Chapitre 21
Je m'attendais à subir le premier effet paradoxal de ma condition d'agoraphobe tout juste après le décollage, en plein ciel, quand il n'y aurait vraiment plus aucune possibilité de rebrousser chemin. C'est toujours dans ces moments qu'une vague d'impressions et de sensations désagréables m'envahit et me submerge, vague dont je crains surtout qu'elle me soit fatale. Jusqu'à présent, cet envahissement engloutissant a toujours fini par se désamorcer, mais non sans me laisser ébranlée, affaiblie, vulnérable. Alors, fébrile et perplexe, m'accrochant à tout et à rien, je deviens ni plus ni moins obligée de voir la vie sous d'autres angles, ce qui, en soi, n'est pas une mauvaise chose.
Camil Gaudain n'essaya pas de me distraire superficiellement de ma démence temporaire. Il avait très bien compris son rôle de bouée de sauvetage et flotta discrètement à mes côtés, prêt à intervenir si jamais je me mettais à me noyer vraiment. Il observait donc calmement tout ce qui se passait, me faisait part à l'occasion de détails sortant de l'ordinaire. Quelque temps après le décollage, il devint plus jasant.
— Tu sais, un temps passé, quand je m'ennuyais à travailler, je m'étais inscrit à des cours du soir, à l'université. Les grands classiques m'avaient toujours intéressé, et d'une chose à l'autre, demande-moi pas pourquoi, j'ai lu Freud, Jung et ce monde-là.
Un agent de bord passa, nous sourit bien gentiment, demanda si tout allait bien. À ce point-là, je pouvais honnêtement répondre que oui. J'étais même capable de faire un peu de conversation.
— Je sais pas si c'est moi qui me fais des idées, mais j'ai tout le temps l'impression que les hommes de bord sont plus gentils, plus sincèrement attentifs aux passagers que les femmes.
— Vraiment ?
— On dirait que les femmes marchent tout droit sans nous regarder vraiment. C'est comme si du commencement, a choisissaient des préférés, la plupart du temps des hommes, et qu'a mettaient toute leur énergie à les chouchouter jusqu'à la fin du vol.
Pendant les minutes qui suivirent, nous comparâmes in situ le comportement des agents et des agentes de bord. Camil me donna raison.
— Sais-tu, on dirait que c'est vrai. Les hommes ont l'air de plusse s'occuper de tout le monde. J'avais jamais remarqué ça avant.
Mais je ne tenais pas à avoir raison sur toute la ligne.
— Ben, y'en a une là-bas qui a pas l'air de faire de différence. Mais c'est la seule. On dirait que les autres veulent toutes rien voir.
***
Ce soir-là, n'arrivant pas à dormir, Carmen se redressa dans le lit, alluma une cigarette. Terry allongea paresseusement la main sur sa cuisse, mais il n'avait pas l'intention d'en faire davantage.
— Quoi c'que tu dirais qu'on alle passer l'hiver par là ?
— …
Elle savait que Terry ne dormait pas.
— Hein ? Quoi c'que t'en penses ?
— Où ça ?
— En Louisiane, ou en France.
— …
— On décidera sus une game de pool. Si tu gagnes, on va en Louisiane ; si moi je gagne, on va en France.
Terry se retourna enfin, mais lentement, puis s'assit, comme si tout cela était très sérieux.
— Tu veux dire pour tout l'hiver ?
— Aussi longtemps qu'on pourra. On reviendra au printemps. Ou on restera plusse longtemps. On sait jamais, peut-être qu'on voudra pas s'en venir.
Terry regarda le visage de Carmen. Il essayait de voir si une chose aussi importante pouvait se décider de cette façon. Il crut comprendre que oui.
***
Ayant vécu toute sa vie sur le bord de l'eau, Camil aussi avait de la suite dans les idées. Il reprit donc la conversation exactement là où l'agent de bord sympathique nous avait fait dévier.
— En tout cas, ça que je me rappelle de Jung, surtout, c'est le sacrifice de l'intelligence. J'ai souvent pensé à cette idée-là, que ça qui nous nuit, c'est notre intelligence. Qu'on peut pas tout comprendre.
— …
— Je sais pas pourquoi je te conte ça.
Je mijotais le concept.
— Ça serait-ti ben la même chose que la sainte indifférence ?
Camil réfléchit un instant.
— On dirait que ça pourrait se rejoindre.
— …
— …
— …
— Je crois pas que Jung était catholique.
Puis, après une autre courte pause, il ajouta :
— C'est drôle comment c'que j'ai toujours aimé les écrivains. Je dis pas ça parce que t'es là. Non, c'est vrai. Je trouve que c'est pas du monde comme les autres. Y'ont toujours de quoi qui marche de travers, pis c'est souvent ça qui leur apporte du succès.
Puis :
— Ben, si j'y pense vraiment, je peux pas dire que je les aime vraiment tout'. Mais c'est comme si j'étais disposé à tout' les aimer.
Sur ces mots, il éclata de rire, et se tourna résolument vers moi.
— Comme tu peux voir, j'ai pas le sida pour rien.
***
Terry regardait devant lui, réfléchissant à la proposition de Carmen, qui écrasait les cendres dans le cendrier avec le bout de sa cigarette.
— …
— …
— Y'a juste une affaire.
— Quoi ?
— Si on va en France, faudra peut-être que tu changes ton nom. Là-bas, y s'appelont Thierry.
Terry éclata de rire, se laissa tomber sur le dos dans le lit. Carmen adorait l'entendre rire.
***
En fin de compte, le vol jusqu'à Paris se déroula très bien. La compagnie de Camil avait été très décontractante et je n'eus pas à recourir à ma trousse de sauvetage. Toutefois, j'avais eu l'occasion de sortir le flacon d'essence de lavande, que j'avais gardé dans une poche, pour le faire sentir à Camil.
— C'est Marie Surette qui m'a donné ça.
— Pas Marie à Édée ! Ça vient de par chez nous, ça, du Bas-Cap-Pelé. Une vraie bougresse !
Après l'atterrissage, dans l'aérogare même, Camil fit preuve d'un flair hors pair. Il suivit le flot de la circulation sans se poser trop de questions, ce qui eut comme résultat de nous faire aboutir le plus naturellement du monde exactement là où nous devions. Dans cette suite interminable d'allées et de couloirs, où normalement je me serais sentie au bord de l'effondrement, j'avançai comme sur un coussin d'air, emmitouflée dans la chaude sensation d'avoir survécu au pire.
— Camil, je te remercie beaucoup de faire ce voyage-icitte avec moi. Je l'apprécie vraiment.
— Ma chère, fais-toi-z'en pas. C'est un vrai plaisir pour moi aussi.
Nous avancions dans un couloir tout en verre quand je vis venir, dans le sens contraire, une femme que je reconnaissais.
— C'est-ti pas quelqu'un de Moncton là-bas ? La femme avec le manteau brun-gris ?
Camil l'examina mine de rien.
— Es-tu sûre ?
— Je crois que c'est une spécialiste de l'hôpital.
— Une psychiatre ?
— Non, en oncologie, je crois.
— Une Française ?
— Je croyais pas. Ben peut-être.
— A fait pas zire, en tout cas.
Juste comme nous la croisions, Élizabeth tourna la tête dans notre direction et nous aperçut la regardant. Elle sourit, quoiqu'un peu timidement. Quelques pas plus loin, hors de la portée de son regard, Camil ajouta :
— A doit pas savoir d'où c'qu'on d'vient.
— Tant qu'à ça, je me le demande souvent moi-même.
***
Terry ne savait pas quoi penser. Il ne savait même plus comment penser.
— J'ai faim.
Carmen était en train d'écraser son mégot.
— J'ai tout' ça qu'y faut pour faire des nachos.
— Même de la crème sure ?
— Même de la crème sure.
— Surie naturellement ou artificiellement ?
Là, Terry savait qu'elle charriait.
— En veux-tu, oui ou non ?
— Peux-tu m'en faire avec pas de jalapeños ? Je dormirai pas de la nuit si je mange ces affaires-là.
— Dormir ? Crois-tu que je vas dormir, moi, asteure, avec les idées folles que tu me mets dans la tête ?