Le récit de l'inspecteur Legrasse.
Les problèmes plus anciens qui avaient chargé de signification le rêve et le bas-relief du
sculpteur pour mon oncle étaient examinés dans la seconde moitié de son long manuscrit. Il
apparaissait qu'une fois déjà le professeur Angell avait vu les contours infernaux de la
monstruosité sans nom, qu'il s'était interrogé au sujet des hiéroglyphes inconnus et qu'il avait
entendu les syllabes menaçantes qu'on ne peut rendre que par « Cthulhu », tout cela dans un
contexte si troublant et si horrible qu'il ne faut guère s'étonner qu'il ait assailli le jeune
Wilcox de ses questions et de ses demandes de renseignements.
Cette expérience antérieure s'était produite en 1908, dix-sept ans plus tôt, alors que la Société
Américaine d'Archéologie tenait sa conférence annuelle à Saint-Louis. Le professeur Angell,
comme il convenait à un homme ayant son autorité et son savoir, avait joué un rôle
prédominant dans les délibérations. Aussi avait-il été l'un des premiers à être approché par
diverses personnes extérieures qui avaient profité de cette réunion pour venir poser des
questions et demander qu'on y fournisse des réponses exactes ou présenter des problèmes
afin d'y voir apporter une solution par des spécialistes.
Le plus important de ces curieux, celui qui en peu de temps allait devenir le point de mire
de toute l'assemblée, était un homme d'âge moyen et d'aspect quelconque qui avait fait le
long voyage de La Nouvelle-Orléans pour demander certaine information particulière qu'il
n'avait pu obtenir nulle part. Il s'appelait John Raymond Legrasse et exerçait la profession
d'inspecteur de police. Avec lui, il apportait l'objet de sa visite, une statuette de pierre,
grotesque, repoussante et apparemment très ancienne, dont il était incapable de préciser
l'origine.
Il ne faut pas s'imaginer que l'inspecteur Legrasse témoignait du moindre intérêt pour
l'archéologie. Son désir d'être éclairé ne provenait en effet que de considérations purement
professionnelles. La statuette, une idole, une fétiche ou Dieu sait quoi, avait été saisie quelques
mois auparavant dans les marais boisés du sud de La Nouvelle-Orléans, lors d'une descente
dans une réunion de soi-disant adeptes du culte vaudou. Pourtant, les rites qui s'y pratiquaient
étaient si singuliers et si atroces que la police s'était aussitôt rendu compte qu'elle était
tombée par hasard sur un culte obscur dont elle ignorait tout, infiniment plus diabolique que le
plus noir de tous ceux pratiqués dans les milieux africains. Il avait été absolument impossible
de découvrir quoi que ce fût quant à son origine, mis à part les extravagantes, les incroyables
fables arrachées aux participants appréhendés. Telle était la raison du souci des policiers de
se renseigner auprès de spécialistes des questions anciennes, afin de pouvoir situer l'effrayant
symbole et remonter, grâce à lui, jusqu'à la source du culte.
L'inspecteur Legrasse était bien mal préparé à la sensation qu'allait créer ce qu'il apportait.
Un coup d'oeil sur l'objet avait suffi pour jeter l'assemblée des hommes de science dans un
état d'excitation intense et tous s'étaient regroupés en hâte autour de lui pour contempler la
figurine dont l'absolue étrangeté et l'aspect de véritable antiquité abyssale paraissaient devoir
ouvrir avec tant de force des voies archaïques encore inexplorées. Aucune école de sculpture
connue n'avait donné naissance à un objet aussi terrifiant et pourtant des centaines, des
milliers d'années même paraissaient inscrites sur la surface indistincte et verdâtre de
l'inclassable pierre.
La figurine, qui passa ensuite lentement de l'un à l'autre afin que chacun puisse l'examiner de
près avec attention, avait entre sept et huit pouces de haut et était d'un travail raffiné. Elle
représentait un monstre à la silhouette vaguement anthropoïde, avec une tête de pieuvre dont
la face n'aurait été qu'une masse de tentacules, un corps écailleux, d'une grande élasticité,
semblait-il, des griffes prodigieuses aux pattes postérieures et antérieures, de longues et
étroites ailes dans le dos. Cette chose, qui paraissait distiller une malignité redoutable et
dénaturée, était d'une corpulence presque boursouflée et paraissait tassée sur un bloc
rectangulaire, une sorte de piédestal, couvert de caractères indéchiffrables. La pointe de ses
ailes touchait la partie postérieure du bloc, l'arrière-train occupait le centre, tandis que les
longues griffes recourbées des pattes postérieures, repliées, ramassées, agrippaient le bord
antérieur et s'étiraient en direction de la base jusqu'au quart de la hauteur du socle. La tête
céphalopode était inclinée en avant de telle sorte que les extrémités des tentacules faciaux
allaient effleurer par-derrière les énormes pattes antérieures qui étreignaient les genoux de la
créature accroupie. L'ensemble était empreint d'une vie extraordinaire et d'autant plus
subtilement redoutable que l'origine en était aussi totalement inconnue. Il était indubitable
qu'elle avait un âge extraordinaire, angoissant, incalculable. Rien cependant ne la rattachait au
moindre type d'art caractéristique de l'aube de la civilisation – ni même, à vrai dire, à celui de
n'importe quelle autre époque.
Totalement originale, unique, sa matière même constituait un mystère. La pierre savonneuse,
d'un noir verdâtre, parsemée de petites taches et de stries dorées ou iridescentes, ne
ressemblait en effet à rien de ce qui est familier à la géologie ou à la minéralogie. Les
caractères de la base étaient tout aussi déroutants. Aucun savant dans l'assistance, en dépit
de la présence de spécialistes de la moitié du globe, n'avait la moindre idée de leur parenté
linguistique, fût-ce la plus lointaine. Ces signes, comme le sujet et la matière, appartenaient à
quelque chose d'atrocement lointain et différent de l'humanité telle que nous la connaissons.
Quelque chose qui suggérait de manière effroyable d'anciens cycles de vie impies où notre
univers et nos conceptions n'avaient aucune part.
Et pourtant, tandis que les membres de l'assemblée hochaient la tête et s'avouaient battus
devant le problème de l'inspecteur, il y avait un homme qui suspectait une touche de bizarre
familiarité dans la forme monstrueuse comme dans l'écriture et qui, au bout d'un moment, dit
avec quelque hésitation les choses singulières dont il se souvenait. Cette personne était
William Channing Webb, disparu depuis. Professeur d'anthropologie à l'université de Princeton,
c'était un explorateur fort réputé.
Le professeur Webb avait accompli quarante-huit ans auparavant un voyage au Groenland et
en Islande au cours duquel il avait recherché certaines inscriptions runiques qu'il n'avait pu
découvrir. Très au nord, sur la côte occidentale du Groenland, il avait rencontré une singulière
tribu, ou une assemblée culturelle d'Esquimaux dégénérés dont la religion, une curieuse forme
de démonolâtrie, l'avait glacé par la soif de sang et le caractère repoussant qui s'y trouvaient
délibérément accentués. C'était une croyance dont les autres Esquimaux ne savaient presque
rien et qu'ils ne mentionnaient qu'en frissonnant, tout en disant qu'elle était venue de temps
infiniment anciens, antérieurs à la création du monde. Outre des rites et des sacrifices
humains innommables, certains rituels transmis de génération en génération s'adressaient à un
démon suprême, ou tornasuk, plus ancien que tous les autres. Le professeur Webb avait alors
noté phonétiquement avec soin ce que lui disait un vieillard, un angekok ou prêtre-sorcier, et
traduit les sons en lettres romaines du mieux qu'il l'avait pu. Cependant, ce qui prenait à
présent une signification toute particulière, c'est le fétiche que ce culte honorait et autour
duquel ses adeptes dansaient au moment où l'aurore jaillissait très haut par-dessus les
falaises. Il s'agissait, expliquait le professeur, d'un bas-relief très grossier qui présentait une
image hideuse et une écriture secrète. Selon lui, c'était quelque chose de très comparable
dans toutes les lignes essentielles à la chose bestiale qui se trouvait à présent soumise à
l'examen de la conférence.
Ces renseignements, reçus avec attention et surprise par les assistants, parurent deux fois plus
passionnants à l'inspecteur Legrasse. Il se mit aussitôt à assaillir de questions son
informateur. Ayant noté et copié un rituel oral des adorateurs du culte des marais que ses
hommes avaient arrêtés, il supplia le professeur de se souvenir du mieux qu'il le pouvait des
syllabes qu'il avait relevées chez les Esquimaux sataniques. Il s'ensuivit alors une comparaison
complète des détails et il y eut un instant de silence véritablement angoissé quand le
détective et le savant convinrent de l'identité virtuelle de la phrase commune aux deux rituels
infernaux, observés à tant de mondes de distance. Qu'avaient psalmodié à leurs idoles
apparentées les sorciers esquimaux et les prêtres des marais de la Louisiane ? Quelque
chose de très proche de ceci – la division en mots étant supposée être celle-là, étant donné
les coupures que la tradition maintenait dans la phrase – telle qu'elle était récitée à haute
voix :
« Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu
R'lyeh wgah'nagl fhtagn. »
Sur un point, Legrasse était en avance sur le professeur Webb, car plusieurs de ses
prisonniers métis lui avaient répété ce que des célébrants plus âgés leur avaient dit au sujet
du sens des mots. Ce texte, tel qu'il était donné, correspondait à quelque chose comme ceci :
« Dans sa demeure de R'lyeh la morte
Cthulhu rêve et attend. »
Pour répondre alors à une demande pressante et générale, l'inspecteur Legrasse dut raconter
aussi complètement que possible l'expérience qu'il avait vécue chez les adorateurs des
marais. Il fit ainsi connaître une histoire à laquelle, je m'en rendais compte, mon oncle avait
attaché une très grande importance. Elle tenait des rêves les plus fous des faiseurs de
mythes et des théosophes, révélant qu'il existait un degré d'imagination cosmique surprenant
chez ces demi-castes et ces parias, chez qui on se serait le moins attendu à le rencontrer.
Le 1er novembre 1907, un appel frénétique était parvenu à la police de la région des
marécages et des lagunes du sud de La Nouvelle-Orléans. Les squatters qui y vivaient, pour la
plupart descendants primitifs mais au caractère facile, des hommes de Laffite, étaient sous
l'emprise d'une terreur noire à propos d'une chose inconnue qui était arrivée sur eux au
cours de la nuit. Il s'agissait sans doute de vaudou, mais d'un vaudou d'un genre plus terrible
que tout ce qu'ils avaient connu. Quelques-uns des leurs, femmes ou enfants, avaient disparu
depuis qu'un tam-tam malveillant avait entamé une mélopée incessante, au loin, dans les bois
hantés par les Noirs, là où aucun de ces hommes ne s'aventurait. On entendait des
hurlements fous, des cris déchirants, des mélopées à vous glacer l'âme et on voyait danser
les flammes du diable. Et, ajoutait le messager terrorisé, les gens ne pouvaient plus le
supporter.
Voilà pourquoi un détachement de vingt policiers, entassés dans deux voitures à cheval et
une automobile, était parti à la fin de l'après-midi en compagnie du squatter tremblant de peur
qui lui servait de guide. Au bout de la route carrossable, ils mirent pied à terre et continuèrent
à avancer en silence dans la boue, sous le couvert de ces terribles bois de cyprès où jamais
le jour ne pénètre. De monstrueuses racines et d'hostiles murs de mousse espagnole les
retardaient. De temps à autre, un monceau de pierres humides et froides, les pans d'un mur
croulant intensifiaient par leur évocation d'habitation morbide l'impression déprimante que
chaque arbre difforme et chaque îlot fongeux contribuaient à faire naître. Enfin, la colonie des
squatters – quelques misérables huttes – leur apparut. Les habitants, hystériques, sortirent alors
en courant et se pressèrent autour des lanternes réunies qui dansaient. A présent, le son
étouffé des tam-tams était faiblement audible, loin, très loin en avant et quand le vent tournait,
un hurlement à vous glacer perçait à intervalles irréguliers. Un rougeoiement paraissait aussi
filtrer à travers les pâles sous-bois, au-delà des avenues sans fin de la nuit de la forêt.
Comme ils répugnaient à l'idée même de se retrouver à nouveau seuls, les squatters apeurés
refusèrent l'un après l'autre tout net de faire un pas de plus vers l'endroit où se tenait la
cérémonie impie ; aussi l'inspecteur Legrasse et ses dix-neuf collègues durent-ils s'élancer droit
devant eux, sans guide, vers les noires arcades de l'abomination sous lesquelles aucun n'était
encore jamais passé.
La région dans laquelle les policiers pénétraient à présent avait traditionnellement mauvaise
réputation, était en grande partie inconnue et n'était jamais traversée par les Blancs. Il courait
des légendes au sujet d'un lac caché sur lequel jamais le regard d'un mortel ne s'était posé
et sous lequel aurait vécu une énorme créature blanche, polypeuse, informe, aux yeux luisants.
Les squatters murmuraient que des démons aux ailes de chauve-souris prenaient leur essor à
minuit et quittaient leurs cavernes du fond de la terre pour aller l'adorer. Ils disaient qu'elle
s'était trouvée là avant d'Iberville, avant La Salle, avant les Indiens et même avant les bêtes et
les oiseaux de ces bois. C'était un cauchemar en soi et le fait de la voir signifiait la mort.
Elle faisait pourtant naître des rêves chez les hommes, aussi en savaient-ils assez pour se
tenir à l'écart. L'orgie vaudou qui s'accomplissait alors avait en réalité lieu sur la frange de
cette zone abhorrée, mais l'endroit où elle se déroulait était déjà très dangereux ; il s'ensuivait
que c'était peut-être le point choisi pour cette adoration qui avait plus terrifié les squatters
que les sons ou les incidents troublants.
Seules la poésie ou la folie pourraient rendre vraiment les bruits perçus par les hommes de
Legrasse, tandis qu'ils progressaient avec difficulté dans la boue noire vers la lueur rouge et
le son étouffé des tam-tams. Il y a des qualités vocales qui sont particulières aux hommes et
d'autres, particulières aux bêtes. Or, il est effrayant d'entendre l'une quand la source dont elle
provient devrait produire l'autre. La furie animale et la licence orgiaque se stimulaient l'une
l'autre vers des sommets démoniaques à l'aide de hurlements et de transes rauques qui
déchiraient ces bois nuiteux et s'y réverbéraient comme autant de tempêtes pestilentielles
venues des gouffres de l'enfer. De temps en temps, les ululements les plus disparates
cessaient et, de ce qui paraissait être un choeur bien entraîné de voix rauques, naissait, en
une psalmodie, cette phrase ou ce rituel hideux :
« Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu
R'lyeh wgah'nagl fhtagn. »
Les hommes ayant alors atteint un endroit où les arbres étaient moins serrés, ils découvrirent
brusquement le spectacle lui-même. Quatre d'entre eux reculèrent en chancelant, un autre
s'évanouit et deux furent bouleversés au point de pousser un cri frénétique que la folle
cacophonie de l'orgie couvrit heureusement. Legrasse aspergea d'eau du marécage le visage
de l'homme évanoui et tous demeurèrent tremblants, presque hypnotisés par l'horreur.
Dans une clairière naturelle du marais se dressait une île herbeuse d'un demi-hectare, peutêtre,
dépouillée de tout arbre et à peu près sèche. Là-dessus, la horde d'anormaux humains la
plus indescriptible était en train de sauter et de se contorsionner. Dépouillée de tous
vêtements, cette semence hybride poussait des braiments, hurlait et se tordait autour d'un feu
monstrueux qui brûlait en forme d'anneau ; au centre de cet anneau, révélé par
d'occasionnelles déchirures du rideau des flammes, se dressait un grand monolithe de granit
de quelque huit pieds de haut. Au sommet, incongrue par sa petitesse, la pernicieuse statuette
sculptée reposait. Sur un grand cercle de dix échafauds, dressés à intervalles réguliers du
monolithe ceinturé de flammes qui en constituait le centre, pendaient, la tête en bas, les corps
extraordinairement meurtris des squatters sans défense qui avaient disparu. C'est à l'intérieur
de ce cercle que la ronde d'adorateurs sautait et rugissait, leur mouvement de masse se
portant essentiellement de la gauche vers la droite en une bacchanale sans fin entre le
cercle des victimes et l'anneau de feu.
Ce n'était peut-être qu'un effet de l'imagination et peut-être n'étaient-ce simplement que des
phénomènes d'écho, mais l'un des hommes, un Espagnol nerveux, se dit persuadé de
percevoir des réponses antiphonales au rituel provenant de quelque point lointain et sombre,
plus au coeur de ce bois de légendes et d'horreurs anciennes. Je rencontrai plus tard cet
homme, Joseph D. Galvez, et je l'interrogeai. Il se révéla doué d'une imagination si vive qu'elle
frisait la distraction. Il alla même jusqu'à suggérer qu'il avait entendu le faible battement de
grandes ailes, qu'il avait entrevu des yeux luisants, une forme montagneuse et blanche derrière
les arbres les plus distants – mais je suppose que lui aussi avait trop prêté l'oreille aux
superstitions locales.
La pause horrifiée des hommes fut en réalité d'assez courte durée. Le devoir passait avant
tout. Et bien qu'il ait pu y avoir près d'une centaine de célébrants métis, la police, comptant
sur ses armes à feu, plongea, décidée, au milieu de cette bande immonde. Pendant cinq
minutes, le tintamarre et le chaos qui en résultèrent défièrent toute description. On donnait des
coups à l'aveuglette, on tirait, certains parvenaient à s'enfuir. A la fin, pourtant, Legrasse put
compter quelque quarante-sept prisonniers moroses qu'il contraignit à se vêtir en hâte et à se
regrouper entre deux files de policiers. Cinq des adorateurs gisaient morts, deux étaient
grièvement blessés et furent emportés sur des brancards improvisés par leurs compagnons
prisonniers. La figurine perchée sur le monolithe fut, bien entendu, soigneusement récupérée,
puis rapportée par Legrasse.
Interrogés au quartier général après un voyage comportant des efforts et des fatigues
intenses, les prisonniers se révélèrent tous être des hommes de très humble origine, des
sang-mêlé à l'esprit aberrant. La plupart étaient des marins et ce ramassis de nègres et de
mulâtres, antillais ou portugais Bravas des îles du Cap-Vert surtout, faisait paraître leur culte
hétérogène fortement teinté de vaudou. Sans qu'il fût besoin de pousser très loin
l'interrogatoire, il devint pourtant manifeste que l'on avait affaire à quelque chose de beaucoup
plus profond et de beaucoup plus ancien qu'un fétichisme nègre. Bien que dégradées et
ignorantes, ces créatures défendaient avec une fermeté surprenante l'idée fondamentale de
leur exécrable croyance.
Ils adoraient, déclaraient-ils, les Grands Anciens, qui avaient existé bien des âges avant qu'il
n'y ait eu des hommes et qui étaient descendus du ciel pour occuper le jeune monde. Ces
Anciens avaient à présent disparu dans la terre et sous la mer ; mais bien que morts, leurs
corps avaient révélé leurs secrets au cours de rêves envoyés au premier homme et celui-ci
avait créé un culte qui ne s'était plus jamais éteint. Ce culte était le leur et les prisonniers
disaient qu'il avait toujours existé et qu'il existerait toujours, observé en cachette en des
immensités lointaines ou en des lieux obscurs du monde entier, en attendant le moment où le
grand prêtre Cthulhu s'élèverait de sa sombre demeure de la puissante cité engloutie de
R'lyeh et réduirait à nouveau la terre à sa merci. Un jour, il appellerait, lorsque les étoiles
seraient prêtes, et le culte secret, qui attendrait toujours, le libérerait.
D'ici là, rien ne devait être dit de plus. Il existait un secret que la torture même ne saurait
arracher. Il n'y avait pas que l'humanité parmi les choses conscientes de la terre puisque des
formes sortaient de l'ombre pour visiter les rares fidèles. Il ne s'agissait pas des Grands
Anciens. Aucun homme n'avait jamais vu les Anciens. L'idole gravée était le grand Cthulhu,
mais personne ne pouvait dire si oui ou non les autres déités étaient précisément comme lui.
Nul ne pouvait plus lire, aujourd'hui, l'ancienne écriture, mais les choses se transmettaient de
bouche à oreille. Le rituel psalmodié n'était pas un secret – il n'était jamais prononcé à voix
haute, mais murmuré. La mélopée signifiait simplement : « Dans sa demeure de R'lyeh la morte
Cthulhu rêve et attend. »
Seuls, deux des prisonniers furent jugés assez sains d'esprit pour être pendus, tandis que le
reste était envoyé dans diverses institutions. Tous nièrent avoir eu une part dans les meurtres
rituels et affirmèrent que la tuerie était l'oeuvre de créatures aux ailes noires, venues les
rejoindre depuis leur lieu de rencontre immémorial dans le bois hanté. De ces mystérieux
alliés, pourtant, aucune description cohérente ne put être recueillie. Ce que la police parvint à
apprendre lui fut surtout communiqué par un métis extrêmement âgé du nom de Castro qui
prétendait avoir gagné d'étranges ports à la voile et s'être entretenu, dans les montagnes de
la Chine, avec des chefs immortels du culte.
Le vieux Castro se souvenait de fragments de légendes hideuses qui auraient fait pâlir les
spéculations des théosophes et ressortir ce que l'homme et le monde avaient de récent et
d'éphémère. Des temps avaient existé où d'autres Choses avaient régné sur la Terre et où
Elles avaient eu de grandes cités. Leurs restes, prétendait-il avoir appris des Chinois qui ne
connaissaient pas la mort, pouvaient encore être retrouvés sous forme de pierres
cyclopéennes dans les îles du Pacifique. Toutes étaient mortes à des époques très lointaines,
avant l'arrivée de l'homme, mais il existait des procédés magiques qui permettraient de les
faire revivre quand les étoiles auraient retrouvé les positions qui convenaient dans le cycle de
l'éternité. Elles étaient, à dire vrai, venues elles-mêmes des étoiles et avaient apporté Leurs
représentations avec Elles sous formes de figurines.
Ces Grands Anciens, poursuivait Castro, n'étaient pas entièrement faits de chair et de sang. Ils
avaient une forme – cette figurine faite dans les étoiles ne le prouvait-elle pas, d'ailleurs ? –
mais cette forme n'était pas faite de matière. Ils pouvaient plonger à travers le ciel pour
passer d'un univers à l'autre ; mais quand les étoiles leur étaient défavorables, Ils ne pouvaient
vivre. Cependant, bien qu'Ils n'aient plus été en vie, Ils ne mourraient jamais vraiment. Ils
demeuraient tous dans leurs maisons de pierre de la grande cité de R'lyeh, préservés par les
charmes du puissant Cthulhu et attendant une résurrection glorieuse, au moment où les étoiles
et la terre seraient une fois de plus prêtes pour Eux. Alors, pourtant, il faudrait qu'une force
intervienne de l'extérieur pour libérer Leurs corps. Les charmes qui Les préservaient intacts
Leur interdisaient aussi de faire une démarche initiale, et Ils gisaient simplement, en éveil, dans
l'obscurité, et Ils réfléchissaient, tandis que d'innombrables millions d'années continuait à se
dérouler. Ils savaient tout ce qui se passait dans notre univers, car Leur mode de discours
était la transmission de pensée. En ce moment même, Ils parlaient dans Leurs tombeaux.
Quand, après des temps infinis de chaos, les premiers hommes étaient apparus, les Grands
Anciens s'étaient adressés aux plus sensibles d'entre eux en modelant leurs rêves. Car c'est
ainsi seulement que Leur langage pouvait atteindre les esprits attachés à la chair des
mammifères.
A cette époque, disait Castro à voix basse, les premiers hommes avaient organisé le culte
autour de petites idoles que les Grands Anciens leur avaient révélées. C'étaient des idoles
apportées en des ères indistinctes d'obscures étoiles. Ce culte ne disparaîtrait qu'au moment
où les étoiles seraient à nouveau comme il le fallait et que les prêtres secrets pourraient
aller chercher le grand Cthulhu dans sa tombe pour qu'il redonne vie à Ses sujets et Se
remette à gouverner la terre. Il ne serait pas difficile de savoir quand ce temps serait venu
car, alors, l'humanité serait tout à fait semblable aux Grands Anciens ; libre et fougueuse, audelà
du bien et du mal, les lois et les morales rejetées, tous ses membres criant, tuant, se
divertissant joyeusement. C'est alors que les Anciens, libérés, leur enseigneraient de nouvelles
manières de crier et de tuer, de se divertir et de jouir de leur existence ; puis toute la terre
s'enflammerait dans un holocauste d'extase et de liberté. En attendant, le culte, par des rites
appropriés, devait maintenir vivant le souvenir de ces voies anciennes et faire pressentir la
prophétie qui annonçait leur retour.
En des temps plus anciens, au cours de leurs rêves, des hommes choisis s'étaient adressés
aux Anciens enfermés dans leur tombeau, puis il s'était passé quelque chose. La grande cité
de pierre de R'lyeh, avec ses monolithes et ses sépulcres, s'était engloutie sous les vagues.
Les eaux profondes, pleines de ce mystère primitif que la pensée même ne pouvait traverser,
avaient interrompu toute communication spectrale. Le souvenir, cependant, n'en était jamais mort
et les grands prêtres affirmaient que la cité resurgirait à nouveau lorsque les étoiles seraient
dans la position voulue. C'est alors qu'étaient sortis du sol les noirs esprits de la terre,
chancis et ombreux, pleins de rumeurs obscures recueillies dans les cavernes, sous des fonds
marins inexplorés. D'eux, cependant, le vieux Castro n'osait beaucoup parler. Il s'interrompit
d'ailleurs brusquement et nulle persuasion, nulle ruse ne purent l'entraîner plus loin dans cette
voie. Quant à la taille des Grands Anciens, il refusa aussi curieusement de la préciser. Du
culte, il dit qu'il pensait que le centre s'en trouvait au milieu des déserts dénués de pistes de
l'Arabie, là où Irem, la Cité des colonnes, rêve, cachée et intacte. Il n'avait aucune parenté
avec le culte européen des sorcières et était virtuellement inconnu, si ce n'est de l'assemblée
de ses membres. Nul livre n'y avait véritablement fait allusion, bien que les Chinois immortels
aient déclaré qu'il existait des phrases à double sens dans le Necronomicon de l'Arabe fou,
Abdul Alhazred, que les initiés pouvaient lire comme ils l'entendaient, et en particulier, ce
distique très discuté :
« N'est pas mort ce qui à jamais dort
Et au long des siècles peut mourir même la mort »
Legrasse, profondément impressionné et fort désorienté, avait enquêté en vain au sujet de la
filiation historique de ce culte. Castro avait sans doute dit la vérité quand il avait affirmé qu'il
s'agissait d'un secret absolu. Les spécialistes de l'université de Tulane n'ayant pu faire la
moindre lumière sur le culte ou sur la figurine, le détective était venu consulter les plus
hautes autorités du pays et n'avait rien pu entendre de plus que le récit du professeur Webb
au sujet du Groenland.
L'intérêt fiévreux qu'éveilla au sein de l'assemblée le récit de Legrasse, corroboré, en quelque
sorte, par la statuette, eut pour suite toute une correspondance échangée entre les
participants. La publication officielle de la Société n'en fit toutefois guère mention. La prudence
doit être le premier souci de ceux qui sont parfois obligés de faire face au charlatanisme et
aux impostures. Legrasse laissa quelque temps sa figurine au professeur Webb, mais à la
mort de ce dernier, elle lui fut retournée et demeura en sa possession, où je l'ai vue, il n'y a
pas très longtemps. C'était, il faut l'avouer, un objet terrifiant et proche, sans aucun doute, de la
sculpture de rêve du jeune Wilcox.
Que le récit du sculpteur eût plongé mon oncle dans un grand état d'excitation, je n'en étais
pas surpris, car quelles pensées avaient pu naître en lui quand il avait entendu, lui qui avait
connaissance de ce que Legrasse avait appris du culte, ce jeune homme sensible, qui avait
rêvé la figurine et les hiéroglyphes exacts de la statuette trouvée dans les marais et de la
tablette diabolique du Groenland, lui raconter comment il était parvenu, au cours de ses rêves,
à retrouver trois des mots mêmes de la formule récitée par les Esquimaux démonologiques et
les métis de Louisiane ? Que le professeur Angell ait aussitôt entrepris une enquête aussi
complète que possible était éminemment naturel ; personnellement, je soupçonnais pourtant le
jeune Wilcox d'avoir entendu parler du culte de manière indirecte et d'avoir inventé une série
de rêves pour rehausser et relancer le mystère aux dépens de mon oncle. Les relations de
rêves et les coupures de presse rassemblées par le professeur paraissaient, certes, corroborer
l'authenticité de ce culte ; le rationalisme de mon esprit et l'extravagance du sujet me
poussaient cependant à adopter ce que je pensais être les conclusions les plus raisonnables.
C'est ainsi qu'après avoir attentivement étudié le manuscrit une fois encore, puis comparé les
notes théosophiques et anthropologiques avec le récit de Legrasse concernant le culte, je me
rendis à Providence afin d'aller trouver le sculpteur et de lui adresser des reproches que je
considérais comme justifiés pour en avoir imposé avec tant d'audace à un savant âgé.
Wilcox vivait toujours seul dans la maison « Fleur de lys » de Thomas Street, affreuse imitation
victorienne de l'architecture bretonne du XVIIème siècle, dont la façade de stuc était trop
ostensible au milieu des jolies demeures de style colonial de la vieille colline ainsi qu'à
l'ombre du plus beau clocher géorgien de toute l'Amérique. Je le trouvai au travail dans son
appartement et j'admis aussitôt, en voyant les pièces éparpillées çà et là, que son talent avait
véritablement quelque chose de profond et d'authentique. On parlera de lui, je crois, un jour ou
l'autre, comme de l'un des grands décadents, car il a su cristalliser en argile et saura bientôt
traduire dans le marbre les cauchemars et les visions fantastiques qu'Arthur Machen évoque
en prose et que Clark Ashton Smith nous dévoile dans ses poèmes et sa peinture.
Brun, très mince et d'aspect quelque peu négligé, il se contenta de se retourner lorsque je
frappai et me demanda ce qui m'amenait, sans se lever. Lorsque je lui eus dit qui j'étais, il
manifesta un peu plus d'intérêt, car mon oncle avait excité sa curiosité en l'interrogeant sur
ses étranges rêves, sans jamais lui expliquer la raison de ses préoccupations. Je ne fis rien
pour l'éclairer plus avant sur ce plan, mais tentai, en usant d'un peu de finesse, de lui tirer
quelque chose de plus.
En peu de temps, je fus convaincu de son absolue sincérité, car on ne pouvait se méprendre
sur la façon dont il parlait de ses rêves. Ceux-ci et les traces qu'ils avaient laissées dans
son subconscient avaient profondément influencé son art, et il me montra une statue morbide
dont les courbes me firent presque frissonner, tant était grande la puissance de leur noire
suggestion. Il ne pouvait se rappeler avoir vu l'original de cet objet ailleurs que dans son
propre bas-relief de rêve, et d'ailleurs les lignes s'étaient insensiblement définies sous ses
doigts. C'était, sans aucun doute, la forme géante dont il avait parlé au cours de son délire.
Qu'il n'ait véritablement rien su du culte secret, excepté ce que le discours incessant de mon
oncle en avait laissé échapper, je m'en rendis très vite compte ; aussi, une fois de plus, je
tentai de découvrir de quelle manière il avait bien pu recevoir ces bizarres impressions.
Il évoqua ses rêves de façon étrangement poétique. Il me fit voir avec une infinie et terrible
précision la cité cyclopéenne de pierres vertes et gluantes, dont la géométrie, dit-il
curieusement, était tout à fait erronée, puis il me laissa entendre, après une attente apeurée,
l'appel constant, à demi mental, qui provenait de sous la terre : « Cthulhu fhtagn, Cthulhu
fhtagn ».
Ces mots avaient fait partie du rituel redoutable qui évoquait la veille de Cthulhu à l'intérieur
de son tombeau de pierre dans R'lyeh la morte, et en dépit de mes convictions rationalistes,
je me sentais profondément troublé. Wilcox, j'en étais certain, avait dû entendre parler du culte
par hasard et en avait aussitôt perdu le souvenir dans le flot de ses lectures et de ses
rêveries d'une égale étrangeté. Plus tard, étant donné sa nature impressionnable, cette idée
s'était exprimée de manière subconsciente dans le cours de ses rêves, puis dans le bas-relief
et la terrible statue que je contemplais à présent ; son imposture à l'égard de mon oncle avait
donc été bien innocente. Ce jeune homme avait tout à la fois quelque chose d'un peu affecté
et d'un peu cavalier qui m'aurait empêché de jamais sympathiser avec lui, mais je consentais
volontiers maintenant à lui reconnaître une personnalité vraie et de l'honnêteté. J'étais donc
bien disposé à son égard quand je pris congé de lui et je lui souhaitais tout le succès que
son talent lui promettait.
La question du culte continuait toujours à me passionner et j'imaginais parfois que j'allais
devenir célèbre pour avoir entrepris des recherches sur son origine et sur ce qui le rattachait
aux autres. Je me rendis à La Nouvelle-Orléans, m'entretins avec Legrasse et d'autres
membres du groupe de l'expédition d'autrefois ; je vis l'effrayante figurine et interrogeai même
les prisonniers métis qui survivaient encore. Le vieux Castro, malheureusement, était mort
depuis quelques années. Ce que je tins alors de manière si vivante et de première main, bien
qu'il n'y eût rien eu là de plus, en réalité, qu'une confirmation détaillée de ce que mon oncle
avait écrit, excita plus encore ma curiosité ; j'étais persuadé, en effet, de me trouver sur la
trace d'une religion très réelle, très secrète et très ancienne, dont la découverte allait peut-être
faire de moi un anthropologue de renom. Je conservais encore une attitude d'absolu
matérialisme, comme je souhaiterais qu'elle le fût encore, et je repoussais, avec une perversité
inexplicable, la coïncidence qui existait entre les notes de rêves et les curieuses coupures
rassemblées par le professeur Angell.
L'une des choses que je commençais à soupçonner, et que je crains à présent de savoir,
c'est que la mort de mon oncle était loin d'avoir été naturelle. Il était tombé dans une rue
étroite et pentue qui prenait naissance près d'anciens quais où grouillaient des métis
étrangers, après avoir été bousculé avec insouciance par un marin noir. Je n'oubliais pas le
sang mêlé et les inclinations marines des membres du culte de la Louisiane et je n'aurais
pas été surpris d'entendre parler de méthodes secrètes et d'aiguilles empoisonnées, utilisées
avec aussi peu de scrupules et connues depuis aussi longtemps que les croyances et les
rites occultes. Legrasse et ses hommes, il est vrai, avaient été laissés en paix : en Norvège, en
revanche, un marin était mort, qui avait vu certaines choses. La nouvelle que mon oncle
entreprenait des enquêtes approfondies, après avoir eu en main les renseignements fournis
par le sculpteur, n'était-elle pas parvenue à de sinistres oreilles ? Je crois que le professeur
Angell est mort parce qu'il en savait trop ou parce qu'il était susceptible d'en apprendre trop. Il
reste à savoir si je partirais comme il l'a fait, car je sais bien des choses, à présent.