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Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 2 – Tekst om te lezen

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 2

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Chapitre 2

Il n'est ni facile ni gratuit de naître. Les bouddhistes disent qu'il est plus difficile pour un être humain de naître que pour une tortue aveugle, errant dans les profondeurs d'un océan vaste comme l'univers, de passer par hasard sa tête dans un cercle de bois flottant à la surface de l'eau, exploit d'autant plus rare que le cercle de bois est poussé çà et là par les vagues et que la tortue ne remonte à la surface qu'une fois tous les cent ans.

L'astrologie prétend de son côté qu'à toute naissance correspond une finalité cosmique de l'univers. Dans cette optique, l'être qui naît, ou qui entre dans la densité, est le fruit d'un vouloir et d'un projet, d'un double projet en fait, celui de se perfectionner lui-même et celui de répondre au besoin de l'univers en y apportant son savoir-faire unique. L'heure, le jour, l'année et le lieu de naissance servent donc à identifier les forces en jeu au moment de la naissance d'une personne, forces qui exerceront une influence pendant toute sa vie.

L'astrologie est une science fort complexe. Certains de ses traités sont de véritables prières, d'autres de véritables poèmes. D'autres encore consistent en des tables de calculs et de vecteurs tout à fait exorbitantes. Tout cela a pour but de nous montrer que la vie a un sens et que chacun est investi d'une mission, d'un parcours unique.

L'astrologie aspire à aider les gens à trouver leur parcours et à se réaliser au meilleur de leurs capacités dans cette trajectoire. Chacun peut absorber son enseignement par petites doses tous les matins au petit déjeuner, ou de temps en temps en face à face avec un ou une astrologue de profession. L'important n'est pas de prendre l'astrologie très au sérieux. La prendre avec un grain de sel peut déjà suffire.

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Dans notre cas, le plus difficile n'était peut-être pas de naître, mais de naître à quelque chose. Nos efforts en ce sens se manifestaient d'abord dans la petite école Acadie en face de l'église, un bâtiment gris de deux étages, tout à fait carré. C'était l'école des première, deuxième et troisième années. On y faisait notre apprentissage sous l'oeil vigilant des deux madames Cormier, de madame LeBlanc, de mademoiselle Melanson, de mademoiselle Cyr et de madame Dawson. Au début je faisais mes m et mes n avec trop de bosses. La maîtresse avait fini par perdre patience et cela m'avait fait pleurer.

Je parle du Dieppe de mes amies d'école Cyrilla LeBlanc, Gertrude Babin, Debbie Surette, Louise Duguay, Charline Léger, Gisèle Sonier, Alice Richard, Lucille Bourque, Thérèse Léger et Florine Vautour, et du Dieppe des grands gars du coin qui s'appelaient Titi, Tillotte, Pouteau, Pep, Hum, Youma, Lope, Tête de naveau, Hawkeye et Blind Benny.

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Les signes astrologiques sont une chose, les maisons dans lesquelles se retrouvent les astres qui nous gouvernent en sont une autre. Au nombre de douze, les maisons astrologiques représentent chacune un des grands domaines de l'activité humaine. De l'une à l'autre, il y a évolution dans les capacités et les aspirations de l'individu ; il y a, de l'une à l'autre, épanouissement du corps physique et du corps psychique. Les douze maisons, nommées tout bonnement selon l'ordre d'apparition sur le zodiaque, se présentent donc comme une succession d'étapes évolutives.

Elles traitent de tous les aspects du développement d'un individu, de la naissance jusqu'à la mort, et même après. Dans l'ensemble, elles représentent l'un des cinq grands chapitres de la science astrologique. Les autres chapitres portent sur les signes du zodiaque comme tels, les planètes, les aspects et les transits.

Le zodiaque ressemble à une tarte de douze pointes. Les thèmes des maisons I à VI, situées en dessous de l'axe horizontal, portent sur l'épanouissement de l'être dans la matière, sur l'organisation matérielle de la vie. Les maisons VII à XII sont situées en dessus de l'axe horizontal et traitent de la croissance de la conscience. De plus, chaque maison entretient un rapport particulier avec sa maison opposée, de telle sorte qu'on ne peut étudier les forces en jeu dans l'une sans tenir compte de son vis-à-vis.

La Maison I est donc en rapport avec la Maison VII, la II avec la VIII, et ainsi de suite. Chaque maison correspond aussi à l'esprit d'un des signes du zodiaque. Ainsi, une personne dont la carte du ciel montre un amas planétaire dans l'une ou l'autre des maisons présentera des caractéristiques correspondant au signe associé à cette maison, en plus des caractéristiques du signe correspondant au moment de sa naissance.

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Le criard du poste de pompiers sonnait à neuf heures tous les soirs pour indiquer aux enfants qu'il était temps de rentrer. Il sonnait aussi lorsqu'il y avait des incendies. Un jour, le criard de neuf heures s'est tu. C'était un élément de paysage qui disparaissait.

À un moment donné, quelqu'un a érigé une structure en bois, contenant quelque chose qui ressemblait à des cloches, sur le toit de la petite école Acadie. Nous nous demandions si cette installation allait finir par remplacer le criard. C'était une alarme en cas de guerre, disait-on. Je crois même que circulait le mot nucléaire.

Il aurait aussi fallu nous creuser des abris à l'épreuve des bombes dans nos caves et y ranger des provisions, au cas où. J'avais mentalement commencé à organiser cet abri dans notre cave, à côté des étagères où nous rangions les confitures et quelques boîtes de conserve.

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Certains d'entre nous passions devant chez Régis et le restaurant Palm Lunch tous les jours en allant à l'école. Le bâtiment qui abritait les deux commerces et un salon de barbier s'appelait le coin, parce qu'il était situé à la croisée des deux principales artères de Dieppe, l'avenue Acadie et la rue Champlain. Ces rues étaient sans doute principales parce qu'elles aboutissaient ailleurs qu'aux maisons de nos amis ou que dans les champs. L'avenue Acadie menait à Memramcook, la rue Champlain à l'aéroport.

Le magasin Régis était une épicerie générale avec un boucher et sa viande, du fromage en meule et de la tête fromagée. On pouvait y acheter à crédit. Ça se disait faire marquer. Régis sortait alors son calepin et marquait nos achats.

Des fois nous payions comptant. Le magasin avait aussi une assez bonne sélection de bonbons à un cent. Toutes les autres friandises — croustilles, boissons gazeuses, tablettes de chocolat, glaces — coûtaient cinq ou dix cents. Il y avait aussi un comptoir de bonbons au Palm Lunch.

Souvent nous prenions le temps de comparer les deux étalages avant d'acheter, ce qui expliquait le va-et-vient constant d'enfants entre les deux commerces.

Le Palm Lunch, dont nous prononcions le nom d'une traite sans savoir ce que nous disions, c'était, d'un côté, un long comptoir légèrement surélevé bordé de sièges tournants, et de l'autre côté, juxtaposées au comptoir de friandises, des armoires remplies de marchandise comme dans un magasin général. C'était souvent le propriétaire lui-même, Moody Shaban, qui traversait d'un bord à l'autre pour nous servir. Au fond du restaurant, il y avait quelques machines à boules et une table de billard, ce qui faisait du Palm Lunch un endroit idéal où tuer le temps. Tout compte fait, il y avait pas mal de monde, des gars surtout, toujours plus âgés que nous, qui avait du temps à tuer.

Nous y retrouvions aussi les membres d'une famille pas comme les autres, ne serait-ce que parce que les parents et les enfants mangeaient souvent au restaurant, parfois seuls, parfois ensemble, et à n'importe quelle heure. Je leur enviais ce libre régime de hamburgers, de hot-dogs, de frites et de sandwichs chauds au poulet, mais les cheveux teints et surcoiffés de la mère me laissaient songeuse. La paume de la main étant la seule définition que je connaissais alors du mot anglais palm, j'ai longtemps pensé que le nom du restaurant vantait ces repas qui se mangeaient surtout avec les mains. Il m'a fallu des années avant de comprendre que le petit palmier en néon vert et rouge suspendu dans la vitrine du commerce n'était pas qu'un décor superflu.

Il m'a fallu des années avant que la réalité du palmier, ou son irréalité, m'assaille.

Un autre petit magasin, le Nightingale, était situé en bas de l'église, c'est-à-dire en bas de la butte, après l'église. Beaucoup de gens de l'école habitaient dans ce coin-là, c'est-à-dire les rues Orléans, Thibodeau, Gaspé et Charles, pour ne nommer que celles-là. Quant aux gens de la rue Gould, ils avaient presque un dépanneur juste à eux, le magasin Gould. Les bonbons variaient d'un établissement à l'autre, et les nouveautés qui apparaissaient dans un magasin et pas dans les autres créaient souvent des jalousies entre les enfants. J'ai trouvé le Nightingale encore plus mystifiant le jour où une institutrice nous a appris que le nightingale est un oiseau.

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Une fois par année, ma mère nous lançait le projet de faire notre propre root beer. L'idée nous enthousiasmait toujours et, pour le budget familial, ça revenait moins cher que la liqueur du magasin. Il s'agissait de faire mijoter dans d'énormes chaudrons une quantité considérable d'une préparation liquide, puis d'embouteiller le tout dans de grandes bouteilles de bière. C'était un projet assez ambitieux.

Nous avions du mal à croire qu'il puisse sortir autant de root beer d'un si petit flacon d'arôme acheté à la pharmacie. Une fois les bouteilles remplies, encapsulées et bien propres et lisses, nous les montions au grenier, deux à la fois, une dans chaque bras. Nous étions probablement trois ou quatre à faire la navette pour aller laisser mûrir la root beer qu'on ressortirait aux occasions spéciales comme à Noël, aux anniversaires, un dimanche de temps en temps et, s'il en restait, à l'été, quand nous irions pique-niquer à Belliveau's Beach, avec le grand sac de plage carreauté pour nos serviettes et le panier d'osier pour le goûter. Je revois les bouteilles vertes, presque noires, enveloppées dans du papier journal et couchées les unes par-dessus les autres dans l'obscurité du grenier.

C'était déjà une sorte d'oeuvre d'art.

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