque en reçoit une certaine dose, et que même les artistes doivent s'en satisfaire. Ça me revient, c'est Kandinsky, je crois, qui a dit cela.