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Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 24 – Tekst om te lezen

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 24

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Chapitre 24

L'émission de Bouillon de culture à laquelle j'avais participé ne fut diffusée que deux semaines plus tard au Canada, au réseau TV5. J'étais donc de retour chez moi pour recevoir en direct les commentaires sur ma performance. Ainsi, le lendemain de la retransmission, Marie m'expliqua que la sonnerie du téléphone l'avait arrachée à son appareil pendant un petit moment vers la fin de l'émission.

— C'était mon mari. J'y ai presque accroché la ligne au nez. Ça fait que j'ai pas dû manquer grand-chose.

Lorsqu'elle était revenue s'asseoir, Bernard Pivot terminait son questionnaire aux invités.

— Et quand vous mourrez, si Dieu existe, qu'aimeriez-vous l'entendre vous dire, à vous, France Daigle ?

Comme je connaissais le questionnaire, j'avais eu le temps de préparer ma réponse.

— J'aimerais qu'il me dise : « Pour une agoraphobe, vous vous êtes débrouillée pas pire. Je vous ai gardé une place près de la porte, pour que vous vous sentiez libre de partir, si jamais. »

Et Bernard Pivot de me relancer :

— Parce que vous pensez que même au ciel, vous pourriez avoir envie de partir ? C'est vrai que lorsque vous étiez jeune, l'enfer vous attirait : le feu, et ce motard de Satan, attendez, je cherche son nom… Chuque. Chuque Bernard. Il a vraiment existé ?

— Oui, Chuck vit encore à Dieppe. Il s'est assagi quelque peu, et porte maintenant des lunettes qui ressemblent en tous points aux vôtres.

***

Ce soir-là, Carmen s'était vêtue de sa petite robe rouge et de son blouson de cuir brun. Elle avait mis un peu plus de temps que d'habitude à se préparer. Elle s'était amusée à prendre des poses devant le miroir de la salle de bains en s'imaginant devant un photographe. Elle était joyeuse. Plus que ça. Elle était heureuse.

Quand Terry apparut dans l'entrée, au bas de l'escalier, elle vit que lui aussi en avait fait plus que d'habitude pour paraître. Il était frais rasé et parfumé. Son petit luxe. Elle ne le ferait pas attendre. C'était un grand soir de sortie et tous deux étaient fin prêts pour l'occasion.

Ils avaient choisi un salon de billard un peu à l'écart, où ils ne risquaient pas de rencontrer trop d'amis qui pourraient les distraire de leur jeu. Ils étaient quand même disposés à se laisser distraire un peu. Cela faisait partie de la dynamique. L'un et l'autre voulaient gagner — chacun sa petite gloire personnelle —, mais il était crucial aussi d'être bon perdant. Car d'une façon ou d'une autre, ils partiraient en voyage.

Ils choisirent tout ce qu'ils purent : la table, l'éclairage, les baguettes, la musique dans la machine, le cendrier, la boisson, puis s'abandonnèrent au reste, à tout ce qu'ils ne pourraient jamais contrôler et qu'ils n'aspiraient même pas à contrôler, de toute façon.

En poudrant le bout de sa baguette, Carmen dit :

— Y'a juste une autre chose.

— Quoi ?

— On sera trois.

— …

— …

Terry ne pouvait pas le croire.

— Tu veux dire que ç'a marché ? T'es enceinte ?

— Je croyais pas que tu le ferais.

Il plia le bras, serra le poing et tira quelque manette imaginaire du haut vers le bas en laissant sortir un Yeesss ! solide, parfaitement maîtrisé. Ensuite, il marcha jusqu'à Carmen, qui se trouvait de l'autre côté de la table, la regarda dans les yeux un petit moment avant de lui donner un baiser sur la joue. Puis il demanda :

— Veux-tu casser ?

— Non, toi casse. Je veux que ça seye toi qui casses.

Terry regarda la table, étudia les boules dans leur rassemblement prédeltaïque, puis se tourna et revint près de Carmen.

— Faudra qu'on arrête de fumer, hein ?

— Je sais.

***

Deux ou trois jours après la diffusion de l'émission en Acadie, Chuck Bernard prit le téléphone.

— Allô ?

— Oui, j'aimerais de parler à France Daigle.

— C'est moi.

— France ? C'est Chuck, icitte.

— Awh, ben hallô !

— France, peux-tu croire qu'en zappant, l'autre soir, j'ai tombé sus toi. Je crois que ça venait de la France. Tu parlais de ton livre. J'ai juste attrapé la fin vraiment. Pis tout d'un coup, y'a-ti pas ct'homme-icitte qui nomme mon nom… Chuque, Chuque Bernard, tout' ben prononcé à la française.

Je riais de l'entendre.

— Oui, c'était à Paris.

— T'as été à Paris pour parler de ton livre ?

— Oui…

— Well ! C'est great ! Je crois ben qu'y va faulloir que je le lise asteure. Ça m'a mis comme curieux. Où c'est qu'on peut acheter ça ?

— Ben, je voulais justement t'en apporter un.

— Awh, t'es nice. Pis sais-tu, je suis manière de proud de toi.

— Ben marci beaucoup !

— Awh, pis tant qu'à ça, pourrais-tu m'en amener une copie d'extra. Comme ça j'en aurai une pour la maison pis une pour la shoppe. Tu sais comment c'que je suis show-off.

***

Camil Gaudain était loin d'être à l'article de la mort, mais il devait surveiller sa santé de près et passer régulièrement des tests de toutes sortes. À son retour de Paris, il se trouvait à l'hôpital pour un examen quand il revit Élizabeth au casse-croûte du premier étage. Il était debout près d'elle, attendant de se faire servir.

— Vous avez fait un beau voyage ?

Élizabeth regarda Camil d'un air un peu surpris.

— Vous savez pas qui je suis. J'ai fait un voyage à Paris avec une amie y'a que'ques semaines — l'écrivaine France Daigle, je sais pas si vous la connaissez — et on vous a croisée à l'aéroport.

Élizabeth le replaça.

— Vous avez dû vous demander quoi c'qu'on avait à vous espionner.

— Non. Pas vraiment. Mais je n'étais pas certaine de vous connaître.

— Vous voyez tellement de monde, j'imagine.

— On en voit beaucoup, oui.

— En tout cas, vous paraissiez bien.

Élizabeth fut flattée du compliment, qu'elle accepta sans trop en faire de cas.

— Merci.

— Vous êtes pas de Moncton…

— Je suis ici depuis presque cinq ans maintenant.

Ce renseignement étonna grandement Camil, au point de lui faire oublier complètement sa réalité.

— Vraiment ! C'est ben pour dire, tout c'qu'on manque quand on n'est pas malade.

***

Hans ne se pressa pas de sortir de l'aérogare de San Francisco. Depuis qu'il avait tout son temps, il s'efforçait de ne pas vivre trop vite. Il longea donc quelques couloirs en regardant ce que les boutiques avaient à offrir. Les vitrines le faisaient sourire.

Il trouvait quelque chose d'attachant, quelque chose d'humain aux objets de la vie ainsi présentés. Dans une des vitrines, il remarqua un casse-tête du Dénombrement de Bethléem de Bruegel l'Ancien, son compatriote. Il avait souvent et longuement contemplé ce tableau jadis, et se laissa aller à regarder de nouveau les habitants affluant à l'auberge À la Couronne verte pour payer leur dû aux agents de l'empereur. Il s'arrêta encore au contenu de leurs paniers, dames-jeannes et cageots, ainsi qu'au paysan égorgeant un porc au vu et au su de tous, sa femme recueillant le sang dans un poêlon.

Il réexamina ces gens au dos chargé, traversant à pied les cours d'eau gelés de bord en bord pour venir rejoindre ceux arrivés depuis un bon moment déjà, qui ont installé sur la place leurs charrettes en forme de tonneau, chargées de grain ou de vin, et qui maintenant discutent, négocient, contestent, s'échangent des nouvelles. Il revoit les poules picorant au pied de l'artisan qui fabrique et vend ses chaises devant l'auberge, ces trépieds à fond de paille qui servent aussi de traîneaux pour les enfants que les parents tirent sur la rivière gelée. Il se laisse encore toucher par la femme balayant la neige, l'homme chaussant ses patins, les enfants s'amusant à faire tourner des toupies ou à se bousculer sur la glace. Il revoit la petite foule réunie autour d'un feu, se demande à nouveau si l'on y torréfiait du blé.

Il retrouve les quelques personnes assises à l'intérieur du tronc de l'arbre pas tout à fait mort, aménagé pour accueillir le surplus de voyageurs. Il n'a pas oublié qu'ici et là on pousse, on tire, on vaque à ses affaires, on construit une cabane, on charrie du bois. Dans la cour d'une petite chaumière, une paysanne se penche sur ses choux à moitié ensevelis sous la neige. Il y a aussi le chien, quelques corbeaux, puis Joseph, une longue scie sur son épaule, tirant l'âne sur lequel est assise Marie, enceinte de Jésus.

Le boeuf les accompagne déjà, prêt lui aussi à rejouer le drame de la chrétienté dans ce paysage nordique du XVIe siècle.

Hans entre dans la boutique, pointe le casse-tête, l'achète. Trois mille morceaux. Pendant que la vendeuse prépare la facture, les yeux de Hans tombent sur l'enfant dans son traîneau, se propulsant de lui-même vers l'avant au moyen de bâtonnets qu'il pique dans la glace. Il revoit aussi, au centre du tableau, la roue esseulée, debout, figée dans la neige et la glace. Elle a encore et toujours ses douze rayons.

— Thank you sir, and good luck. It's a big one.

— Thank you.

Hans sortit de la boutique, puis de l'aérogare, avec sa valise dans une main et le casse-tête dans l'autre. Il trouvera son chemin jusqu'au centre de la ville et se cherchera une chambre. Il n'y a plus que neuf petits diamants dans la pochette contre sa poitrine.

***

Parfois surgit en moi l'envie de faire un voyage. Seule. Un voyage pour lui-même, pour le plaisir d'être en voyage. Tout simplement.

Il n'est pas rare que ce goût me vienne, mais il est rare qu'il dure. En général, cette envie de faire un voyage ne dure pas suffisamment longtemps pour que je me donne les moyens, matériels et psychologiques, surtout psychologiques, de le faire. Dernièrement, par exemple, j'ai pensé à Londres. Je pense souvent à Londres depuis que j'ai lu le recueil de nouvelles The Real Thing de Doris Lessing.

Moi qui n'aime pas beaucoup ce genre, j'ai aimé ici l'ambiance, le dit et le non-dit, tout ce qui se greffe autour de l'heure du thé. J'aime ce principe de l'heure du thé. Et moi que les métros fragilisent, j'ai aimé faire avec madame Lessing le tour de Londres à bord de l'Underground. J'ai aimé voir à travers ses yeux les différents quartiers que l'on traverse above ground.

Ce livre a survécu à un récent ménage de notre bibliothèque. C'est un livre que j'aimerais relire si jamais je ne fais pas ce voyage, si jamais je ne me rends pas à Londres, ou si jamais je m'y rends.

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