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Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 6 – Tekst om te lezen

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 6

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Chapitre 6

Parfois c'est comme si j'avais complètement oublié de voler. Jeunes, lorsque nous en avions marre de jouer dans le champ, nous arrêtions tout, nos cueillettes, nos jeux, et nous nous couchions sur le dos pour regarder le ciel. Souvent, toujours, des avions le traversaient, le striant de longues traînées de fumée blanche. Le reflet du soleil faisait scintiller l'avion lui-même, qui avançait, le plus oublieux du monde, le plus oublieux de nous, sur la terre, qui n'avions rien de mieux à faire que de le regarder passer.

Ainsi étendue sur le dos, je devenais, je deviendrais pilote d'avion. Rien ne me semblait plus merveilleux. Mais voilà. Quelque chose s'est produit.

C'est comme si j'avais oublié de voler. Je suis devenue terrestre. J'avance près du sol, je ne défie plus la gravité. Voir des oiseaux au plus haut de leur vol me fascine, me rappelle vaguement quelque chose, une possibilité, une attitude, une altitude, mais cela s'arrête là.

J'ai complètement oublié de voler. Je ne sais plus voler. J'ai désappris.

***

Sous le signe du Scorpion, la Maison VIII est la maison des transformations profondes, y compris la mort, prise ici dans son sens large, en ce qu'elle est séparation de ce qui est ancien. En plus d'être la maison des choses mortes, comme les antiquités, l'archéologie, la numismatique et la philatélie, la Maison VIII pousse à franchir les grandes étapes de la dégénérescence et de la mort en vue d'une renaissance. C'est la maison des maladies graves, des blessures et des accidents, des adversaires et de tout obstacle à franchir pour prendre pleinement possession de sa destinée. C'est aussi la maison de l'aide sous toutes ses formes que l'on reçoit des autres et de toute espèce de transaction financière.

On y retrouve aussi les héritages, les legs, les testaments et les avantages éventuels découlant de la mort d'autrui. C'est aussi la maison des revenus qui s'obtiennent facilement ou sans véritable travail comme les rentes, les monopoles, les privilèges, les droits d'auteur et les exclusivités commerciales. Les taxes, la retraite et l'assurance-vie figurent aussi au menu de cette maison qui invite à dépasser les sécurités que l'on connaît pour aller vers l'inconnu de soi-même. Car la Maison VIII est celle du renouveau spirituel et des mystères, de l'instinct sexuel en tant que capacité et profondeur émotionnelles, de la criminologie, des sciences occultes et de l'au-delà.

***

Le soir d'Halloween, nous nous dépêchions de nous rendre chez les Babin pour avoir de la tire. La bonne tire absolument claire et dure comme celle de madame Babin était devenue une rareté. Même le soir d'Halloween il n'y en avait pas pour tout le monde. C'est pourquoi ceux qui tenaient à en avoir ne devaient pas tarder à se rendre dans le quartier de la rue Beauséjour. D'ailleurs, les rues parallèles Sainte-Croix et Grand-Pré avaient souvent, elles aussi, des choses hors de l'ordinaire à offrir.

Or, il semble que nous habitions juste un peu trop loin, car madame Babin venait toujours de donner ses dernières tires quand notre groupe arrivait. Sur le trottoir de l'entrée, le mot se passait :

— Y'en a pus…

— Y reste pus de tire…

Cela se disait sur un ton sobre, factuel. C'était le sort dans son expression grave et élémentaire. Après ça, l'ordre dans lequel nous parcourions le reste du voisinage n'avait plus vraiment d'importance.

***

Comme l'astrologie et la mythologie, les rêves constituent eux aussi des points de repère susceptibles de nous éclairer sans nous obliger à quoi que ce soit. Certains rêves sont néanmoins plus révélateurs, plus engageants que d'autres. Par exemple, dans ce rêve fait sur la plage par un bel après-midi d'été, je me revois bébé, les yeux fermés, couchée dans mon petit lit d'hôpital. Je viens de naître.

Des mains arrivent, se mettent à me caresser le corps, à me masser dans tous les sens. Une sensation de chaleur et de bonheur m'envahit. Je prends alors conscience que je vis, et j'éprouve la certitude absolue que je marcherai un jour.

Pourtant, je fais souvent un rêve contraire à celui-là. Dans ce rêve, je souffre d'une envahissante douleur aux jambes, qui fait en sorte que mes jambes ne parviennent qu'à grand-peine à me porter et à me faire avancer. Cette douleur va toujours en s'intensifiant quand je dois à tout prix parcourir une distance donnée, traverser une rue, par exemple. Dans ce cas, à cause de la douleur qui m'empêche de marcher d'un pas rapide, je crains d'être heurtée par l'automobile qui se dirige immanquablement vers moi.

Le danger est chaque fois bien réel, mais je réussis toujours à me tirer d'affaire. Je persiste malgré la douleur et je finis par me rendre, en me traînant presque, à un endroit où je serai en sécurité, où je pourrai m'asseoir et me reposer. Ce n'est pas toujours la menace d'un danger physique qui me pousse à avancer. Parfois c'est par pur entêtement que j'aspire à me rendre quelque part.

Une fois, je devais escalader une ruelle en pente pour atteindre un dépanneur tenu par des Juifs vendant quelque spécialité rare. Ma douleur aux jambes eut beau m'éreinter, elle ne me détourna guère de mon objectif. La douleur elle-même semble toujours être le point d'aboutissement de ce rêve récurrent, et je suis toujours surprise de me réveiller dans un corps non souffrant. Mais la trace de cette douleur ne s'efface jamais complètement dans mon esprit.

***

Traversant l'intersection du coin de Dieppe pour se rendre au garage Esso, Chuck Bernard aperçoit une fissure dans l'asphalte, puis une autre, et encore une autre. Tout à coup, Chuck Bernard voit que l'asphalte est rempli de fissures, toutes de couleurs différentes, qui se transforment tout naturellement en un réseau de fils multicolores flottant à la surface d'un ruisseau. Chuck Bernard continue de traverser le carrefour à pied, mais de son point de vue, il marche dans un ruisseau en tirant des centaines de fils multicolores autour de sa taille. Plus il avance, plus cela lui demande d'effort.

À un moment donné, il se retourne et voit le grand V qui se dessine dans l'eau derrière lui. Puis il reprend sa traversée, mais les fils lui enserrent maintenant la taille. Baissant la tête, Chuck Bernard regarde son ventre, voit que les fils lui ont tranché le corps, qu'il est coupé en deux à la taille. Chuck Bernard trouve que tout le monde devrait avoir pris du L.S.D. au moins une fois dans sa vie, simplement pour avoir une meilleure idée de ce que cache la réalité.

— Je veux dire de la bonne L.S.D., comme y'en avait dans ce temps-là.

***

Le projet consistait donc à écrire un livre portant très largement et très librement sur le thème de l'espace : espace physique, espace mental, et les façons que nous avons de nous y mouvoir. De nous émouvoir. Car l'espace n'est pas une notion strictement physique. Il n'est pas qu'une étendue, mesurable ou non, se situant entre un quelconque chaos des origines et le monde organisé que nous connaissons.

Pour exister en toute légitimité, un espace n'a besoin que d'une seule chose : que l'on s'y meuve. Il peut être un espace proprement physique, répondant à la définition des trois axes et des six directions, tout comme il peut être de nature psychique et représenter l'univers dans lequel évoluent les potentialités. Ces deux dimensions, l'une intérieure, l'autre extérieure à l'être humain, confèrent à l'espace une étendue doublement incommensurable. Dans une dimension comme dans l'autre, il y a dilatation vers l'infini et difficulté de localiser un centre.

Le portrait d'ensemble mettra donc du temps à émerger. D'où la symbolique de l'escargot, qui avance lentement, en portant sa maison sur son dos, symbole du mouvement dans la permanence, symbole aussi du voyage du pèlerin en direction d'un centre intérieur. Il faut aussi s'attendre à ce que surgissent nombre de digressions, de pistes plus ou moins claires, plus ou moins significatives. L'auteur de fictions n'est pas le maître absolu du sens de son oeuvre.

Par exemple, au moment où j'écris ces lignes, le Personnage, s'il existe, demeure une énigme. Peut-être cette énigme se résoudra-t-elle en cours de route, mais il ne faudrait pas trop y compter. Il est possible qu'il s'agisse tout au plus d'un Très Éventuel Personnage, qui au départ pourrait s'appeler TEP justement. Au féminin, Teppette, précédé d'un s, donnerait Steppette, petit saut, petite danse, petite démonstration de prouesse, généralement exécutée dans l'espace.

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