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La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna, Chapit... – Text to read

La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna, Chapitre 20

Intermedio 1 francés lesson to practice reading

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Chapitre 20

Une porte.

« Tu peux aller partout dans l'usine, m'avait dit la girafe. Mais jamais, tu m'entends ? jamais, tu ne pousseras cette porte. »

J'avais juste le temps avant la nuit.

* * *

De l'autre côté, ils étaient trois, trois seulement, trois à travailler devant leur feuille de papier.

Je me suis approchée du premier.

— Qui es-tu ?

— Un écrivain-pilote.

— Où est ton avion ?

— Au fond de la mer.

— Il ne te manque pas trop ?

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— J'ai les mots. Quand on est leur ami, ils remplacent tout, même les avions cassés.

— Comment tu t'appelles ?

— Antoine. Mais je suis plus connu par mon diminutif. Saint-Ex.

— Comme celui du Petit Prince ?

— C'est moi. L'île m'a recueilli, comme toi. C'est le seul endroit où aller pour un écrivain mort.

— Mais tu n'es pas mort puisque tu me parles !

— Je ne suis pas mort parce que j'écris. Si tu ne me laisses pas travailler, je vais mourir de nouveau. Alors je te quitte. Bonne chance, Jeanne.

— Bonne chance.

Avant de partir, je n'ai pas pu m'empêcher de jeter un coup d'oeil sur son papier, par-dessus son épaule. Ses phrases étaient courtes.

Il n'y eut qu'un éclair jaune près de sa cheville. Il demeura un instant immobile. Il ne cria pas. Il tomba doucement comme tombe un arbre. Ça ne fit même pas de bruit, à cause du sable.

* * *

Le deuxième travailleur était très pâle, avec une moustache si mince qu'on aurait dit un trait, un trait noir au-dessus de la bouche. Il s'était confectionné une cabane avec des morceaux de liège, ceux qui retiennent les filets et que la mer rejette sur les rivages. Et c'est là, au milieu de tout ce liège, qu'il écrivait. Il me regardait avec un sourire doux, triste, un sourire d'une profondeur qui donnait le vertige.

— Comment t'appelles-tu ?

— Jeanne. Et toi ?

— Marcel.

— C'est un prénom très vieux.

— Je suis très vieux.

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Il avait une voix d'essoufflé. Et pourtant, il n'était pas du genre sportif. Il semblait mal en point, pour un survivant. Je me promis de lui rendre visite souvent et de le protéger.

— Ça t'intéresse, les phrases ?

Je hochai la tête.

— J'ai peur que les miennes te paraissent beaucoup trop longues.

Je me penchai sur sa feuille.

Mais quand il fut rentré chez lui, l'idée lui vint brusquement que peut-être Odette attendait quelqu'un ce soir, qu'elle avait seulement simulé la fatigue… qu'aussitôt qu'il avait été parti, elle avait rallumé et fait rentrer celui qui devait passer la nuit auprès d'elle.

— Ça te plaît ?

— Je n'y comprends rien. Mais quelque chose me dit, là, dans le coeur, que tes phrases m'intéresseront plus tard, quand je serai grande.

Je savais maintenant pourquoi il étouffait. Ses phrases si longues devaient s'enrouler autour de sa gorge et l'empêchaient de respirer.

— Pourquoi tu fais des phrases si longues ?

— Il y a des pêcheurs qui prennent des poissons de surface avec une ligne très courte et un seul hameçon. Mais pour d'autres poissons, les poissons des profondeurs, il faut des filets très très longs.

— Comme tes phrases.

— Tu as tout compris. Maintenant, laisse-moi. L'air me manque encore plus quand j'abandonne mes phrases.

— Tu es fragile. Je prendrai soin de toi, toujours.

— Je te remercie.

* * *

De loin, on aurait dit une basse-cour, mélangée avec un zoo. Ou l'embarquement pour l'arche de Noé. Je voyais des loups, des ânes, des chiens, des perroquets, deux taureaux, un renard, un lièvre, des souris, un aigle, douze lions et une lionne, un corbeau, une couleuvre…

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Seulement après, je distinguai l'homme qu'entourait cette ménagerie. Il portait un large chapeau de paysan. Malgré ces apparences, il devait écrire lui aussi, comme mes deux amis précédents, puisqu'il tenait un carnet ouvert à la main et portait à l'oreille une plume d'oie très effilée. M'approchant davantage, je m'aperçus qu'il discutait avec un singe et un léopard. Ou plutôt, il écoutait, passionné, leur discussion. Le félin tacheté se trouvait beau et le singe malin. Que valait-il mieux sur cette terre, l'apparence physique ou l'intelligence ?

J'attendis poliment la fin de ce vieux débat.

— Pardon monsieur, je m'appelle Jeanne. Un écrivain a-t-il toujours besoin d'animaux autour de lui ?

— Un écrivain a pour métier la vérité. Laquelle a pour meilleure amie la liberté. L'animal par nature étant plus libre que l'humain, nul ne prête plus attention à ses propos que l'écrivain.

Je n'étais pas sûre d'avoir tout compris. J'entendais juste que, comme Monsieur Henri, cet homme-là avait la passion des rimes. Je n'en menais pas large. Si le singe me souriait, le léopard grondait. Avant de fuir, je devais pourtant achever mon enquête. Je pris mon courage à deux mains.

— Pardon, monsieur, vous pourriez me montrer une de vos phrases ? J'en fais collection. (Je savais que, pour apprivoiser un auteur, rien ne vaut la flatterie.)

— Ah, chère Jeanne, si les jeunes d'aujourd'hui avaient ton intelligence… À propos, je m'appelle Jean.

Et, ronronnant, il m'ouvrit son carnet.

— Celle-ci, avouons-le, j'en suis satisfait. Elle devrait me valoir un peu de gloire : « Cette leçon vaut bien un fromage sans doute. »

Je m'apprêtais à l'applaudir (vive votre brièveté, vive votre précision, vous avez le génie du résumé, vous ! ), quand des doigts crochus agrippèrent mon épaule.

— Qu'est-ce que tu fais là ?

La girafe, folle de colère, me secouait méchamment.

— Je t'avais interdit cette partie de l'usine.

Antoine, Marcel et Jean, mes trois nouveaux amis, vinrent à mon secours.

— Cette Jeanne est notre invitée permanente.

La girafe se radoucit :

— Tu as vu l'heure ? Va vite dormir. Tes parents arrivent demain, je te le rappelle. Tu dois être en forme pour les accueillir.

Avant de rejoindre mon lit, je lui posai à voix basse la question qui me démangeait depuis que j'avais poussé la fameuse porte :

— Les trois, je ne comprends pas, ils sont morts ou vivants ?

— Quand la mort s'approche d'un grand écrivain ses amis les mots, au dernier moment, l'enlèvent et le déposent ici. Pour qu'il continue son travail.

— Qu'est-ce qu'un grand écrivain ?

— Quelqu'un qui construit des phrases, sans se soucier des modes, seulement pour aller explorer la vérité.

— Et la mort ne part pas à sa recherche ?

— La Terre est trop vaste, elle contient d'innombrables cachettes. Et heureusement, la mort n'est pas bonne en géographie.

— Merci.

Et je pris mes jambes à mon cou.

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