Chapitre 9
Marie voulait m'aider.
— Y'aurait-ti pas une pilule que tu pourrais prendre ?
Je ne lui en voulais pas de poser la question, mais la réponse était loin d'être simple. Bien sûr, des pilules, il y en a de toutes les couleurs et de toutes les sortes. Je me gardai tout de même de parler de la petite pilule verte qu'on avait donnée aux soldats chargés de missions dangereuses lors du Débarquement, pilule qui provoquait la mort instantanément et qui devait être avalée par ceux qui seraient surpris par l'ennemi, afin d'éviter qu'ils ne divulguent des informations secrètes. Car contrairement à moi, Marie s'émeut de tout, y compris du suicide. Elle aurait peut-être conclu que j'étais dépressive quand, au fond, je suis bien plus révoltée que dépressive.
Je tentai donc d'expliquer à Marie que, puisque ce sont surtout les femmes qui souffrent d'agoraphobie, le fait de leur prescrire un anxiolytique ressemble trop à une solution de facilité — comme un baume qu'on mettrait sur une plaie —, à une façon de les faire taire et de reporter aux calendes grecques toute nécessité d'examiner la racine du mal. Le médicament, en calmant le malaise, risquerait d'atténuer aussi le questionnement sur sa cause. J'ajoutai qu'un bon nombre d'agoraphobes abhorrent les médicaments : exaspérées de se voir si dépendantes de leurs proches pour leurs moindres déplacements, elles détestent l'idée même de la dépendance. Pour elles, aucune dépendance ne peut être synonyme de guérison.
Pour être sûre que Marie comprenne bien, je lui parlai de la source qui se trouve à une quinzaine de minutes de route de chez nous, où beaucoup de gens aiment se rendre puiser de l'eau pure et claire le plus gratuitement du monde. Marie ne connaissait pas cet endroit.
— En tout cas, pour moi, cte source-là, c'est rendu une vraie montagne. Pourtant, y'a des maisons presque tout le long de la route. O. K., c'est pas du grand paysage, ben c'est pas la brousse non plus. Pis c'est plusse anglais, ben me semble que je devrais pouvoir y aller pareil.
Marie ne bougeait plus du tout. J'avais un bon sujet.
— Le pire c'est que j'arrête pas d'y penser. Je veux pouvoir y aller quand ça me le dit, mais je m'en sens pas capable, pis ça me chavire. J'y pense tous les jours. J'essaye de me conditionner à y aller, je pèse tous les pour et les contre, pour finalement rester à la maison parce qu'y'a trop d'affaires qui jouent contre moi.
Soit qu'y'a trop de nuages, que j'ai pas assez de temps, que c'est trop anglais, que l'auto pourrait tomber en panne, qu'y'aura personne à qui je pourrai téléphoner, qu'y'a rien de distrayant à la radio, rien de distrayant dans ma vie. Y'a tout le temps de quoi qui m'arrête. Une vraie folie !
Marie avait l'air de comprendre.
— Moi, je crois que tu y penses trop.
— Probablement.
— …
— Crois-tu, toi, qu'un homme se ferait souffrir à ce point-là pour de l'eau ?
La question s'installa sur le front de Marie, qui appuya ses mains dégoulinantes de graisse de poulet sur le rebord de ses plats.
— Si y'avait une tappe d'eau de source commerciale pas loin de la maison, où c'qu'y pourrait remplir ses cruchons dans le temps de le dire pour que'ques piasses, un homme se donnerait-ti la peine d'aller chercher de l'eau là où c'qu'y sait qu'y va avoir peur ?
Marie ne sut quoi répondre.
— Pis si un homme envisageait même pas de se donner de la misère de même, comment c'qu'y pourrait même i-ma-gi-ner la possibilité d'avoir peur ?
Marie me regardait d'un air soupçon. Elle n'était pas sûre de tout comprendre mais se risqua quand même.
— Tu veux dire qu'un homme qui pense pas plus loin que son nez serait pas assez smarte pour avoir peur ?
C'était une autre façon de le dire. Et Marie de conclure d'elle-même :
— Non, je connais pas beaucoup d'hommes qui se donneriont sitant de misère que ça juste pour de l'eau.
***
Tous les êtres humains ne sont pas constitués de la même façon, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas tous les mêmes capacités d'adaptation. Des facteurs génétiques et socioculturels sont en cause, tout comme peuvent l'être les repères de la perception. Une mauvaise adaptation peut aussi résulter d'un conditionnement : les femmes, par exemple, sont plus enclines à présenter des névroses phobiques que les hommes, possiblement parce que la place qui leur revient dans la société les y prédispose. Les statistiques démontrent que l'anxiété prend le plus souvent le chemin de la névrose phobique chez la femme, alors que chez l'homme, ce sont l'alcoolisme et la toxicomanie qui priment. Pour ce qui est de l'agoraphobie, c'est-à-dire la peur des grands espaces ou des espaces libres, les trois quarts des personnes qui en souffrent sont des femmes.
Les phobies ont également tendance à s'enraciner davantage chez les adolescents et les jeunes adultes. Cette sensibilité des jeunes est particulièrement instructive, notamment en ce qui a trait au passage de l'adolescence à l'âge adulte : lorsque la difficulté d'adaptation à la vie adulte est trop grande, comme c'est souvent le cas dans les sociétés en rapide évolution, les jeunes ont souvent le réflexe de refuser d'y entrer, tout simplement. Tout refus de ce genre n'est cependant pas un signe d'inadaptation. Un refus de s'adapter à une réalité considérée comme néfaste peut découler d'un choix conscient pointant vers un malaise social plutôt que biologique. Quant aux nouvelles formes d'anxiété, elles vont de pair avec l'évolution d'une société donnée : la peur en avion, par exemple, est apparue avec l'avènement des voyages commerciaux.
***
Marie commençait à me connaître. Ce n'était pas la première fois qu'elle lisait dans mes pensées.
— Tu vas y aller quand même, j'espère.
— …
Elle me regarda dans le blanc des yeux.
— Y faut que tu y alles. Tu peux pas nous faire ça.
— …
— Penses-y pas. Tu vas y aller. Y'a sûrement une manière.
Et là-dessus, d'un geste décidé, elle souleva la passoire contenant les os de poulet, la secoua pour en tirer quelques dernières gouttes et versa son contenu machinalement dans le bac à déchets organiques.
— C'est assez commode, cte nouvelle armoire-là. Je sais pas comment c'qu'on faisait avant.
***
Bruegel aurait été âgé d'environ vingt-trois ans, en 1551, quand il entreprit le traditionnel voyage en Italie des artistes et penseurs de son époque, car la mode était alors à l'italianisme, c'est-à-dire à la grâce des beautés anciennes et lointaines. Même s'il venait tout juste d'être admis dans la Guilde de Saint-Luc, à Anvers, Bruegel, comme bien d'autres artistes de son entourage, aurait eu du mal à gagner sa vie pendant cette période économiquement difficile, et c'est ce qui l'aurait poussé à faire ce voyage classique et à parachever ainsi sa formation. On soupçonne qu'à cette époque les artistes d'Anvers se marchaient un peu sur les pieds puisqu'ils étaient bien plus nombreux que les boulangers et les bouchers, dont le gagne-pain était assuré parce qu'ils vendaient, eux, des denrées essentielles.
Il se peut aussi que Bruegel ait entrepris ce voyage à l'instigation de son éditeur, Jérôme Cock, propriétaire d'un atelier de gravure et d'une boutique d'estampes parmi les plus actives des Pays-Bas. Cock, qui aspirait à produire une série de gravures de grands paysages alpestres, aurait incité Bruegel à faire ce voyage pour qu'il croque des paysages en cours de route, et tout indique que c'est ce que Bruegel fit. Certaines de ses ébauches ont été repérées dans les travaux d'autres artistes au service de monsieur Cock, qui édita sa série « Grands paysages » en 1555.
Mais autant de bonnes raisons de partir n'auraient peut-être pas suffi si Bruegel n'avait été personnellement curieux de connaître des paysages et des gens nouveaux. Quoi qu'il en soit, sa décision de faire ce pèlerinage et la façon dont l'expérience a par la suite imprégné son oeuvre font dire à certains que ce voyage marque le véritable début de la carrière artistique du grand peintre. Comme bien d'autres détails de la vie de Bruegel, les dates de son départ d'Anvers et de son retour en terre natale sont imprécises, mais il semblerait que le voyage dura trois ans. On ne sait pas non plus s'il partit seul ou accompagné, et on ne connaît pas l'itinéraire exact qui le conduisit jusqu'en Sicile. En se référant à l'époque, on devine qu'il parcourut en moyenne cinquante kilomètres par jour, à cheval, la plupart du temps à la lumière du jour et dans le silence des contrées, et qu'il fut souvent contraint de s'arrêter pour laisser passer des troupes.
***
Le fait de se sentir parfaitement en confiance dans son environnement représente l'un des plus grands atouts psychologiques dont peut bénéficier l'être humain. Car toute peur de l'environnement mène inexorablement à une forme de dépérissement ou d'enfermement, quand ce n'est pas carrément à une sorte d'esclavage. C'est probablement à cause de ces conséquences fâcheuses que la peur a fini par prendre une coloration négative, car a priori, en tant qu'émotion, elle devrait être une chose neutre, simple réaction à une situation.
La dimension affective de la personnalité, d'où émane la peur, est l'un des trois grands volets du psychisme humain : le premier volet englobe les activités cognitives, c'est-à-dire les processus ayant trait à la conscience et à la connaissance ; le deuxième volet regroupe les processus affectifs, c'est-à-dire ceux qui recouvrent les sentiments et les émotions ; le troisième volet rassemble les processus conatifs, qui ont trait aux dynamiques de la motivation humaine. Essentiellement, ces trois volets traduisent les forces en jeu dans les processus de connaître, de sentir et d'agir.
L'émotion se prête difficilement à l'analyse, mais comme en témoigne sa racine, le terme sous-entend un mouvement, un déplacement. Dans les meilleurs cas, le mouvement de l'émotion provoque une espèce de réorganisation intérieure des sens qui favorise, à plus ou moins brève échéance, une adaptation à l'environnement. Au-delà d'une simple conduite, l'émotion serait donc une réponse adaptative adéquate de l'être humain. Dans les pires cas, c'est-à-dire comme désordre de la conduite, l'émotion est tout bêtement une réponse inappropriée à un stimulus quelconque.
Les tâches trop difficiles, la nouveauté, la surprise et la surmotivation sont la plupart du temps à l'origine des conduites émotives. Souvent l'émotion correspond à l'écart qui sépare les exigences d'une situation des moyens dont on dispose pour y répondre. Ainsi, par exemple, un grand désir de répondre adéquatement à une situation peut affecter la conduite ou le rendement.
***
Certains pensent que Bruegel commença son voyage en flânant, quittant les Pays-Bas vers la fin de 1551 et traversant petit à petit la France du nord au sud. Il existe des preuves de son passage à Lyon, et l'on croit reconnaître dans une de ses oeuvres une vue de Vienne, non loin de Lyon. Il aurait descendu la vallée du Rhône, avec un détour possible à Briançon et au petit hameau de Pont-de-Cervières plus de six mois après son départ, autour du 15 août 1552. Il serait ensuite passé par Avignon avant d'atteindre Marseille, où il se serait embarqué sur un navire qui longea la côte italienne jusqu'au détroit de Messine.
C'est au terme de ce parcours que Bruegel aurait croqué sur le vif une vue de Reggio en flammes, ville de Calabre effectivement incendiée par les Turcs en 1552. Il aurait ensuite foulé le sol sicilien et visité Palerme avant de remonter la botte italienne jusqu'à Naples. Il serait passé par Fondi, en route vers Rome où il aurait séjourné assez longtemps à compter de 1553 et d'où il aurait fait plusieurs excursions, notamment à Tivoli. Il se serait ensuite arrêté à Florence, puis aurait visité Pise et l'Émilie, et se serait lié d'amitié avec le grand géographe Scipio Fabius à Bologne.
Il se peut que Bruegel ait à ce moment-là voyagé en compagnie d'un autre peintre anversois, Martin De Vos, qui séjourna en Italie de 1552 à 1558.
On pense que Bruegel attendit le printemps de 1554 pour entreprendre la traversée des Alpes, contrée périlleuse à parcourir en hiver. Il aurait d'ailleurs profité du beau temps pour sillonner cette chaîne montagneuse dans tous les sens. Tout indique qu'il a pénétré les Dolomites puis le Tyrol jusqu'à Innsbruck, qu'il a parcouru les Grisons et vu le Saint-Gothard, après quoi il aurait atteint Genève et les abords du lac Léman. Si personne ne connaît la date exacte du retour de Bruegel à Anvers, tous s'entendent pour dire qu'il s'y trouvait incontestablement en 1555.