Chapitre 13
Troisième partie - Gallimard… Hot Stuff…
Chapitre 13
Élizabeth est étendue dans les bras de Hans, dans un lit défait. Le jour se lève dans la chambre aux murs blancs. La mer gronde au loin, à moins que ce ne soit que le vent qui souffle. Élizabeth n'est pas prête à ouvrir les yeux. Hans, lui, est bien réveillé.
— Comme ça, vous n'aimez pas les labyrinthes ?
— Pas particulièrement, non.
— Ce sont des univers complexes.
— C'est pour ça qu'il faudrait les aimer ?
— Ce n'est pas obligatoire. Il y en a qui les aiment naturellement.
Hans s'était retenu un bon moment avant de lancer la conversation matinale. Maintenant qu'elle était amorcée, il n'avait plus de raison de se retenir.
— Aimez-vous les poules ?
— J'aime qu'elles picorent et qu'elles pondent des oeufs.
Hans ne parvient toujours pas à tutoyer Élizabeth. D'une certaine façon, il redoute le moment où cela arrivera. Pour l'instant, il savoure ce vouvoiement de l'amour entre eux.
— Aimez-vous les volcans ?
— Pas spécialement. Mais un peu quand même.
— Et les deltas ?
— Oui.
— Même s'ils ont quelque chose de labyrinthique ?
— Oui. Je les aime à cause de l'eau.
— Aimez-vous les diamants ?
— Non, pas tellement. Ils sont trop brillants.
***
Un soir à la fin du mois d'août, Terry Thibodeau entra seul dans un salon de billard de la ville. Les établissements du genre avaient poussé comme des champignons depuis quelque temps, faisant de ce jeu jadis suspect un passe-temps tout à fait respectable pour tous, y compris les femmes. On rencontrait même de plus en plus d'enfants dans ces salons. Certains apprenaient réellement à jouer, d'autres, encore à l'âge de se faire câliner, y suivaient simplement leurs parents.
Cette grande démocratisation du billard gênait quelque peu Terry, qui choisit une table à l'écart, à l'abri des regards, non parce qu'il était piètre joueur — c'était au contraire un ancien champion —, mais bien parce qu'il n'aimait pas toujours les regards fixés que lui attirait son adresse. Il eut à peine le temps de casser le jeu qu'une serveuse arrivait à sa table.
— Aimerais-tu boire de quoi ?
Terry reconnut la voix tout de suite.
— Awh… ben hâllo ! Non, je viens juste jouer une couple de parties.
— …
Carmen Després ne semblait pas pressée de s'en aller. Terry sentit le besoin de dire quelque chose.
— Je savais pas que tu travaillais icitte. Je viens des fois quand j'ai rien à faire.
— Ça fait pas longtemps que j'ai commencé. J'étais à Shédiac avant.
Tout à coup, les murs se mirent à trembler sous le coup d'une musique particulièrement tribale. La basse et la batterie noyaient tout le reste. Carmen se vira les yeux à l'envers.
— Le plusse tannant, c'est la musique. Je vas aller la changer. Y'a-ti de quoi que t'aimerais d'entendre ?
Terry réfléchit pendant deux secondes.
— Avez-vous Tom Waits ?
Carmen approuva d'un signe de la tête et s'en fut.
***
Sous le signe du Lion, la Maison V est celle de l'énergie vitale prolongée dans la génération suivante, soit par les enfants ou par des oeuvres artistiques, littéraires ou scientifiques. On y retrouve d'ailleurs la vie politique et les affaires sociales tout autant que les beaux-arts. La Maison V est la maison de l'originalité personnelle et du besoin de s'exprimer de façon créative. Maison des enfants et de la procréation, elle s'étend aussi à l'éducation et à la vie affective, aux affaires de coeur et aux aventures amoureuses.
Le jeu, comme capacité de choisir la légèreté, de se laisser distraire et d'oublier le sérieux de la vie, est fort présent dans cette maison : il prend tantôt la forme de petits plaisirs, de passe-temps, de sports ou de vacances, tantôt celle de sorties au théâtre et au concert ou de soirées mondaines. Les jeux d'argent et les gains de chance sont également présents dans cette maison, tout comme les spéculations financières, les dons et les cadeaux. Maison de risque, la Maison V pousse aussi à expérimenter dans le champ de la puissance. Elle pousse à oser, à développer un pouvoir créateur au-delà de la fougue et des pulsions premières, malgré des gaucheries initiales, des timidités ou un quelconque manque de savoir-faire.
À travers le plaisir de créer, la Maison V appelle à jouer de l'ego pour apprendre à briller.
***
Carmen Després avait été liée de très près à cette grande vogue du billard. Son père, un entrepreneur, avait vu venir les choses et il s'était mis à fabriquer de l'équipement de billard à Grande-Digue. Depuis une quinzaine d'années, la marque Diamond Billiards avait fait son chemin un peu partout en Amérique du Nord, et son initiateur avait été couronné entrepreneur de l'année au moins six fois en cours de route.
Carmen Després avait eu un rôle dans le succès et la prospérité de son père. D'abord, comme représentante des jeunes, elle avait siégé au comité chargé d'aménager le centre paroissial de Grande-Digue. Ce comité avait ardemment défendu l'achat de deux tables de billard devant des paroissiens conservateurs qui s'y opposaient, ne voyant dans l'arrivée de ces tables que danger de corruption et de fainéantise. Ensuite, une fois le centre ouvert, Carmen avait plusieurs fois insisté auprès de son père pour qu'il vienne jouer au billard avec elle, lui qui n'avait jamais de sa vie tenu une baguette de billard dans ses mains.
Carmen avait alors déjà reçu et lu Les Grands Deltas, et elle remarquait, chaque fois qu'elle ouvrait le jeu, que les billes se séparaient selon le mode deltaïque traditionnel, vu qu'elle n'avait pas encore le tour, comme certains, de faire rouler les billes avec force dans tous les sens, d'un bord à l'autre de la table. Après son premier coup de baguette, les billes se décollaient les unes des autres sans grand émoi, roulant par-ci par-là sans trop se forcer, quelques-unes d'entre elles restant même tout à fait imperturbées par le coup initial. Fascinée par la forme triangulaire échancrée qui se dessinait après ce premier coup, Carmen s'en émerveillait à chaque fois devant son père, qui chaque fois prenait le temps de contempler avec sa fille le dessin deltaïque qui se traçait sur le drap, attendri par le bonheur naïf de sa fille dans cette salle aux murs décorés d'affiches du groupe rock Metallica et de petits coeurs de Jésus en lainage tricoté. Quant aux affiches du groupe Slaughter, elles avaient été rejetées sans aucune possibilité d'appel par une majorité de paroissiens.
***
La plus brillante de toutes les pierres précieuses, le diamant brille même dans l'obscurité, ou presque. Un rien de lumière suffit à le faire éclater de ses mille reflets. Mais c'est peut-être davantage à cause de sa dureté que le diamant est devenu le symbole de l'amour : un diamant est inaltérable, seule sa propre poussière parvient à l'user quelque peu. La taille d'un diamant, qui a comme conséquence de rendre cette pierre plus brillante encore, ne peut d'ailleurs se faire que par frottement intense avec de la poussière de diamant, opération qui exige beaucoup de temps et de précision.
Le travail du diamant a atteint la perfection avec la taille en brillant dite « moderne », qui comporte cinquante-huit facettes et qui a été mise au point au début du XXe siècle à partir de la taille dite « pleine », du siècle précédent. D'autres facteurs entrent en ligne de compte en ce qui a trait à la perfection d'un diamant : sa limpidité, plus poétiquement appelée son eau, sa teinte et bien sûr son poids. Le poids d'un diamant se mesure en carats. Un carat de diamant est donc une mesure de quantité et non de qualité, contrairement au carat d'or.
***
Terry Thibodeau trouva Carmen Després plus docile ce soir-là qu'elle ne l'avait été dans son bateau sur la Petitcodiac. Cela le rassura jusqu'à un certain point, mais il continua tout de même de la guetter du coin de l'oeil, un peu à cause de son petit côté frondeur qui était loin de lui déplaire. Il la suivait du regard tout en empochant ses billes. Elle avait l'air de tout faire : servir aux tables, distribuer les plateaux de billes, mettre de l'ordre derrière le comptoir, dire aux autres quoi faire, disparaître, reparaître, de sorte qu'il était difficile de se faire une idée exacte de son rôle dans la boîte. Ayant perdu sa trace pendant un moment, Terry se concentra sur son jeu et l'oublia momentanément.
— Belle shotte !
Terry essaya de ne pas rougir, mais n'y parvint pas.
— D'où c'est que t'as ressoudu ? Je t'ai pas vue venir.
— Awh ? Comme ça tu me watchais ?
Terry sentit son sang jusqu'aux oreilles. Il n'avait pas l'habitude de rougir pour si peu.
— Je voulais une bière tout d'un coup.
— Quelle façon ?
— Awh, je sais pus. Y'en a assez de façons, asteure. Apporte ça que tu veux, ça me fait pas d'diffarence.