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Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 20 – Texto para leer

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 20

Intermedio 2 lección de francés para practicar la lectura

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Chapitre 20

Terry n'osait pas trop se l'avouer, mais cette excursion avec des dignitaires français ne le laissait pas tranquille. Carmen sentait son agitation.

— Tiens, tu liras ça.

Terry avait pris les livres. C'étaient deux albums d'Astérix. Il en ouvrit un.

— Crois-tu que je vas comprendre ?

Puis Carmen sortit quelque chose de sa poche.

— Awh, pis j'ai trouvé ça aussi.

Terry tendit la main.

— Ma médalle ? Je m'ai pas même aperçu que je l'avais oubliée.

***

Hans sait depuis quelques jours que le départ d'Élizabeth est imminent. Il a toujours su qu'ils se quitteraient, mais il avait tâché de ne pas trop y penser. Maintenant, plutôt que de s'attrister, il s'émerveille de l'espèce de perfection qui l'a mené jusqu'ici, dans cette chambre, en présence d'une femme admirable, mais à qui, tout compte fait, il ne veut pas s'accrocher. Cette perfection se manifeste chaque fois qu'il prend un vêtement dans la garde-robe pour le plier et le placer dans sa valise.

Elle se cache dans l'ordre et la logique derrière le geste, dans l'idée qui enveloppe tantôt le geste, tantôt la chose, son chandail de laine plié, ses deux camisoles. Hans trouve du confort là-dedans, dans ses vêtements — ses chaussettes de laine et ses deux pantalons, l'un en coton épais, l'autre de velours côtelé, ses t-shirts et ses polos —, dans les repères de sa valise, dans son couteau suisse et son tire-bouchon, dans sa destination prochaine, même nébuleuse, même inconnue. Et puis il y a sa veste, qu'il avait mis grand soin à choisir, et qu'il garde toujours à la portée de la main, sa veste qui, comme une armure, le rassemble et le protège du monde.

***

Il y avait déjà un bout de temps que je préparais petit à petit mes bagages pour Paris. Je prenais note des choses que je voulais apporter à mesure que j'y pensais. Je craignais surtout d'oublier de ces articles sécurisants qui me tireraient peut-être d'affaire si je devais être prise de panique à bord de l'avion : baladeur et cassettes variées, aptes à contrebalancer n'importe quel état d'énervement, y compris une cassette de relaxation ; granules homéopathiques ; bijoux et autres gréments en cuivre censés m'aider à garder un contact avec le sol ; un petit livre sur le lâcher prise ; une bouteille d'eau et un petit quelque chose de parfaitement sain à grignoter, en dépit du fait que la présence de nourriture dans mes bagages peut avoir un effet pervers et provoquer la panique au lieu de l'apaiser ; des calmants malgré tout ; deux livres de poche et une revue, tous choisis en fonction de mon besoin de paraître normale, à défaut de l'être ; de la gomme à mâcher, principalement pour en offrir aux autres ; un petit jeu électronique ; papier et stylos, au cas où, encore une fois, ce serait l'écriture qui me sauverait. Tout cela dans un de ces beaux grands sacs en cuir souple et à compartiments multiples, que je m'étais procuré à la fois pour me fondre dans le paysage, pour me sentir à la mode et pour atteindre un haut degré d'organisation de moi-même.

Tout de même, je ne parvenais pas à oublier l'énormité de mon camouflage, et je pressentais déjà le jour où je me rendrais à l'aéroport dans ce déguisement de normalité, presque aussi lourd à porter physiquement que mentalement. Malgré moi, je craignais de ne pas réussir à prendre l'avion comme une personne entière ou, encore mieux, comme une écrivaine dont on reconnaissait enfin le talent et la pertinence. Je me voyais plutôt m'embarquer avec l'indécrottable impression de n'être rien d'autre qu'une trousse de survivance ambulante, un paquet de solutions de rechange.

***

Peu à peu, télécommande en main, Terry laissait défiler de plus en plus longtemps devant ses yeux les émissions de la chaîne TV5. Un soir, il y fut question des rivières de France.

— C'est weird pareil, les noms de leu' rivières. La Somme, la Meuse, la Garonne, la Loire… On dirait quasiment qu'y parlont une autre langue.

Et effectivement, une fois sortis de sa bouche, ces mots semblaient n'aller nulle part ; ils restaient suspendus dans l'air, libres de toute gravité, de toute réalité, de toute matérialité, de toute image, de toute idée préconçue.

— Je sais quoi c'que tu veux dire. On dirait que ça nous avient pas de se rouvrir la bouche de même.

— Loire. La Loire…

— Ben là, c'est pas si diffarent que ça. C'est presque pareil comme gloire.

— Oui, ben c'est pas un mot qu'on dit si souvent que ça, par icitte. Gloire. Le monde dit plusse glouère. Je sais pas à cause.

***

Élizabeth et Hans se quittèrent donc à l'aéroport de Tel-Aviv. D'une chose à l'autre, après la Grèce, ils s'étaient retrouvés sur les bords du Jourdain. Hans portait toujours douze petits diamants dans une pochette contre sa poitrine, invisibles même pour les détecteurs de métal des aérogares. Élizabeth avait toujours en elle et autour d'elle cette sensation de confort, cette impression de n'être plus tout à fait étrangère.

Étrangère à quoi ? Aux autres ? À elle-même ? Au tout ?

Tout cela à la fois. Hans, qu'elle s'apprêtait à quitter, elle ne le quittait pas vraiment. Ils se reverraient peut-être. Leurs chemins pourraient se croiser de nouveau, tôt ou tard.

Rien ne pressait. Ce sentiment du temps retrouvé faisait aussi partie du confort d'Élizabeth : le temps était redevenu une bonne chose.

Pour Hans aussi la vie allait continuer. Cette rencontre avec Élizabeth avait été pleine de réjouissance, mais elle était survenue de façon tout à fait inattendue. Longuement il avait observé Élizabeth, assise à la terrasse de ce petit restaurant de Corfou, avant de s'approcher de sa table et de lui adresser la parole. Il n'était pas parti de si loin, psychologiquement s'entend — les Pays-Bas n'étant pas tellement loin de la Méditerranée —, pour tout laisser tomber à la vue d'une belle femme, aussi exceptionnelle fût-elle.

Hans ne cherchait ni une femme ni la femme. En réalité, il ne cherchait rien en particulier. Son dépouillement puis son départ se dessinaient devant lui comme un long parcours vers l'avant, vers quelque chose dont il ne pouvait avoir connaissance, et qu'il lui était par conséquent impossible de chercher. Mais puisqu'il ne cherchait pas une femme, qu'avait représenté, alors, cette rencontre d'Élizabeth ?

Un test ? Un piège ? Un faux départ ? Rien de tout cela n'éveillait de résonance en Hans.

Il lui semblait plutôt que la rencontre d'Élizabeth avait été la rencontre de lui-même, la rencontre de Hans avec Hans, par le truchement de la douceur, de la beauté et de l'intelligence, par le truchement de l'âme dans le corps, et de l'autre en lui-même. Et c'était sans doute pour cela qu'il avait longuement regardé Élizabeth à la petite table de la terrasse avant de s'approcher d'elle, pour l'aimer pour elle-même, avant de l'aimer pour lui.

***

Avant de franchir le premier point de non-retour, celui où les agents de sécurité radiographieraient le contenu de mon sac, Camil Gaudain m'avait tout à fait amicalement suggéré de me laisser aller et de jouir de mon voyage. Il ne pouvait pas savoir à quel point je me sentais chargée comme un arbre de Noël, aux bougies électriques plus ou moins défectueuses, et dont il était absolument impossible de prévoir lesquelles finiraient par allumer… ou exploser.

— Es-tu O. K. ?

— Pas si pire.

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