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Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 1 — 閱讀文本

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 1

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Chapitre 1

Bélonie, le premier du lignage des Bélonie à sortir du Grand Dérangement, était déjà un vieillard épluché quand la charrette se mit en branle. Et il déchiffra pour les jeunesses qui montaient à bord la légende de la charrette de la Mort. Il l'avait vue de près tant et tant de fois, entendue, Bélonie, entendue, car personne jamais n'avait vu ce sombre fourgon, sans portières ni fanaux, tiré par six chevaux flambant noirs, une charrette qui parcourait le monde depuis le commencement des temps.

«Si parsonne l'a onques vue, comment c'est qu'on sait qu'elle est noire, votre charrette? que planta Pélagie en plein dans le front du vieux radoteux.

—Hi!»

…pour toute réponse de Bélonie. Car en bon conteur de sa profession, il se réservait pour ses contes, Bélonie, et ne gaspillait jamais sa salive dans des obstinations perdues. Verrait qui verrait. Aucun vivant n'a encore vu la Mort et tout le monde la connaît. Tout le monde connaît le Diable encorné, l'Archange saint Michel accoté sur sa lance, et la charrette fantôme, noire, sans portières, tirée par trois paires de chevaux, voilà. Et qu'on n'en parle plus.

D'accord, qu'on n'en parle plus. Mais Pélagie savait qui en reparlerait le premier. Et à coups de hue! dia! elle remit les boeufs en marche. La charrette de la Mort pouvait s'aller embourber dans les marais de Géorgie; elle, Pélagie, conduirait les siens dans la charrette de la Vie.

«Embarque, Célina, et prête point attention au radoteux.»

Célina garrocha sa besace sur les genoux du radoteux et enfourcha la ridelle.

«Tu m'avartiras quand ça sera mon tour de marcher, Pélagie. Je suis point plus décrépite qu'un autre.»

…Point plus décrépite, non, juste un brin plus clopeuse. Mais Bélonie dit ça sans dire un mot, et sans cesser de sourire de toutes ses brèches à Célina qui épluchait sa pensée jusqu'au coeur.

«Fallit qu'on l'amenit à tout drès, c'ti-là.»

Fallit. On ne laisse pas seul en Géorgie un vieillard qui approche cent ans et qui n'a plus ni famille ni parenté parmi les vivants. Pélagie n'aurait pas eu le coeur de laisser derrière le doyen des déportés, même s'il devait traîner avec lui jusqu'à la Grand'Prée sa charrette fantôme.

«Il la traînera, je le connais, que renchérit Célina. Pourvu qu'il se mette point en tête d'y atteler nos boeufs… Bien le bonjour, jeunes genses, dérangez-vous pas pour moi.»

Les jeunes gens, c'était les trois fils de Pélagie et sa fille Madeleine qui rangeait déjà les affaires de Célina avec les hardes, les victuailles et les paillasses, tout ce qui restait de biens aux LeBlanc, après quinze ans de Géorgie. On avait tout vendu: linges de toile et coupes d'étain réchappés du Dérangement, meubles, volailles, moutons, même un abri de planches qui avait soulagé leur exil et empêché la famille de partir à la dérive comme tant d'autres.

«Pas moi! qu'avait crié Pélagie en voyant tomber les déportés comme des mouches tout le long des côtes géorgiennes. Je planterai aucun des miens en terre étrangère.»

Et à partir de ce jour-là, son premier jour de terre ferme après des mois et des mois au creux des lames de trente pieds qui depuis les rives d'Acadie avaient déjà avalé la moitié de ses gens, Pélagie avait juré aux aïeux de ramener au moins un berceau au pays. Mais ses enfants avaient poussé trop vite, même la petite Madeleine née en pleine goélette anglaise; et quand enfin Pélagie put appareiller, son dernier-né avait quinze ans. Et pour tout bâtiment, Pélagie gréa une charrette.

Une charrette et trois paires de boeufs de halage qui lui avaient coûté quinze ans de champs de coton, sous le poids du jour et sous la botte d'un planteur brutal qui fouettait avec le même mépris ses esclaves noirs et les pauvres blancs. Elle, Pélagie Bourg dite LeBlanc, attelée à la charrue des esclaves! Elle qui avait connu la prospérité et l'indépendance en terre d'Acadie… oui, l'indépendance. Car l'Acadie, à force d'être ballottée d'un maître à l'autre, avait fini par se faufiler entre les deux, par les leurrer tous et par mener ses affaires toute seule, juste sous le nez des Louis et des George des vieux pays qui reniflaient encore du côté des épices.

Et sans souffler mot, la petite colonie d'Atlantique laissait les rois de France et d'Angleterre se renvoyer des cartes revues et corrigées d'Acadie et de Nova Scotia, pendant qu'elle continuait allègrement à planter ses choux. Ça ne devait pas durer, c'était des choux gras. Et les soldats anglais qui rêvaient d'un coin de terre se mirent à lorgner ces champs-là.

L'exil, c'est un dur moment à passer pour l'Histoire. Hormis qu'elle en sorte.

Pélagie avait entendu dire que tout le long de la côte, en Caroline, dans la Marilande, et plus au nord, des Acadiens sortis des goélettes du gouverneur Lawrence, comme elle, et garrochés au hasard des anses et des baies, transplantaient petit à petit leurs racines flottantes en terre étrange.

«Lâcheux!» qu'elle n'avait pu s'empêcher de leur crier par-delà sa frontière de Georgie.

Car les racines, c'est aussi les morts. Or Pélagie avait laissé derrière, semés entre la Grand' Prée et les colonies du Sud, un père et une mère, un homme et un enfant qui l'appelaient chaque nuit depuis quinze ans: «Viens-t'en!»

Viens-t'en!…

…Quinze ans depuis le matin du Grand Dérangement. Elle était une jeune femme à l'époque, vingt ans, pas un an de plus, et déjà cinq rejetons dans les jupes… quatre, à vrai dire, le cinquième étant en route. Ce matin-là, le destin l'avait surprise aux champs où son aîné, que Dieu ait son âme!, l'avait rattrapée à coups de Viens-t'en! viens-t'en! Le cri lui avait collé au tympan.

Viens-t'en… et elle a vu les flammes monter dans le ciel. L'église brûlait, Grand'Prée brûlait, la vie qu'elle avait laissée jusque-là couler dans ses veines fit un seul bouillon sous sa peau et Pélagie crut qu'elle allait éclater. Elle courait en se tenant le ventre, enjambant les sillons, les yeux sur la Grand'Prée qui avait été la fleur de la baie Française. On empilait déjà les familles dans les goélettes, jetant pêle-mêle les LeBlanc avec les Hébert avec les Babineau.

Des marmots issus de Cormier cherchaient leur mère dans la cale des Bourg qui huchaient aux Poirier d'en prendre soin. D'une goélette à l'autre, les Richard, les Gaudet, les Chiasson tendaient les bras vers les morceaux de leurs familles sur le pont des autres et se criaient des «prends garde à toi!» que la houle emportait en haute mer.

…Ainsi un peuple partit en exil.

Et elle, Pélagie, avec les lambeaux de famille qu'elle avait réussi à rescaper du Dérangement, avait atterri à l'Île d'Espoir, au nord de la Georgie. Île d'Espoir! le seul bon augure de ce nom avait gardé en vie cette femme, veuve d'Acadie, et ses quatre orphelins. L'espoir, c'était le pays, le retour au paradis perdu.

«Un paradis qu'avont pourtant pardu les Richard et les Roy, que s'empressa d'ajouter Célina en levant le nez. Pourquoi c'est faire qu'ils avont caillé tout d'un coup, les faignants?»

Pas caillé, non, choisi. À regret, pour la plupart, mais choisi tout de même. Tout le monde peut pas recommencer sa vie à son retour d'âge, Célina. Et la recommencer à zéro, à tâtons, et à pied. Les adieux de la charrette à l'Île d'Espoir ne furent pas joyeux, en dépit du sourire plein la face de Bélonie et des huchements de Pélagie à ses commères d'exil:

«Je replanterai votre baillarge laissée en fleur et je vous en ferai de la soupe quand vous vous déciderez de rentrer au pays!»

Et les voisines s'essuyaient les joues et le menton du revers de la main en s'appuyant sur les hommes ou les enfants qui leur restaient. Tandis que dans un grand huhau! Pélagie remettait en marche sa charrette à boeufs.

Mais dans les propres ornières de la charrette de Pélagie grinçaient les roues invisibles de la charrette de la Mort. Et le vieux radoteux de Bélonie reprit son récit là même où le pied bot de Célina avait planté son point d'orgue.

…Donc la charrette grinçait des roues pour avertir les vivants de s'enlever de son chemin, qu'elle ne venait que pour les trépassés, les moribonds ou les marqués du destin. C'est ainsi qu'on l'avait entendue à la mort du défunt Sirois à Basile Gautreau au printemps, tombé d'épuisement dans un champ de tabac; et la veille du trépas de la pauvre Barbe à Babée le long de la rivière Savannah; et lors du naufrage de la défunte Espérance, au large des îles, alors que la charrette avait grincé toute la nuit sur toutes les côtes de la Grande Échouerie. Après ça venez dire à Bélonie le conteux, vieil homme d'Acadie, que la Faucheuse n'est pas de la famille ou de la parenté. Et il expliqua aux jeunesses qui en riaient de peur et de sueur dans les yeux que la Mort est la plus sûre compagne de route de l'homme, la seule sur qui tu peux compter en dernière instance pour t'arracher aux dangers de la vie.

Pélagie en fouetta ses boeufs.

«Je pourrions point parler de la pluie et du beau temps pour mieux larguer notre charrette sus le chemin du Nord?»

Célina ne perdit pas de temps et se rangea du côté de Pélagie:

«J'allons-t-i l'endurer jusqu'au pays, le prophète de malheur? Le voyage pourrait être long, on sait jamais, languir des mois, des années.

—Des générations», que ricana Bélonie.

Et il ajouta hi! par fidélité à lui-même.

Ah! là, il commençait à lui gratter les nerfs, à la Célina. Énerver aussi Pélagie. Se mêler de compter les générations qui séparaient l'exil du retour! Mais quel Jérémie l'avait engendré, celui-là? Se souvenait-il au moins, le sorcier, qu'on avait fait l'aller en quelques mois?

Le vieux plissa les yeux.

«Pour descendre dans le sû, ils nous avont fourni les bâtiments», qu'il fit sans broncher.

Célina en avala sa glotte. Eh bien oui, une déportation se fait comme ça, figurez-vous! on vous fournit les goélettes, s'il fallait! Comme on fournit la corde et la potence aux condamnés. Ça serait-i' une raison, ça, pour les regretter, leurs potences et leurs bâtiments? Allait-i' falloir asteur exiger des bourreaux le voyage de retour?

«S'il y a une parsonne à bord qui trouve que j'avançons point assez vite, c'tuy-là peut toujours s'en aller cogner sur le gouverneur Lawrence pour y demander de nous affréter une goélette.

—Taise-toi, Jeannot, on parle point sus c'te ton au plus vieux vieillard du pays.»

Et Pélagie reprit les rênes des mains de son fils.

La charrette roulait déjà depuis plusieurs jours, allègre sur ses quatre roues huilées à la sève de tournesol, ses ridelles dentelées dans le ciel, et son pont tanguant comme une goélette au large, quand les boeufs de tête s'arrêtèrent brusquement, immobilisant tout l'équipage. Pélagie se dressa. Les autres attendirent.

«Mais c'est la Catoune!» que fit Célina qui venait de sauter de la charrette.

C'était la Catoune, en effet, l'enfant de Beaubassin échouée dans la mauvaise goélette lors du Grand Dérangement. On n'avait jamais réussi à défricher les origines de cette petite fille d'à peine trois ans, qui n'apportait pour tout bagage qu'un surnom, le nom de sa terre de Beaubassin et un cri: «Zé faim!» Elle avait dû passer de pont de navire en pont de navire, la Catoune, car personne ne pouvait expliquer comment, en plein océan, elle avait surgi dans la cale du Nightingale qui transportait les LeBlanc, les Richard, les Roy, les Belliveau, les Bourg et des morceaux de familles Babin et Babineau.

«D'où c'est qu'elle vient comme ça?»

Sûrement de l'Île d'Espoir, à pied, à la course même. Elle avait dû courir en flairant les boeufs, comme un chien. Comme un chat. Elle était de la famille des chats, la Catoune.

«Mais grouillez-vous, Charlécoco! vous voyez point qu'elle est à bout, l'enfant de Dieu?»

Oui, elle gisait à travers la route, la pauvre, râlant et tremblant de tout son corps de chat mouillé. Et Charles et Jacquot, les jumeaux de Pélagie, si fondus de corps et d'esprit qu'on avait fini par fondre leurs noms en un seul et ne plus les interpeller qu'au pluriel, soulevèrent ensemble l'enfant de Dieu qui après quatre ou cinq jours de jeûne ne pesait pas plus lourd qu'un ange.

«Et là, quoi c'est que j'en faisons?»

Jean arracha aussitôt Catoune des bras de sa paire de frères empotés et la déposa sur le fourrage au fond de la charrette.

«S'y en a pour sept, y en a pour huit», que répondit Pélagie à la paupière froncée de Célina.

Elle avait rendu la même sentence quinze ans plus tôt, la jeune Pélagie, allant jusqu'à partager son lait entre tous les nouveau-nés garrochés sur la côte géorgienne et mettant ainsi en péril la vie de sa propre fille. Madeleine en avait crié durant six mois, puis s'était accoutumée aux hérésies de sa mère qui croyait que charité bien ordonnée commence par les autres.

C'est ainsi que la Catoune, qui n'avait jamais appris à couper les cheveux en quatre, finit par glisser son petit être dans les plis des jupes de Pélagie chaque fois qu'elle se sentait menacée. Longtemps menacée, la Catoune, sans doute dès les premiers jours de l'Événement. Pélagie se souvenait de cette petite réfugiée jetée un matin au fond du Nightingale et saignant de partout, vraiment de partout. Célina avait fait le nécessaire, en guérisseuse et sage-femme de son métier. Le reste, c'est Pélagie qui s'en chargea, un reste qui devait durer quinze ans.

«Apporte du lait, Madeleine.»

Toute la charrette dressa le cou. Du lait? Mais où trouver du lait à la frontière de la Géorgie et des Caroline, en terre étrangère, dans un chariot tiré par six boeufs? Où avait-elle la tête, Pélagie? Même Bélonie-le-Vieux cessa de sourire un instant et dévisagea cette femme de trente-cinq ans qui demandait du lait aux pierres des champs.

Pas aux pierres, non, Bélonie, à la vie, la vie qui grouillait tout autour de la charrette, comme autour de leur cabane de planches durant quinze ans, comme en pleine mer durant des mois, comme au temps du bonheur durant un siècle d'Acadie. La vie ne s'arrête pas de respirer simplement parce qu'elle prend le chemin du Nord, voyons, et n'est pas plus vie au logis que sur la grand-route. Les Hébreux ont bien, eux, traversé le désert. Et puis de toute manière, toute la vie est un voyage, façon de parler.

«Ça fait que va nous qu'ri' du lait, Madeleine. Je pouvons toujou' ben pas quitter crever cette esclave du bon Dieu.»

Et Madeleine obéit.

Hi!…

Oui, Bélonie, ce matin-là, la charrette de Pélagie était plus forte que la vôtre, riez-en à votre aise. Car au bout d'une heure, Madeleine revint non seulement avec du lait mais avec toute la chèvre. Et la Catoune fut sauvée.

Pélagie, sans interroger sa fille, sentit pourtant qu'il valait mieux ne pas s'attarder, qu'un chevrier dans un champ environnant allait bientôt faire le compte de ses bêtes et que… «Huhau!» …de toute façon, la Grand'Prée n'était point à la porte.

Deux jours plus tard, la Catoune riait avec les autres et menait sur l'air, pépillant et gazouillant comme un oiseau, car la fée des bois ne s'était jamais souciée de filtrer son âme dans des mots. Elle disait tout, Catoune, sans rien dire. Et petit à petit, on devina par bribes les vrais motifs de sa fugue.

Elle n'en était pas à sa première disparition, la sauvage. Toute son enfance, elle l'avait courue dans les bois, au creux des marais, ou le long des dunes. Au commencement, elle mangeait dans les écuelles qu'on lui laissait sur les perrons, aussi bien chez les Blanchard, que les Richard, que les Roy. Mais à mesure que son appétit grandissait avec sa taille, elle s'approchait de plus en plus de la table de Pélagie.

Au point que Pélagie l'avait comptée dans la charrette. La veuve d'Acadie n'abandonnerait pas à l'exil l'orpheline de tout un peuple. Catoune retournerait à sa terre de Beaubassin.

Mais Catoune avait dû oublier Beaubassin après des années d'errance, car au matin du départ de la charrette, elle avait disparu.

«Bâsir à l'heure de lever le pied, c'est curieux.»

Et Pélagie avait attendu Catoune durant deux jours.

«Plus un mot, Charlécoco! vous auriez espéré votre chien si votre chien avait bâsi.»

Charles et Coco s'étaient renfrognés: ils n'avaient pas de chien.

Mais après deux jours:

«Si le Ciel en a décidé autrement pour Catoune, faut point tenter Dieu, qu'elle avait dit. Allez, les bessons, attelez.»

Et les jumeaux n'avaient point perdu de temps, attachant les jougs aux bêtes et les bêtes à la charrette… tandis que la Catoune, couchée dans le foin sauvage, flairait le vent pour deviner vers quel horizon s'ébranlerait l'équipage. Durant plusieurs jours, longeant les buissons, coupant à travers bois, elle avait suivi puis devancé la charrette jusqu'à tomber d'épuisement quasiment sous les pattes des boeufs d'en avant.

«Quoi c'est qu'il lui a pris, à la tête ébouriffée?» que jetèrent au ciel les deux bras décharnés de Célina.

Rien, sinon que dans la petite tête ébouriffée il n'y avait jamais eu place pour la sécurité et les garanties. Et la Catoune n'avait pas pris de chance qu'on la renvoie aux Richard déjà établis sur des plantations.

Pélagie regarda avec tendresse cette fille de moins de vingt ans qui était partie seule, à pied et à jeun, décidée à suivre les déportés jusqu'en Acadie. Et s'essuyant le nez du revers de la main, elle claqua un grand coup de fouet sur le flanc des boeufs.

«Si Beaubassin est encore sous le soleil, tu le retrouveras, ma fille», qu'elle dit.

Et chacun comprit que la Catoune aurait désormais son écuelle et sa botte de paille, comme les autres. Célina se le tint pour dit.

«De toute façon, c'est point moi qu'aurais le droit de regimber.»

Ça, pour qu'on sache bien, à la grandeur du continent, qu'elle-même était montée dans la charrette des autres, la Célina, et qu'elle le savait.

…Depuis son tout jeune âge qu'elle montait les montures des autres, et logeait dans les logis des autres. Car Célina n'était pas, à l'instar de Catoune ou des enfants trouvés dans les cales, une orpheline de la Déportation; elle l'était de naissance. Certains avaient chuinté entre leurs dents qu'elle aurait pu sortir d'un père micmac, Célina, et d'une mère sorcière ou coureuse de bois. Mais ils se taisaient devant la vieille fille, les grand'langues, car la mégère était aussi guérisseuse et sage-femme. Et depuis qu'on avait vu le dernier-né des Savoy de Grand'Pré sortir du corps de sa mère un pied de six orteils… ça vous apprendra à colporter des méchancetés.

Une vocation de sage-femme naît bizarrement en Acadie. À la manière de la carrière d'un Suisse dans la marine. Une sage-femme va toujours chercher ses rêves dans le ventre des autres, à croire que ce métier-là est réservé aux veuves ou aux stériles. Mais rien ne prouvait que Célina fût stérile.

Elle n'avait pas eu l'occasion de rien prouver. Elle avait raté sa chance, c'est tout. Une chance qui aurait pu sourire à Célina vers ses trente-cinq ans, comme tout le monde, à l'âge où les filles solitaires et désavantagées rencontrent d'ordinaire un partenaire avantageux, comme c'est la coutume dans un pays qui s'abandonne plus souvent à la chance qu'à la raison. Mais la chance de Célina fut engloutie dans la déportation collective et la pauvre fille passa le cap de ses trente-cinq ans au fond d'une goélette.

Ensuite, allez courir après un destin qui vous a fait la nique! Même une boiteuse, rejeton d'un père et d'une mère hypothétiques, conserve sa dignité. Et Célina, en posant le pied en Géorgie, se remit à glaner de nouvelles plantes médicinales et à mettre au monde les enfants des autres.

Les plantes de Célina allaient se révéler de toute première nécessité dès le début du voyage. Au point que des conteurs-chroniqueurs de la mauvaise lignée auraient pu, un siècle ou deux plus tard, prêter à Pélagie qui recueillait Célina dans sa charrette des intentions intéressées.

Comme si!

Comme si Pélagie-la-Charrette, héroïne du retour des aïeux au pays, avait pu nourrir des intentions pareilles, des intentions autres que l'intention de rentrer, asteur!

Et Pélagie-la-Gribouille, sa descendante du siècle suivant, remit encore un coup tous les traîneux de la maçoune à leur place en jurant qu'elle écrirait elle-même l'histoire du pays, s'il fallait, l'histoire vraie, celle de sa famille et lignée déportées dans le Sud et qui, sans la charrette de Pélagie, son aïeule, y seraient restées. Voilà.

Au dire de mon cousin, Louis à Bélonie, c'est sans doute Pélagie-la-Gribouille qui avait raison: son arrière Pélagie, première du nom, ne pouvait pas se prêter, dans les circonstances, à une telle gymnastique de mauvaises intentions. Si elle avait pris la guérisseuse dans sa charrette, c'est parce que la guérisseuse était elle-même une infirme, sans parents ni parenté, sans attaches sinon à ses plantes. Et Pélagie avait pris les plantes avec Célina.

Et le vieux Bélonie pour les mêmes raisons.

«Hi!…»

Naturellement, Bélonie allait ricaner. On accueillait une fille sans ancêtres et un centenaire sans héritiers pour les mêmes, raisons? Hi!

«Ça revient au même.»

…Au même, heuh!

«Si vous pouviez itou vous faire une raison et tâcher d'oublier votre charrette de temps en temps. Des morts, j'en ons tous eus. Les uns plus que les autres, chacun plus que sa part. Et faut point blâmer le bon Dieu pour ça.»

Bélonie planta ses yeux en plein dans ceux de Pélagie. Depuis quand blâmait-il quelqu'un pour ça, lui? Chacun halait sa charrette, c'est tout, avec chacun les siens dedans. Elle ramenait ses vivants dans une charrette de bois franc; et lui, le nonagénaire, qui avait vu sombrer quasiment sous ses yeux…

…Non, Bélonie, vous ne l'avez point vu…

…il avait vu la tempête séparer les goélettes et la sorcière de vent en emporter une dans son tourbillon, le Duke Wellington qui entraînait toute sa descendance au fond des eaux.

Non, Bélonie!

…Il n'accusait personne, il ne se plaignait pas, ne geignait pas, mais il avait bien acquis le droit de sourire à sa manière à la Faucheuse qui le suivait, ses pas dans les siens, depuis son premier jour d'exil.

«J'en connais pourtant, Bélonie, qui se sont refait une vie à passé septante ans!»

Bélonie continuait à hocher la tête. Les butés n'entendraient donc jamais raison? Il n'avait pas renoncé à la vie, Bélonie, la preuve, hein! il lui avait accolé l'autre, c'est tout. Les deux charrettes pouvaient bien rouler en caravane, les huit roues dans les mêmes rouins. Quant à lui, Bélonie, il ne remonterait pas au pays tout seul, mettez-vous-le dans la caboche!

«Vieux toqué!»

Mais Pélagie arrêta net Célina. Chacun ses bagages et chacun ses fantaisies.

Pourvu seulement que la charrette de Bélonie ne prît pas les devants, devant celle de Pélagie.

«Huhau! les boeufs, hop, par le nord! Et que j'en attrape point un seul à virer la tête par le sû.»

Hi…

Il avait quand même marqué un point, Bélonie, sa charrette suivrait.

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