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Trois contes (1877) - Flaubert, La légende de saint Julien l’Hospitalier - Chapitre 2 (2)

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La légendee de saint Julien l'Hospitalier - Chapitre 2 (2)

Les ombres des arbres s'étendaientt sur la mousse. Quelquefois la lune faisait des taches blanches dans les clairièress, et il hésitaitt à̀ avancer, croyant apercevoir une flaque d'eau, ou bien la surface de mares tranquilles se confondait avec la couleur de l'herbe. C'étaitt partout un grand silence ; et il ne découvritt aucune des bêtess qui, peu de minutes auparavant, erraient à̀ l'entour de son châteauu.

Le bois s'épaissitt, l'obscurité́ devint profonde. Des boufféess de vent chaud passaient, pleines de senteurs amollissantes. Il enfonçaitt dans des tas de feuilles mortes, et il s'appuya contre un chênee pour haleter un peu.

Tout à̀ coup, derrièree son dos, bondit une masse plus noire, un sanglier. Julien n'eut pas le temps de saisir son arc, et il s'en affligea comme d'un malheur.

Puis, étantt sorti du bois, il aperçutt un loup qui filait le long d'une haie.

Julien lui envoya une flèchee. Le loup s'arrêtaa, tourna la têtee pour le voir et reprit sa course. Il trottait en gardant toujours la mêmee distance, s'arrêtaitt de temps à̀ autre, et, sitôtt qu'il étaitt visé́, recommençaitt à̀ fuir.

Julien parcourut de cette manièree une plaine interminable, puis des monticules de sable, et enfin il se trouva sur un plateau dominant un grand espace de pays. Des pierres plates étaientt clairseméess entre des caveaux en ruines. On trébuchaitt sur des ossements de morts ; de place en place, des croix vermoulues se penchaient d'un air lamentable. Mais des formes remuèrentt dans l'ombre indécisee des tombeaux ; et il en surgit des hyèness, tout effaréess, pantelantes. En faisant claquer leurs ongles sur les dalles, elles vinrent à̀ lui et le flairaient avec un bâillementt qui découvraitt leurs gencives. Il dégainaa son sabre. Elles partirent à̀ la fois dans toutes les directions, et, continuant leur galop boiteux et précipitéé, se perdirent au loin sous un flot de poussièree.

Une heure aprèss, il rencontra dans un ravin un taureau furieux, les cornes en avant, et qui grattait le sable avec son pied. Julien lui pointa sa lance sous les fanons. Elle éclataa, comme si l'animal eûtt étéé de bronze ; il ferma les yeux, attendant sa mort. Quand il les rouvrit, le taureau avait disparu.

Alors son âmee s'affaissa de honte. Un pouvoir supérieurr détruisaitt sa force; et, pour s'en retourner chez lui, il rentra dans la forêtt.

Elle étaitt embarrasséee de lianes; et il les coupait avec son sabre quand une fouine glissa brusquement entre ses jambes, une panthèree fit un bond par-dessus son épaulee, un serpent monta en spirale autour d'un frênee.

Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux, qui regardait Julien ; et çàà et là̀, parurent entre les branches quantité́ de larges étincelless, comme si le firmament eûtt fait pleuvoir dans la forêtt toutes ses étoiless. C'étaientt des yeux d'animaux, des chats sauvages, des écureuilss, des hiboux, des perroquets, des singes.

Julien darda contre eux ses flèchess; les flèchess, avec leurs plumes, se posaient sur les feuilles comme des papillons blancs. Il leur jeta des pierres; les pierres, sans rien toucher, retombaient. Il se maudit, aurait voulu se battre, hurla des imprécationss, étouffaitt de rage.

Et tous les animaux qu'il avait poursuivis se représentèrentnt, faisant autour de lui un cercle étroitt. Les uns étaientt assis sur leur croupe, les autres dresséss de toute leur taille. Il restait au milieu, glacé́ de terreur, incapable du moindre mouvement. Par un effort suprêmee de sa volonté́, il fit un pas ; ceux qui perchaient sur les arbres ouvrirent leurs ailes, ceux qui foulaient le sol déplacèrentnt leurs membres; et tous l'accompagnaient.

Les hyèness marchaient devant lui, le loup et le sanglier par-derrièree. Le taureau, à̀ sa droite, balançaitt la têtee ; et, à̀ sa gauche, le serpent ondulait dans les herbes, tandis que la panthèree, bombant son dos, avançaitt à̀ pas de velours et à̀ grandes enjambéess. Il allait le plus lentement possible pour ne pas les irriter ; et il voyait sortir de la profondeur des buissons des porcs-épicss, des renards, des vipèress, des chacals et des ours.

Julien se mit à̀ courir; ils coururent. Le serpent sifflait, les bêtess puantes bavaient. Le sanglier lui frottait les talons avec ses défensess, le loup l'intérieurr de ses mains avec les poils de son museau. Les singes le pinçaientt en grimaçantt, la fouine se roulait sur ses pieds. Un ours, d'un revers de patte, lui enleva son chapeau ; et la panthèree, dédaigneusementt, laissa tomber une flèchee qu'elle portait à̀ sa gueule.

Une ironie perçaitt dans leurs allures sournoises. Tout en l'observant du coin de leurs prunelles, ils semblaient méditerr un plan de vengeance ; et, assourdi par le bourdonnement des insectes, battu par des queues d'oiseau, suffoqué́ par des haleines, il marchait les bras tendus et les paupièress closes comme un aveugle, sans mêmee avoir la force de crier grâcee.

Le chant d'un coq vibra dans l'air. D'autres y répondirentt. C'étaitt le jour ; et il reconnut, au- delà̀ des orangers, le faîtee de son palais.

Puis, au bord d'un champ, il vit, à̀ trois pas d'intervalles, des perdrix rouges qui voletaient dans les chaumes. Il dégrafaa son manteau, et l'abattit sur elles comme un filet. Quand il les eut découvertess, il n'en trouva qu'une seule, et morte depuis longtemps, pourrie.

Cette déceptionn l'exaspéraa plus que toutes les autres. Sa soif de carnage le reprenait ; les bêtess manquant, il aurait voulu massacrer des hommes.

Il gravit les trois terrasses, enfonçaa la porte d'un coup de poing ; mais, au bas de l'escalier, le souvenir de sa chèree femme détenditt son cœur. Elle dormait sans doute, et il allait la surprendre.

Ayant retiré́ ses sandales, il tourna doucement la serrure, et entra.

Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la pâleurr de l'aube. Julien se prit les pieds dans des vêtementss, par terre ; un peu plus loin, il heurta une crédencee encore chargéee de vaisselle. « Sans doute, elle aura mangé́ », se dit-il ; et il avançaitt vers le lit, perdu dans les ténèbreses au fond de la chambre. Quand il fut au bord, afin d'embrasser sa femme, il se pencha sur l'oreiller où̀ les deux têtess reposaient l'une prèss de l'autre. Alors, il sentit contre sa bouche l'impression d'une barbe.

Il se recula, croyant devenir fou ; mais il revint prèss du lit, et ses doigts, en palpant, rencontrèrentt des cheveux qui étaientt trèss longs. Pour se convaincre de son erreur, il repassa lentement la main sur l'oreiller. C'étaitt bien une barbe, cette fois, et un homme ! un homme couché́ avec sa femme !

Éclatantt d'une colèree démesuréée, il bondit sur eux à̀ coups de poignard. Et il trépignaitt, écumaitt, avec des hurlements de bêtee fauve. Puis il s'arrêtaa. Les morts, percéss au cœur tout de suite, n'avaient pas mêmee bougé́. Il écoutaitt attentivement leurs deux râless presque égauxx, et, à̀ mesure qu'ils s'affaiblissaient, un autre, tout au loin, les continuait. Incertaine d'abord, cette voix plaintive longuement pousséee, se rapprochait, s'enfla, devint cruelle ; et il reconnut, terrifié́, le bramement du grand cerf noir.

Et comme il se retournait, il crut voir dans l'encadrure de la porte, le fantômee de sa femme, une lumièree à̀ la main.

Le tapage du meurtre l'avait attiréee. D'un large coup d'œil, elle comprit tout, et s'enfuyant d'horreur laissa tomber son flambeau.

Il le ramassa.

Son pèree et sa mèree étaientt devant lui, étenduss sur le dos, avec un trou dans la poitrine ; et leurs visages, d'une majestueuse douceur, avaient l'air de garder comme un secret éternell. Des éclaboussuress et des flaques de sang s'étalaientt au milieu de leur peau blanche, sur les draps du lit, par terre, le long d'un christ d'ivoire suspendu dans l'alcôvee. Le reflet écarlatee du vitrail, alors frappé́ par le soleil, éclairaitt ces taches rouges, et en jetait de plus nombreuses dans tout l'appartement. Julien marcha vers les deux morts en se disant, en voulant croire, que cela n'étaitt pas possible, qu'il s'étaitt trompé́, qu'il y a parfois des ressemblances inexplicables. Enfin, il se baissa légèrementnt pour voir de tout prèss le vieillard ; et il aperçutt, entre ses paupièress mal ferméess, une prunelle éteintee qui le brûlaa comme du feu. Puis il se porta de l'autre côtéé de la couche, occupé́ par l'autre corps, dont les cheveux blancs masquaient une partie de la figure. Julien lui passa les doigts sous ses bandeaux, leva sa têtee ; – et il la regardait, en la tenant au bout de son bras roidi, pendant que de l'autre main, il s'éclairaitt avec le flambeau. Des gouttes, suintant du matelas, tombaient une à̀ une sur le plancher.

À̀ la fin du jour, il se présentaa devant sa femme, et d'une voix différentee de la sienne, il lui commanda premièrementt de ne pas lui répondree, de ne pas l'approcher, de ne plus mêmee le regarder, et qu'elle eûtt à̀ suivre, sous peine de damnation, tous ses ordres, qui étaientt irrévocabless.

Les funérailless seraient faites selon les instructions qu'il avait laisséess par écritt, sur un prie-Dieu, dans la chambre des morts. Il lui abandonnait son palais, ses vassaux, tous ses biens, sans mêmee retenir les vêtementss de son corps, et ses sandales, que l'on trouverait au haut de l'escalier.

Elle avait obéii à̀ la volonté́ de Dieu, en occasionnant son crime, et devait prier pour son âmee, puisque désormaiss il n'existait plus.

On enterra les morts avec magnificence, dans l'églisee d'un monastèree à̀ trois journéess du châteauu. Un moine en cagoule rabattue suivit le cortègee, loin de tous les autres, sans que personne osâtt lui parler.

Il resta pendant la messe, à̀ plat ventre au milieu du portail, les bras en croix, et le front dans la poussièree.

Aprèss l'ensevelissement, on le vit prendre le chemin qui menait aux montagnes. Il se retourna plusieurs fois, et finit par disparaîtree.

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