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Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 7 – Tekst om te lezen

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 7

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Chapitre 7

Deuxième partie - Thérapie d'exposition

Chapitre 7

Ce jour-là, je trouvai en rentrant un message m'instruisant de rappeler dès que possible l'attaché de presse du ministre des Affaires intergouvernementales de la province. La note me surprenait ; je n'avais aucune idée de ce qu'on pouvait bien me vouloir. Mon imaginaire n'avait encore trouvé aucune application politique et je ne voyais pas de changement à l'horizon dans ce sens. Cet appel reçu du bureau du ministre prit donc des proportions inouïes et me poussa aux fabulations les plus extravagantes.

Soudainement, tout devenait possible, même les occasions les plus inespérées. Peut-être qu'un auteur du Québec avait manifesté de l'intérêt pour mon travail, au point de vouloir venir travailler avec moi à Moncton, dans le cadre d'une entente culturelle conclue entre les deux provinces. Mieux encore, peut-être que la réalisatrice de Bouillon de culture avait abordé le ministre lors d'une récente mission au Quai d'Orsay et l'avait supplié de me faire venir à Paris pour participer au célèbre plateau. C'était Bernard Pivot lui-même qui insistait.

Il avait lu mon dernier livre, qui l'avait fort amusé. Du coup ma vie se mit à défiler sous mes yeux : Dieppe, la Marsh Canteen de Hard Time Gallant et les lêches qu'on déterrait pour se faire quelques sous, la petite école grise en bois et le Palm Lunch de Moody Shaban, le marais en feu et les touffes d'herbe figées dans la glace du marais gelé, les petites fraises des champs, les trois ruisseaux et les pétroliers Irving sur la Petitcodiac, tout cela j'étais prête à le raconter, on n'aurait qu'à m'en donner le signal. Les mots ne demandaient qu'à sortir. La vie n'avait peut-être jamais été racontée tout à fait de cette façon.

On m'interrogerait avec un intérêt authentique et mes réponses couleraient, limpides et sincères. On aurait l'impression de découvrir quelqu'un. Un germe de reconnaissance, tout à coup, comme ça, après tant d'années. On m'écouterait enfin.

Et ce serait comme une seconde naissance, tout aussi importante, sinon plus, que la première.

***

Quand j'arrivai chez Marie, elle était en train d'éplucher son poulet pour faire un fricot. Je pris mon courage à deux mains, car l'odeur du bouillon de mon peuple me tombe parfois sur le coeur et il m'est de plus en plus difficile, contrairement à mes compatriotes, de tomber en pâmoison devant un bol de fricot. Tout de même, la principale chose à retenir est que je ne virai pas de bord. Parce que lorsqu'on est agoraphobe on vire souvent de bord, presque chaque fois qu'on n'arrive pas à se détendre dans l'adversité. Cela s'appelle l'évitement.

Au début, Marie n'était pour moi qu'une bonne voisine. Ce n'est que par les petits qu'elle devint une amie à qui je peux tout raconter. Enfin, presque tout. Elle a deux enfants qui lui donnent du fil à retordre parce que trop gâtés, et elle le sait fort bien, mais cela ne l'empêche pas de continuer à les gâter. J'aime les gens qui transgressent, qui commettent consciemment leurs erreurs.

— Julien, ramasse tes affaires avant que quelqu'un s'enfarge dedans avec ses poutines, ou ben je t'écrapoutille !

C'est aussi le franc-parler de Marie qui finit par me la rendre attachante. J'avais eu droit à des échantillons savoureux les quelques fois où nous nous étions côtoyées en nous acquittant de nos devoirs parentaux. Il n'y a rien de mieux qu'une vente artisanale de poutines râpées au profit d'une quelconque activité parascolaire pour vous faire sortir votre venin existentiel et vous demander quelle idée a bien pu vous prendre un jour d'engendrer tous ces petits êtres qui ne cessent de se tortiller dans le mauvais sens autour de vous. Et cela même si l'activité en question a quelque mérite à vos yeux. Dans ce cas-ci, il s'agissait d'un voyage-échange avec des écoliers de Meune-sur-Saône.

— En France asteure ! Y sont-ti pas chanceux !

***

Sous le signe des Gémeaux, la Maison III est la maison du contexte dans lequel on vit. C'est la maison des frères et des soeurs, des cousins et des voisins, gens non choisis qui reflètent malgré eux nos aspirations personnelles. C'est la maison des lieux publics de son environnement, des déplacements de courte distance et des moyens de transport. C'est la maison de la mobilité physique, et celle aussi de la mobilité sociale : elle pousse à aller vers les autres, à sortir de l'anonymat.

La Maison III porte donc sur la capacité de répondre à cette ambition d'élévation dans l'échelon social, ainsi que sur les occupations et les préoccupations qui en découlent. La Maison III est aussi la maison des facultés de l'esprit : esprit pratique et intelligence, talents innés, compréhension, capacité d'apprentissage et puissance de l'entendement, aptitude à traiter avec l'entourage, et sentiment de faire partie d'un réseau, par opposition à la solitude et à l'inertie de l'ennui. C'est la maison qui permet de voir jusqu'où on peut aller, tant sur le plan physique que sur le plan psychologique. Maison de la communication sous toutes ses formes, la Maison III est aussi celle de l'écriture.

***

Le mieux (ou, pour moi, le pire !) était donc arrivé et j'annonçai à Marie que je devais me rendre à Paris pour participer à un plateau de Bouillon de culture. Il fallut bien sûr que je lui explique de quelle sorte de bouillon il s'agissait au juste et qui était Bernard Pivot. Bref, comment la gloire elle-même avait courbé l'échine pour ramper jusqu'à moi.

— Tu veux dire que ça serait comme la vieille Late Night avec David Letterman, ben sans les sketchs pis les annonces ?

Je n'osais pas admettre que je n'avais jamais regardé Late Night de ma vie.

— De quoi de même.

Je sentis Marie douter, pendant une fraction de seconde, de l'intérêt d'une pareille émission. Mais comme toujours elle se laissa emporter par la confiance et se réjouit pour moi de toutes les manières possibles, m'avouant qu'elle avait toujours su qu'il finirait par m'arriver quelque chose d'excitant. Les os de sa poule à bouillir trempèrent dans leur jus plus longtemps qu'à l'accoutumée avant d'être égouttés, puis jetés dans un des six bacs de recyclage — papier ordinaire, papier journal, plastique, métal, verre et déchets organiques — parfaitement alignés dans la nouvelle armoire postsurconsommation conçue pour la société nouvelle. Marie me demanda quand je partirais, où je logerais, si j'irais seule et quoi d'autre que je ferais. Et c'est là que je me trouvai plus ou moins obligée de lui faire des aveux.

***

En entrant dans la boutique, je demandai d'abord à me faire servir en français. Un Brayon fier et robuste se présenta à moi. Je le soupçonnai d'être le propriétaire du véhicule amphibie recouvert de boue que j'avais aperçu dans le terrain de stationnement en arrivant. J'étais à peu près certaine d'avoir affaire à un de ces Madawaskayens aguerris, qui ne vivent qu'en fonction des fins de semaine qu'ils passent à explorer d'interminables chemins forestiers dans l'espoir de découvrir, en bout de parcours, une montagne, un nouveau lac et, avec un peu de chance, des orignaux dans la brume. Je connais personnellement de ces gens et, si j'admire leur penchant pour les grands espaces et les coins reculés, je dois dire que j'ai de grosses et bonnes raisons personnelles d'oublier qu'ils existent.

J'expliquai au vendeur que je voulais me procurer un téléphone cellulaire, mais que je n'y connaissais rien. Il me dirigea vers un étalage regorgeant de modèles divers, aux avantages tous plus séduisants les uns que les autres. Je lui expliquai que je voulais un petit appareil portatif plutôt léger. J'hésitai entre un modèle à brancher dans l'allume-cigare et un appareil à piles, tout à fait transportable. Bien entendu, je ne voulais pas payer plus cher que nécessaire, surtout pas pour des fonctions qui ne me seraient d'aucune utilité.

Le jeune vendeur fit des pieds et des mains pour bien me servir. Je n'en demandais pas tant. À vrai dire, j'aurais aimé avoir quelques minutes de silence pour réfléchir tranquillement au modèle et aux avantages qui répondraient le mieux à mes besoins. L'énergique vendeur me bombardait tantôt de renseignements techniques auxquels je ne comprenais presque rien, tantôt de questions sur la nature de mon métier et sur l'utilisation que je ferais de mon cellulaire.

Je lui expliquai en gros que je n'en ferais qu'un usage minimal, qu'il me servirait surtout à rester en contact avec des gens, ma famille par exemple. Cette information ne sembla pas le satisfaire. Il posa encore quelques questions et, devant mes réponses plutôt évasives, il me déclara sur un ton de légère impatience :

— Si je savais c'est quoi ta business, je pourrais mieux t'aider.

Le pauvre. Il voulait tellement bien faire qu'il en était fatigant. Je n'avais pas particulièrement envie de me confier, de lui dire que j'étais agoraphobe, que je ne pouvais aucunement tolérer les grands espaces, que l'appareil me servirait à appeler au secours lorsque je me trouverais en situation de panique. Je ne prolongeai donc pas l'entretien et optai pour un modèle populaire, décision qui sembla lui plaire. Pendant qu'il remplissait de multiples formulaires, je lorgnai mon nouvel appareil du coin de l'oeil. Je n'étais pas encore tout à fait vendue à l'idée d'adopter une telle béquille, mais elle ferait au moins le bonheur de mon psychologue, qui y verrait un autre signe de ma volonté ferme de guérir.

***

À part quelques proches que j'avais forcément dû mettre au courant, ma business, je n'en parlais à peu près pas. C'est un fait que les agoraphobes ont absolument honte de leur névrose. Des peurs irrationnelles qu'on a beaucoup de mal à comprendre et à accepter soi-même ne sont pas ce qu'il y a de plus agréable à partager avec les autres. Surtout quand on n'a pas l'air d'avoir de problèmes. Comme s'était exclamée Marie quand je lui avais expliqué ma situation :

— Toi ? Ben t'as sitant voyagé !

Voyager, c'est une façon de parler. J'étais jeune et déterminée. Je croyais que ces sensations physiques étranges étaient plus ou moins normales, attribuables au fait que je m'éloignais physiquement et psychologiquement de mon entourage d'enfance. Je ne pensais même pas que ce que j'éprouvais, c'était de la peur, tellement je voulais aller de l'avant, tellement je ne voulais pas rester en arrière. J'avançais donc malgré tout, malgré moi, cherchant mon calme un peu partout, trouvant ici et là des oasis de repos où tout était bien, avec des gens sympathiques sur qui je pourrais compter si jamais la chose se manifestait et si mon corps et ma tête se mettaient à y répondre, bref si jamais ça éclatait. Car un des grands problèmes de l'agoraphobe, c'est justement cette possibilité de se trouver mal sans pouvoir compter sur l'appui de quelqu'un qui comprendra de quoi il s'agit au juste, ou qui donnera au moins l'impression de comprendre, et qui saura comment réagir.

Tout de même, Marie n'en revenait pas. Même qu'elle en rajouta :

— Ben, si t'avais gagné le prix France-Acadie l'année passée, comment c'que t'aurais fait pour aller le chercher ?

Il fallut donc que je lui explique, à Marie, que, justement, j'étais soulagée de n'avoir jamais gagné ce prix-là parce que je ne pouvais pas m'imaginer « aller le chercher ».

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