#53 - La beauté à tout prix (2)
Et ça, ça provoque de nombreux problèmes, notamment chez les jeunes qui sont victimes de troubles du comportement alimentaire (par exemple l'anorexie ou la boulimie). C'est pas un problème anodin. C'est vraiment quelque chose d'assez significatif parce que chez les 15-24 ans en France, ces troubles du comportement alimentaire sont la deuxième cause de mortalité. La première cause de mortalité chez les jeunes de 15-24 ans, ce sont les accidents de la route, les accidents de voiture, et directement après, la deuxième cause, ce sont ces troubles du comportement alimentaire. Et on comprend que bien souvent, ces troubles sont provoqués justement par les images qu'ils voient sur internet, dans les magazines, etc.
Face à ce phénomène, la question qu'on peut se poser c'est : pourquoi ces jeunes sont-ils prêts à faire tous ces sacrifices afin d'atteindre cet idéal de beauté ? Pourquoi sont-ils même prêts à sacrifier leur vie dans le but d'être aussi beaux ou aussi belles que les mannequins qu'ils voient dans les magazines ?
Pour répondre à ça, il faut d'abord se demander ce qu'est la beauté. Il faut essayer de définir un peu plus précisément ce concept. La beauté, c'est une caractéristique qui provoque de l'admiration parce qu'elle est supérieure à la norme. Elle est au-dessus de la moyenne. Bien souvent, quand on pense à la beauté, on pense surtout à la beauté physique. Si les mannequins sont considérées comme belles, c'est parce qu'elles sont plus minces que les autres. Elles sont… elles ont un physique différent de la moyenne. Et aujourd'hui, la minceur, c'est une caractéristique qui est très valorisée par notre société.
Mais ce qui est intéressant, c'est que la beauté a également un objectif biologique. L'objectif biologique de la beauté, c'est de plaire à des partenaires sexuels potentiels pour se reproduire. Parce que chaque organisme vivant a deux objectifs, a deux buts principaux. Le premier, c'est de survivre. Et le deuxième, c'est de se reproduire pour propager, pour diffuser ses gènes. Mais aujourd'hui, avec ces maladies comme l'anorexie, on comprend que cette quête de la beauté est dangereuse pour la santé. Certaines personnes sont prêtes à se priver de nourriture (c'est-à-dire à ne pas manger ou à manger beaucoup moins qu'elles ne le devraient) simplement pour atteindre cet idéal de beauté. Alors que c'est assez paradoxal parce que manger, c'est un besoin primaire, un besoin qui aujourd'hui est parfois sacrifié au nom de la beauté.
La question à laquelle on va essayer de répondre dans cet épisode, c'est pourquoi sommes nous prêts à faire tous ces sacrifices pour la beauté ? Est-ce que la beauté mérite vraiment qu'on fasse tant de sacrifices pour elle ?
Aujourd'hui, on peut avoir l'impression que la beauté est devenue une sorte de dictature. C'est vraiment un enjeu crucial dans nos sociétés. Un enjeu, c'est une chose que l'on peut soit gagner, soit perdre. Par exemple, si vous participez à une compétition, l'enjeu de la compétition, c'est de devenir le champion, de gagner. Donc la beauté est devenue un enjeu en même temps que les sociétés se développaient économiquement.
Peut-être que vous avez déjà entendu parler de la pyramide des besoins. Elle a été créée par un psychologue qui s'appelle Maslow. La pyramide des besoins, elle explique qu'au début, on a des besoins primaires et au fur et à mesure que ces besoins sont satisfaits, il y en a de nouveaux qui apparaissent. Par exemple, au début, les besoins primaires, ce sont les besoins de nourriture, de sécurité, les choses qui vont assurer notre survie immédiate. Et puis, une fois que ces besoins sont satisfaits, on se concentre sur d'autres choses, par exemple sur notre épanouissement personnel, sur l'amour, sur des choses qui ne sont pas essentielles à notre survie biologique mais qui deviennent progressivement de plus en plus importantes pour nous. On peut dire que ce besoin de beauté fait justement partie de ceux qui sont apparus grâce à la satisfaction des besoins primaires.
Aujourd'hui, si la beauté est devenue un besoin, c'est parce que la compétition sur le marché de l'amour est de plus en plus rude, elle est de plus en plus difficile. Simplement, pour résumer, on peut dire qu'aujourd'hui, il y a de plus en plus de concurrence entre les individus pour trouver un partenaire. Avant, les unions étaient plutôt stratégiques. C'étaient parfois les familles qui décidaient de notre futur mari ou de notre future femme. Mais aujourd'hui, comme on a beaucoup plus de liberté, ce choix du partenaire se fonde sur d'autres critères, des critères qui ne sont pas seulement économiques mais qui concernent également les sentiments, l'attirance physique, etc. Donc si on veut mettre toutes les chances de notre côté pour trouver le bon partenaire, on doit se rendre le plus attirant possible.
C'est un désir qui est très présent en nous et que les entreprises ont bien compris parce que c'est une des promesses marketing les plus puissantes: être plus désirable pour augmenter ses chances. Cette désirabilité, elle peut être physique mais pas seulement. On peut également s'acheter une belle voiture pour être plus attirant. Aujourd'hui, cette promesse, elle est omniprésente. On la trouve dans énormément de publicités. On a aussi l'impression qu'elle n'a jamais été aussi accessible. Elle peut se matérialiser à travers des vêtements (donc on va acheter des nouveaux vêtements pour être plus à la mode, pour être plus attirant) mais également les produits cosmétiques, les produits de beauté, la chirurgie esthétique et puis toutes les salles de sport qui vous promettent qu'en quelques semaines, vous allez pouvoir devenir très musclé et avoir le corps de vos rêves. Tous ces secteurs, aujourd'hui, ont un poids économique énorme. Ils représentent un très gros marché et beaucoup d'opportunités pour les entreprises. C'est pour ça que cette quête de beauté… cet idéal est devenu omniprésent. On le voit absolument partout.
Paradoxalement, il y a un domaine dans lequel la beauté était très présente qui semble aujourd'hui l'avoir complètement délaissée, qui semble ne plus du tout s'intéresser à elle. Ce domaine, c'est bien sûr celui de l'art. Pendant longtemps, la fonction de l'art était de représenter l'œuvre de Dieu. Et comme l'œuvre, la création de Dieu était par définition parfaite, l'art devait représenter cette perfection, cette beauté parfaite. On pensait d'ailleurs que cette beauté était universelle. Par exemple, à la Renaissance, on pensait que la nature était complètement régie par des lois mathématiques et que le rôle de l'Homme, c'était de déchiffrer, d'analyser ces lois mathématiques pour comprendre le secret de la beauté universelle, de la nature et de l'Homme.
Mais contrairement à ce que les Grecs pensaient, la beauté n'est pas universelle. Les canons de beauté, c'est-à-dire les idéaux et règles, on peut dire, de beauté, eh bien ils changent selon les époques et les pays. Sur ce sujet, il y a une vidéo très intéressante que vous pouvez regarder sur YouTube d'une chaîne qui s'appelle DirtyBiology (mais c'est une chaîne avec des vidéos en français) et dans cette vidéo, ils parlent justement de la dimension biologique de la beauté mais aussi artistique et ils connectent les deux. Donc c'est vraiment intéressant et je vous encourage à la regarder. Je vais mettre le lien dans la description de l'épisode.
Et justement dans cette vidéo, ils expliquent qu'au Moyen-Âge, dans les peintures, dans les tableaux que vous pouvez voir par exemple au musée du Louvre, les corps étaient représentés sous une forme très allongée (c'est-à-dire très mince et longue) parce que, à cette époque, la minceur, voire même la maigreur, c'était le signe de privation, c'est-à-dire du fait qu'on était prêt à faire des sacrifices. Et cette privation était très valorisée dans la religion catholique. Au contraire, à la Renaissance, on est revenu aux canons de l'Antiquité, à la définition antique de la beauté. Ici, c'était l'idée d'une beauté unique qui est l'œuvre de Dieu. On représentait cette beauté sous la forme d'une jeune fille, belle, saine (en bonne santé) parce que ça, c'était synonyme de fécondité. Et cette fécondité, c'était la chose la plus valorisée, la plus importante, à cette époque de la Renaissance. Et puis ça a encore changé au XIXème siècle. Là, dans les tableaux, on est passé au réalisme et au naturalisme, c'est-à-dire à une représentation plus fidèle des corps, une représentation plus proche de la réalité.
Tout ça, c'est simplement pour montrer que la beauté n'est pas seulement un critère biologique, c'est aussi une représentation sociale, c'est aussi une construction sociale. Et l'idéal de beauté qu'on a aujourd'hui dans nos sociétés, il est très différent de celui qui existait à la Renaissance, par exemple, ou même de celui qu'on avait il y a seulement 50 ans. Et puis, cet idéal de beauté diffère aussi en fonction des cultures, des pays et des continents. Par exemple, dans les pays asiatiques, on n'apprécie pas forcément le même type de beauté que dans les pays européens ou dans les pays américains. Et c'est pour ça que les mannequins, par exemple, ne sont pas exactement les mêmes, parce que les agences s'adaptent aux préférences, aux goûts des consommateurs et à leur propre représentation de la beauté.
Mais bon, on va revenir au domaine artistique. En fait, si l'art s'est désintéressé de la beauté, c'est parce qu'elle est devenue tellement omniprésente dans nos sociétés et qu'elle s'est tellement commercialisée qu'elle en est devenue moins intéressante pour les artistes. C'est le poète Charles Baudelaire qui avait écrit : “le beau est toujours bizarre […] Une bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente.” C'est une définition qui illustre bien la conception moderne de la beauté. La beauté doit être quelque chose de bizarre. Or, comme on voit cette beauté s'exhiber partout dans les magazines, sur internet, eh bien elle a perdu ce côté un peu extraordinaire, ce côté un peu bizarre, et elle intéresse moins les artistes. On peut dire que, en devenant un produit industriel, la beauté a quitté le domaine artistique. Aujourd'hui, l'art ne remplit plus simplement une fonction esthétique. Il a d'autres buts. Il a d'autres objectifs. Et d'ailleurs, la majorité des Français pense qu'une œuvre d'art n'a pas besoin d'être belle, qu'il y a d'autres critères pour évaluer une œuvre d'art.
Bref, la beauté a quitté le domaine artistique mais elle s'est installée dans notre vie quotidienne. Si bien qu'aujourd'hui, on a l'impression que notre vie entière doit être esthétisée. C'est quelque chose qui est très visible sur les réseaux sociaux et notamment sur la plateforme Instagram qui est un des réseaux sociaux les plus populaires aujourd'hui. On voit sur Instagram que tout dans notre vie doit être parfait. Tout doit être beau. Pas seulement nous-mêmes physiquement, mais aussi notre appartement, nos amis, nos vacances. Bref, sur ce réseau social, tout doit être parfait. Toutes nos images doivent montrer que notre vie ressemble à celle qu'on peut voir dans les magazines, aux vies de célébrités.
Si bien qu'il y a des personnes qui passent beaucoup de temps à mettre en scène leur vie, à esthétiser leur vie, on pourrait dire, pour donner cette image. Évidemment, vous savez que cette vie n'est pas réelle. Il y a de plus en plus de personnes qui s'expriment sur ce sujet, qui disent que les photos et ce qu'on peut voir sur les réseaux sociaux n'est pas la vie réelle. Mais malgré ça, c'est très difficile pour nous, spectateurs, de se détacher, de prendre du recul, de prendre de la distance. On a tendance à entrer dans ce jeu, à vouloir jouer le jeu et à vouloir nous aussi poster des photos de notre vie parfaite.
On peut penser que c'est une révolution technologique mais ça n'est rien de nouveau. Les Dandys au XIXème siècle avaient cette même approche. Ils voulaient faire de leur vie une œuvre d'art, transformer leur vie en œuvre d'art. Un des dandys les plus célèbres, c'était l'écrivain irlandais Oscar Wilde.Il a écrit un roman très intéressant sur ce sujet qui s'appelle Le portrait de DorianGray. Enfin, ça c'est le titre français. C'est un livre qui a été publié en 1890, donc à la fin du XIXème siècle. L'histoire de ce livre, c'est celle d'un jeune homme d'une immense beauté, un jeune homme qui est très très beau et qui vit à Londres. Un jour, un ami peintre fait son portrait et ce portrait matérialise l'immense beauté de Dorian Gray. Quand Dorian Gray voit son portrait, il devient très jaloux. Il devient jaloux de cette beauté parce qu'il sait que lui va vieillir et que progressivement il va perdre sa beauté, alors que le tableau, le portrait, lui, va la garder pour toujours. Il s'énerve et il souhaite inverser ça. Il souhaite que le portrait vieillisse à sa place et que lui puisse rester aussi beau qu'il ne l'est à ce moment là. C'est une sorte de pacte avec le diable. Au moment où il fait ce souhait, on peut dire qu'il conclut un pacte avec le diable. Et ce pacte fonctionne ! C'est-à-dire que c'est le tableau qui commence à vieillir alors que lui garde la même apparence physique qu'au moment où le tableau a été fait.
À partir de ce moment-là, son physique ne change plus, mais par contre son comportement, oui. Il commence à être de plus en plus méchant, à être mauvais, à commettre des crimes et des actes immoraux. Bref, il y a une sorte de laideur intérieure qui apparaît en lui. On a à l'extérieur cette beauté physique et à l'intérieur une grande laideur, une laideur qui d'ailleurs se matérialise sur le tableau parce que le tableau, lui, change pour représenter le vrai visage de Dorian Gray.
Si vous n'avez pas lu ce livre, je ne vais pas vous raconter la fin, je ne vais pas faire de spoiler. Je vous invite vraiment à le lire. Vous pouvez même le lire en français, d'ailleurs. Simplement, cette histoire permet de voir que la beauté ne mérite pas de faire tous ces sacrifices. La beauté ne mérite pas qu'on sacrifie notre âme pour elle en la donnant au diable.
C'est comme ça qu'on va conclure cet épisode. Aujourd'hui, il y a de plus en plus de messages pour combattre ces idéaux irréalistes de beauté, pour dire qu'il existe différents types de beauté et que le plus important, c'est de s'accepter tel qu'on est, de s'accepter soi-même pour vraiment être heureux. Évidemment, je sais que c'est plus facile à dire qu'à faire. S'accepter tel qu'on est, ça demande également un travail sur nous-mêmes. Ça demande une réflexion, ce n'est pas quelque chose de simple. Mais avec des efforts et avec un travail régulier, c'est possible. C'est possible d'y arriver, comme avec le français !
On va s'arrêter là. J'espère que ça vous a plu. Comme d'habitude, je vous invite à laisser une petite évaluation sur iTunes si vous ne l'avez pas encore fait. Vous savez que ça m'aide beaucoup. Ça m'aide à faire connaître le podcast à d'autres personnes. En attendant, on se retrouve dans deux semaines pour un nouvel épisode. À bientôt !