16a. Plaidoyer pour l'altruisme. Matthieu Ricard. Partie 1/2.
Eh bien, nous faisons effectivement à notre époque face à de nombreux défis.
Tout d'abord notre propre esprit, à qui nous avons à faire du matin au soir et qui peut-être notre meilleur ami comme notre pire ennemi. Il y a aussi les défis dans lequels (auxquels) nous faisons face dans notre existence. Celui de la précarité, la difficulté que nous avons parfois à maintenir nos moyens de survie.
Il y a le court terme de l'économie, mais il y a aussi le moyen terme de la qualité de vie, de l'épanouissement dans notre existence, au cours d'une carrière, d'une famille, d'une génération, d'une vie.
Et si un pays est le plus puissant et le plus riche et tout le monde est misérable à quoi bon, n'est-ce pas ?
Il y a un défi tout nouveau qui est venu presque à notre insu, et qui, depuis un siècle, est celui des générations à venir.
Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le sort des générations à venir dépend étroitement de nos actes. Et ça c'est tout nouveau.
Nous ne l'avons pas décidé, mais c'est nos actions qui l'ont peu à peu amené.
Nous sommes donc maintenant un peu comme cet homme au bord des chutes du Zambèze. Il est possible qu'il y ait des points de non-retour, comme si cet homme allait faire quelques pas en avant.
Et nous ne savons pas exactement où sont ces points de non retour.
Dans le domaine de l'environnement, les scientifiques ont défini un certain nombre de paramètres. Vous pouvez les voir sur cet écran qui chacun ont une importance cruciale pour l'avenir de la biosphère et de notre planète, et par conséquent, des générations à venir.
Cette zone que vous voyez, ce cercle, c'est un peu comme la limite des chutes du Zambèze.
Au-delà de cette limite, on ne sait pas trop ce qui va se passer, on s'attend à des points de non-retour. Ce diagramme que vous voyez, c'est la situation en 1900, il n'y a pas si longtemps que ça. En 1950, il s'est produit ce qu'on appelle la grande accélération. Nous sommes passés de l'Anthropocène, 12 000 années d'un climat très stable qui a permis l'agriculture, l'extension des civilisations, à ce qu'on appelle l'Anthropocène, l'âge (avant c'était donc l'Holocène, pardon ! ) ; l'Anthropocène l'âge dans lequel l'homme a un impact majeur, le plus grand impact qui soit sur notre planète.
Alors retenez un instant votre souffle, pas trop longtemps, le temps d'imaginer ce que sera l'image suivante en 2010.
Comme vous pouvez le constater, nous avons largement dépassé pour certains de ces paramètres les limites de sécurité.
Pour vous donner un seul exemple, celui l'appauvrissement de la biodiversité, au rythme actuel de disparition des espèces, en 2050, 30% de toutes les espèces sur Terre auront disparu.
Et ce n'est pas seulement les tigres de Sibérie, les monstres de Tasmanie, les rhinocéros unicornes, c'est (ce sont) des milliers et des milliers d'espèces d'insectes, de poissons, de batraciens.
Déjà la population des poissons a été réduite de 80% dans les océans.
Le 13 décembre, un projet de loi a pu être voté pour empêcher le chalutage, des fonds, des grands fonds, qui consiste à ratisser les fonds comme si on passait la cathédrale Notre-Dame au bulldozer, des fonds qui ont mis des milliers d'années à se former.
Donc il y a là un vrai défi.
La question de l'environnement est bien sûr éminemment complexe. Mais si on y songe, c'est une question tout simplement d'altruisme et d'égoïsme. Si nous avons la moindre considération pour les générations à venir, nous ne pouvons pas continuer à faire cela. Elles se diront : « vous saviez et pourtant, vous n'avez rien fait. »Nous sommes dans la position - je suis marxiste de la tendance Groucho - qui disait : « pourquoi me préoccuperais-je des générations à venir, qu'est-ce qu'elles ont fait pour moi ? »C'est exactement ce que nous disons, et c'est aussi malheureusement ce qu'a dit le millionnaire américain Steven Forbes sur la sympathique chaîne de télévision Fox News, lorsqu'il a dit - on lui parlait de la montée inexorable du niveau des océans : « je trouve absurde de changer mon comportement aujourd'hui pour quelque chose qui se passera dans 100 ans. Après moi le déluge. »Donc nous devons faire face à tous ces défis qui tournent, si vous le regardez bien, aussi bien dans le domaine de l'économie, de l'avidité, de la solidarité qui est nécessaire pour l'épanouissement, qui tournent autour de la question de l'altruisme et de l'égoïsme. Alors est-ce que vraiment, comme Plaute le disait, « l'homme est un loup pour l'homme ?
» Peut-être pas tout le monde quand même. Il y a des gens qui ne sont pas forcément ce qu'on pense. Est-ce qu'il ne faut pas parler plutôt de la banalité du bien qui tisse les gestes de notre vie quotidienne ?
Ou alors est-ce que, comme dit Monsieur Freud, Sigmung de son prénom :
« Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal mais en moyenne, je n'ai découvert que fort peu de bien chez les hommes.
D'après ce que j'en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille. » Ça c'est le « à bon entendeur salut !»
Pas tout le monde quand même.
Nous avons bien sûr de l'empathie. Voyez cet homme qui à 5 ans a perdu ses deux jambes, et qui toute sa vie s'est occupé d'autres personnes en difficulté. Ici ses parents. Il y a aussi la coopération - ça c'est aux États-Unis mais dans les villages dans lesquels j'ai vécu au Bhoutan, lorsqu'on construit une maison, eh bien tout le monde vient pour vous aider c'est une grande fête, la joie de coopérer. Et c'est pas seulement chez les êtres humains.
On m'a dit il faut bien leur dire que ce n'est pas un montage.
Ce cheval et cette chèvre sont des amis et la chèvre a trouvé (que) c'est un très bon moyen de coopérer pour atteindre les (feuilles. )Il y a aussi bien sûr la lutte pour la vie, absolument inexorable pour un cornet de glace. Mais la lutte pour la vie, ce n'est pas Darwin. Il a parlé beaucoup plus de la coopération qu'on pouvait étendre à d'autres êtres que nos proches et même aux autres espèces.
La lutte pour la vie, c'est le Herbert Spencer, le bouledogue de Darwin qui utilisait ce terme.
Il se trouve en fait que dans l'évolution, la coopération a été beaucoup plus créatrice pour être arrivée à des étapes de complexité croissante au sein de l'évolution et que nous autres êtres humains, comme le dit Martin Novak à Harvard, nous sommes des super coopérateurs. Et c'est pour cela qu'il faut passer à un degré supérieur de coopération.
L'altruisme n'est plus un luxe mais une nécessité.
D'ailleurs, le lien social est ce qui rend votre existence la plus heureuse, la plus épanouie. C'est un facteur déterminant de la qualité de vie. Et ce lien social n'est pas non plus limité seulement aux êtres humains. Voilà deux centenaires japonaises dans un endroit où il y a le plus grand nombre de centenaires au monde.
Et si l'on demande pourquoi, toutes les études l'ont montré, c'est que ces personnes naissent, vivent, et meurent ensemble.
Elles sont tout le temps les unes auprès des autres. Elles se soutiennent, elles se conseillent, elles ont… elles partagent leurs joies et leurs souffrances.