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La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna, Chapitre… – Text to read

La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna, Chapitre 2

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Chapitre 2

La tempête a commencé comme toutes les tempêtes. Soudain, l'horizon bouge, les tables oscillent et les verres, heurtés les uns contre les autres, tintent.

Le commandant, pour fêter l'arrivée prochaine en Amérique, avait organisé, dans le plus grand salon du paquebot, un « championnat international de Scrabble ». Vous savez, le Scrabble est ce jeu étrange, plutôt crispant. Avec des lettres en plastique, on forme des mots rares. Et plus les mots sont rares et plus ils comportent de lettres impossibles (le Z, le W), plus on marque des points.

Les champions, les championnes de mots rares se sont regardés. Ils pâlissaient. L'un après l'autre, ils se sont levés, ont plaqué leur main gauche contre leur bouche et, au pas de course, ont quitté le grand salon. Je me souviens d'une petite dame proprette qui n'avait pas fait assez vite : une matière verdâtre lui coulait entre les doigts. La honte lui dévorait les yeux.

Sur les tables demeuraient les lettres blanches et les dictionnaires grands ouverts.

Thomas me regardait, enchanté. Un vieux reste de politesse l'empêchait d'éclater de rire.

Il faut vous avouer, chère lectrice, cher lecteur, que nous n'aimons rien tant, mon frère et moi, que la très grosse mer : chavirant les estomacs des passagers, elle vide la salle à manger où, admirés par l'équipage stupéfait de notre appétit, nous pouvons tranquillement, lui et moi, en amoureux, festoyer.

Le commandant s'approcha :

— Jeanne et Thomas, vous m'épatez. On dirait de vieux capitaines. Où avez-vous appris l'océan ?

Des larmes me vinrent (parmi mes nombreuses qualités, je sais pleurer à la demande).

— Hélas, monsieur ! Si vous connaissiez notre triste histoire…

Une fois de plus, je racontai la séparation de nos parents. Leur incapacité à vivre ensemble, leur sage décision de vivre chacun d'un côté de l'Atlantique plutôt que de s'injurier du matin au soir.

— Je comprends, je comprends, balbutia le commandant, compatissant. Mais… Vous ne prenez jamais l'avion ?

— Pour nous écraser au décollage, comme notre grand-mère ? Jamais.

Thomas, les dents plantées dans son poignet, parvenait difficilement à garder son sérieux.

Merci Papa, merci Maman de vous aimer si mal ! Dans une famille normale, jamais nous n'aurions tant voyagé.

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