Épilogue
Quatre ans après
M. Brooke était parti et revenu. L'Amérique était pacifiée. Le mariage s'était fait à l'époque indiquée. Dieu l'avait béni. Les jeunes époux sont heureux. Jo, Beth et Amy croient qu'elles n'ont plus rien à souhaiter sur cette terre ; elles ont un neveu, et quel neveu ! C'est à faire oublier, même à Beth, toutes les poupées. Être tante, n'est-ce pas le comble de la félicité ? Mais tout cela est déjà de l'histoire ancienne, et, arrivé là, j'ai à vous conter une histoire toute nouvelle, mais si étonnante celle-ci, que Jo n'en peut pas revenir.
Croiriez-vous que Laurie, que cet absurde Laurie a voulu l'épouser, comme si c'était bien nécessaire d'être époux quand on est déjà de si bons amis ? Et cela, sous prétexte qu'ayant passé vingt et un ans l'un et l'autre, s'ils ne se mariaient pas, ils courraient risque de rester, elle vieille fille, lui vieux garçon. Jo lui a ri au nez, vous vous en doutez bien, et puis après, elle a tenté de le raisonner. Elle a tâché de lui faire comprendre qu'elle n'était pas faite du tout pour être la femme d'un jeune et beau monsieur aussi riche que lui ; que, d'abord, puisqu'on lui avait répété si souvent que sa vocation à elle eût été d'être un garçon, il était manifeste qu'elle ne pouvait être la femme de personne au monde ; mais qu'en admettant qu'elle dût jamais faire la folie de se marier, elle entendait bien ne se marier que quand elle serait absolument vieille, et qu'alors elle n'épouserait qu'un monsieur qui n'aimerait que la campagne, les forêts, les montagnes, les bords des fleuves, qui aurait une ferme dans laquelle il aurait réuni toutes les bêtes de la création : des vaches superbes, de jolis veaux, beaucoup de moutons avec leurs agneaux, des chèvres pleines d'esprit et même des essaims de très gais petit cochons en bas âge et tout roses ; enfin, par-dessus tout cela, de fiers et beaux chevaux de labour, de vrais paysans et de vraies paysannes.
M. Laurentz, qui assistait à l'entretien, – ce n'est pas Laurie que je veux dire, – avait arrêté Jo à ce point de son discours, et, d'autorité, c'est-à- dire d'un geste qui n'admettait pas de relique, l'avait fait monter dans la grande voiture à trois banquettes, avec sa mère, son père, M. et M me Brooke, Beth et Amy, qui commençaient à devenir de grandes demoiselles. Laurie, lui, avait lestement sauté sur le siège du cocher et s'était emparé des rênes.
C'est tout au plus si l'on avait laissé à Jo le temps de mettre un châle et un chapeau, tant c'était pressé, lui disait-on.
« Où allons-nous ? où allons-nous ? Je veux savoir où l'on me mène ! criait-elle. Je n'ai pas le nez assez long pour qu'on me conduise ainsi par le bout du nez, sans m'instruire du sort qu'on veut me faire.
– Vous le saurez quand nous y serons ; d'ici là, pas de questions, ma belle grande Jo. Vous défiez-vous de moi ? »
C'était toujours M. Laurentz qui parlait.
Au bout d'une heure, on était arrivé, par un chemin admirable, bordé de beaux arbres et de vertes prairies traversant un bois magnifique, à la porte d'une ferme d'où sortaient des régiments de moutons et le plus beau troupeau de vaches dont une jeune fille ait jamais pu rêver.
La ferme était complète ; rien n'y manquait : du fumier, une mare, des poules, des canes, des canards, des oies, et même les essaims de petits cochons propres comme des sous, délurés et joueurs que Jo avait fait figurer sur son programme. Il y avait des attelages de beaux chevaux attelés à des charrues qui entraient d'un grand pas par une vaste porte. Il y avait des meules de foin. On apercevait des granges pleines de gerbes et de fourrages.
« Comment trouvez-vous cela ? lui dit M. Laurentz après l'avoir fait promener partout et présentée au fermier, à la fermière, aux faucheurs, aux ouvriers de labour, aux bêtes et aux gens, à tout le monde.
– Ça, dit Jo, si ce n'était pas commandé par ce joli château qu'on me cache et où il y a des maîtres, je dirais que c'est tout bonnement splendide, que c'est le rêve des rêves, et qu'on donnerait je ne sais quoi pour être à tout jamais la fermière d'une ferme comme celle-là.
– Eh bien ! lui dit M. Laurentz, rien n'est plus facile, et il n'y a pour cela qu'une petite chose à faire, fermière Jo, c'est de mettre votre main, votre jolie main dans la main du fermier Laurie, pour qu'elle y reste à tout jamais.
– Quoi ! s'écria Jo avec une indignation qui ne laissait pas d'être comique, quoi ! vous aussi, monsieur Laurentz ! Mais tout le monde est donc fou ! fou ! fou ! autour de moi. Ce grand garçon, – et elle montrait Laurie, – a-t-il mordu l'espèce humaine tout entière, excepté moi ? »
Beth s'avança vers Jo.
« Moi-même, dit-elle à Jo, j'ai donné mon consentement. Vous ne refuserez pas le vôtre à votre fidèle Laurie. Songez donc, Jo, que c'est pour vous, pour vous seule que, depuis trois ans, il s'est fait agriculteur, presque paysan, et qu'il a complètement changé de goûts et de vie ? Trois ans, c'est une épreuve, cela !
– Et songez aussi, reprit Amy, que le bois de là-bas, que nous avons traversé, dépend de la ferme, et que, pour mes paysages, bois, prés, forêts, eaux vives, étangs, bêtes à cornes et autres, j'aurais tout sous la main.
– Ma foi, dit Jo, tout cela est si impossible, si peu explicable, et peut-être si peu raisonnable, que, que... eh bien ! Oui, que je l'accepte ! Aussi bien mes cheveux ont tant repoussé depuis tantôt cinq ans, qu'il faut croire que je suis peut-être une femme après tout. Mais, si cela tourne mal, vous en aurez seul la responsabilité, monsieur Laurentz. – Oui, j'accepte, dit-elle au radieux Laurie en posant solennellement la main sur son épaule, comme pour prendre, par ce geste imposant, possession de tout son être, oui j'accepte... toutefois j'y mets une condition : c'est que les grands-parents demeureront, pour de bon, tous les trois avec les deux jeunes personnes, dans le trop joli château, mais que monsieur mon mari et moi nous habiterons la ferme. Il veut être le mari d'une fermière, eh bien, fermier il sera, et « pas pour rire ».
– C'est entendu ! répondirent les grands- parents tout d'une voix.
– C'est promis, répondit Laurie.
– Ah ! quel Laurie vous faites ! s'écria Jo. Vous m'avez fait faire bien des folies, mon ami. Pourvu que celle-ci soit la dernière.
– Rappelez-vous, Jo, ce que je vous disais le jour des fiançailles de Meg : « Laurie ne peut pas se passer de Jo. » Depuis quatre ans, ma conviction a eu le temps de se faire, je suppose. Soyez tranquille, Laurie tiendra toutes ses paroles à son indispensable Jo. »
Si nous relevions le voile trois ou quatre ans plus tard encore, nous verrions d'autres mariages assurément. Amy et Beth ont eu leur tour. Dans ce pays extraordinaire, où les demoiselles sont épousées pour leurs mérites et non pour leurs dots, les amis de Laurie n'ont pas été assez mal avisés pour laisser coiffer sainte Catherine à deux filles à la fois si charmantes et si sages.
Mais c'est assez de deux heureux mariages pour finir gaiement une histoire qui a eu ses heures sombres. Nos lecteurs ont de l'imagination, qu'ils rêvent le reste.
Quant au premier père de ce livre, qu'il pardonne à son père adoptif en France de l'avoir conduit, quelquefois, où peut-être il ne voulait pas qu'il allât. Si Américain qu'on soit, si épris qu'on puisse être de son indépendance, pas plus qu'un être humain un livre ne voyage impunément. Du moment où les circonstances vous ont amené à habiter un autre pays que celui où l'on est né, il faut se résigner, si l'on veut s'y faire accepter, à sacrifier quelque chose aux goûts et aux moeurs de ce pays nouveau, et ce n'est qu'à la condition d'en prendre et d'en garder quelque chose qu'on parvient à s'y acclimater. Ce que je tiens à affirmer, c'est que jamais enfant adoptifs n'ont été traités avec plus d'amour que les Quatre Filles du Docteur Marsch par celui qui les présente aujourd'hui au public français. Il n'est certes aucune de ses oeuvres personnelles à laquelle il ait donné plus de soins et qu'il ait entourée de plus de sollicitude.
Cet ouvrage est le 963e publié dans la collection À tous les vents par la Bibliothèque électronique du Québec. La Bibliothèque électronique du Québec est la propriété exclusive de Jean-Yves Dupuis.