Chapitre 8 - Le mulot à sabot
Chapitre 8
Le mulot à sabot
Le lendemain, au petit matin, Benoît mange sa dernière bouchée de céréales santé lorsqu'il entend la voiture de Madouesse. Il rince son bol tout doucement. En sortant à pas feutrés de la cuisine, il voit Emma dans l'escalier, les yeux à peine ouverts, avec une brassée de Barbies.
— Viens jouer, marmonne-t-elle.
— Non, ma tante Madeleine m'attend, chuchote-t-il. Va te coucher.
— Je veux aller avec toi.
— Non, Emma. Je dois travailler pour ma tante.
— Après ?
— Oui, mais je veux pas jouer aux Barbies.
— Aux Barbiiies !
— Chut, Emma !
— Benoooît !
— Ne réveille pas Maman et Papa. Maman jouera peut-être avec toi plus tard, si tu la laisses dormir. T'es mieux de monter dans ta chambre.
Il embrasse Emma et part.
De sa voiture, Madouesse aperçoit Emma à la fenêtre de sa chambre. Elle regarde son frère marcher vers la voiture. Boudée, elle colle son visage contre la vitre jusqu'à aplatir son nez.
Benoît ouvre la portière de la voiture.
— Qu'est-ce qui se passe avec ta soeur pour qu'elle fasse une pareille face de crêpe ?
— Face de crêpe ! s'esclaffe Benoît. Elle est frustrée parce que je ne veux plus jouer aux Barbies. C'est la seule chose à laquelle elle veut jouer.
— Tu fais bien de refuser. Il faudrait qu'elle joue à d'autres jeux aussi. Faut pas la gâter ni la laisser tout contrôler.
— Justement, répond Benoît.
Emma est très gâtée. Si seulement mes parents s'en rendaient compte aussi.
— Les Barbies n'existaient pas dans ma jeunesse. Ma seule poupée était un bébé sans cheveux. Après le décès de Maman, je n'avais plus le temps de jouer. Mais parfois, j'aidais mes frères à créer un petit village dans notre cour. Ils traçaient des chemins dans le gravier avec leurs petits camions et leurs petites autos, puis je leur fabriquais des petites bâtisses faites de boîtes vides.
— Vous jouiez vraiment dans le gravier avec mon grand-père et mon grand-oncle ?
— Oui, et j'aimais beaucoup ça. C'est difficile pour toi d'imaginer, mais un jour tu seras vieux toi aussi et les jeunes auront de la difficulté à croire que dans sa jeunesse, le vieux Benoît pourchassait un lutin avec sa grand-tante !
Benoît rit.
— Qu'est-ce que vous avez raconté à mes parents pour venir me chercher ce matin ?
— Je leur ai dit que j'attends de la visite ce midi et que j'ai besoin de ton aide pour aménager une chambre à coucher, entre autres…
— Vous avez menti.
— Pas tout à fait, dit-elle, un peu mal à l'aise. C'est vrai que mon amie Corinne arrive de Fredericton ce midi et que je vais lui offrir de coucher chez moi, mais elle voudra sûrement aller coucher chez sa parenté. Allons déplacer le lit tout de même pour garder ma parole. Ensuite, nous irons voir si Ti-Grisou a pris l'appât.
Benoît pouffe de rire. Madouesse aussi. Il n'en revient pas qu'une adulte ait rafistolé la vérité pour passer du temps avec lui. Et personne ne croirait que cette ancienne institutrice mentirait pour piéger un lutin !
Même dans la brume matinale, ils repèrent facilement la pierre rouge dans l'herbe en bas de la levée. Le sabot n'y est plus.
— Pas de sabot. Ni de Ti-Grisou. Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demande Benoît.
— On attend, dit Madouesse, résolument. La patience est une vertu, Benoît.
Sans plus, ils s'assoient sur leurs cartons et attendent ainsi sur la levée pendant plus d'une heure, jusqu'à ce que la brume commence à se dissiper.
— Ç'a l'air que mon piège n'a pas marché, dit Madouesse, maintenant découragée. À mon âge, c'est fort probable que je ne reverrai plus jamais Ti-Grisou.
Elle sort le sabot restant de sa poche et le place dans la main de Benoît.
— Tu peux le garder comme souvenir.
Benoît ne la remercie pas, car il a les yeux rivés sur le marais.
— Ti-Grisou, souffle Benoît.
Sa tante suit son regard. Dans l'herbe en bas de la digue un capuchon gris apparaît. Suivi d'un autre ! Puis d'un autre !
— Trois Ti-Grisous ! chuchote Madouesse, abasourdie.
Ils sont enveloppés dans leurs capes grises capuchonnées, comme trois chrysalides dans leurs cocons. Lentement, ils ouvrent leurs capes.
Sidérés, Benoît et Madouesse n'osent pas bouger devant les trois paires d'yeux minuscules fixés sur eux. Leurs cheveux sont ébouriffés comme de petites touffes de foin. Leurs grandes chemises et leurs pantalons jusqu'aux genoux sont gris. Au lieu des chaussures pointues de lutin, ils sont chaussés de mocassins. Eux aussi restent immobiles comme des sentinelles.
Au loin, derrière les lutins, Benoît et Madouesse aperçoivent un mouvement dans l'herbe. Encore un lutin ! Il doit être en train de se frayer un chemin pour rejoindre les autres. Mais ce qui surgit de l'herbe est à quatre pattes. Ce n'est qu'un mulot brun et grisâtre. Mais voilà que cette souris des champs se dresse debout sur deux pattes avec le « sabot-appât » dans la gueule !
Le neveu et sa vieille tante n'en croient pas leurs yeux ! Le mulot laisse tomber le sabot et une bouffée de vapeur grise engouffre l'animal. Madouesse et Benoît peuvent à peine discerner la silhouette qui ondule et s'allonge dans sa capsule grisâtre, mais au bout de quelques secondes, la capsule s'évapore, révélant une petite dame lutine !
Les deux chasseurs de lutins ont le souffle coupé de stupéfaction. La toute petite dame est vêtue d'une longue robe argentée et scintillante comme la rosée. Ses beaux cheveux longs, comme un voile brun, sont couronnés de deux tresses autour de sa tête.
— Quelle beauté sublime, dit doucement Madouesse émerveillée !