Chapitre 23
Terry croyait avoir tout raconté à Carmen de la demi-heure qu'il avait passée en compagnie du Français anxieux dans la cabine de pilotage. Mais au fil des jours, il se rendit compte qu'il avait toujours quelque bribe à rajouter.
— Y m'a demandé à quoi c'que la Petitcodiac ressemblait l'hiver.
— Quoi c'que t'as dit ?
— Ben, faullait que j'y pense. J'avais jamais essayé de dire ça de ma vie. T'as jamais besoin de le dire quand tout le monde le voit.
— Ça fait que, quoi c'que t'as dit ?
— J'ai dit que l'eau gelait pas, ben que ça s'emplissait de neige pis de glace tout autour, pis qu'y'avait comme un grand mur de terre pis de glace qui montait de chaque bord. Pis c'est en y'expliquant ça que j'ai vu que c'est dans ce temps-là que c'est le plusse beau vraiment. Quand ça ressemble à rien d'autre, juste à de l'eau qui coule entre deux murs de terre pis de glace, des fois avec une petite brume au-dessus.
— Crois-tu qu'y pouvait s'imaginer ?
— Ben, je sais pas. Je crois pas.
— …
— But y m'a donné sa carte.
— Sa carte ?
Terry sortit la carte de visite et la donna à Carmen. Elle l'étudia, la lui remit.
— Garde ça. On sait jamais.
Terry reprit la carte, la rentra dans la petite crevasse du portefeuille d'où elle était sortie.
— …
— Je me demande où c'que c'est, la Creuse.
***
Camil avait beaucoup aimé assister à l'enregistrement de Bouillon de culture. Pendant le reste de notre séjour, il affirma plus d'une fois qu'il était enchanté d'avoir accepté de faire ce voyage avec moi.
— Pis j'ai vraiment aimé t'entendre. C'est vraiment intéressant ça que t'as à dire. Je trouve que t'es brillante. Sérieusement. J'en reviens pas que tu viens de par chez nous.
— Ben, pour dire le vrai, des fois ça serait plus simple si j'étais juste normale.
— Ah, nous autres les Acadiens, on a ben de la misère quand on se distingue. C'est comme si qu'on avait peur de briller.
Il était midi, la faim commençait à nous tenailler. Nous entrâmes dans un petit café plutôt ordinaire.
— Je pense que je vas juste prendre un hot-dog sur baguette.
— Bonne idée. Tant qu'à être à Paris…
***
Après le départ d'Élizabeth, Hans erra quelque peu à la surface du globe comme à la surface des choses. Il ne chercha pas activement une nouvelle destination, se contentant de s'imaginer des contextes et des ambiances, des climats et des fonds sonores. Il regarda vivre la vie, se laissa porter par elle, s'en laissa inspirer. Des mondes défilaient dans son esprit.
Certains l'appelaient, d'autres le laissaient passer. Cette vie sans but ultime lui parut intéressante en elle-même. Elle lui parut valable dans sa légèreté même, aussi fragile qu'exigeante dans son équilibre. Il prit donc le temps de la savourer, sans trop l'analyser, sans trop essayer de la décrire.
Il se laissa pénétrer de ce qui voulait pénétrer, bifurquait quand cela voulait bifurquer, finissait toujours par se retrouver quelque part. Et au bout du compte — fût-ce quelques jours ou quelques semaines —, il se trouva à aimer que la terre soit ronde. Tout simplement.
***
Je mâchais ma merguez en ruminant nos derniers propos. Je m'en voulais de donner l'impression à Camil que je n'étais pas fière de moi ou pas contente de mon sort. Bien sûr que ses compliments me faisaient plaisir. Mais je réentendais aussi la conversation que j'avais eue avec la coiffeuse qui m'avait coupé les cheveux quelques semaines avant mon départ.
— T'écris des livres ? Vraiment ? Geeeee… je savais pas même qu'y'avait du monde qui faisait ça par icitte.
— Awh oui, y'en a pas mal.
— Vraiment ? Wowww…
L'épisode fit rire Camil, qui avait le rire facile, il faut dire. On dirait que la vie le chatouillait toujours quelque part.
— Ben oui. C'est vrai que des fois ça vole pas haut. Même que ça écrase.
Il commanda deux autres verres de vin, puis ajouta :
— Pourquoi c'que tu crois que j'ai changé mon nom ? Pour être différent. Mais je suis pas un bon exemple, j'aurais dû aller ben plus loin.
Il leva son verre, invita le mien, prononça le toast :
— À Steppette !
***
Puis, des lieux se mirent à surgir d'eux-mêmes. Comme allant de soi. Ils lui traversaient l'esprit, rapidement, tel un éclair au-dessus d'un paysage, sans rompre aucune logique, mais laissant entrevoir d'autres réalités. Hans ne voulut pas trop fixer son attention sur ces percées soudaines.
Il craignait de les voir fuir en y pensant trop. Il ne voulait même pas trop les attendre. Pour lui l'attente avait quelque chose d'aveuglant ; elle le propulsait dans un monde autre et l'empêchait de goûter à celui-ci. Tout cela, et plus encore sans doute, fit qu'il se retrouva un jour dans un avion pour San Francisco.
Même à bord de l'avion, sa destination avait quelque chose d'irréel et d'immatériel. Elle n'avait pour toute contenance qu'une certaine idée qu'il se faisait de la lumière, de la couleur. À vrai dire, ce n'était même pas une idée. C'était plutôt comme une sensation, peut-être même un parfum, ou un souffle.
Un souffle de lumière et de couleur. C'était ça. Un souffle de lumière et de couleur l'interpellait. C'était tout ce qu'il savait.
Mais c'était suffisant. C'était même beaucoup.
***
On ne nous attribua pas des places côte à côte, à Camil et moi, pour la dernière partie de notre voyage, le vol qui nous ramenait de Montréal à Moncton. Tout s'était tellement bien déroulé depuis notre départ que ce fut là un désagrément bien mineur. Je me retrouvai donc assise à côté d'une femme de Painsec, une fonctionnaire de l'assurance-emploi qui venait de participer à un atelier en formation de la main-d'oeuvre à Ottawa. Je compris à quelques-unes de ses allusions qu'elle n'aimait pas tellement voyager et qu'elle avait trouvé longs ces quelques jours loin de la maison.
— Un temps passé, on voyageait beaucoup. Mon mari était trucker et on partait pour deux ou trois semaines à la fois. On aimait ça. On allait partout, en Ontario, aux États. J'ai quasiment fait le tour des États.
— …
— Après ça, quand moi je pouvais pus y aller à cause des enfants, y'a commencé à emmener les enfants. Chacun leu' tour. C'était quasiment la seule façon qu'y pouviont voir leu' père.
— …
— Pis là on s'est acheté une maison, pis mon mari a ouvert un truck stop. Les enfants sont grands, asteure. Le plus vieux travaille avec lui.
— …
— Je suis ben chez nous. Le plus jeune joue au hockey. Y s'organisont pour aller jouer dans un tournoi en Suisse. Moi, ça m'énerve.
Je peux pas imaginer ça. Je peux pas m'imaginer quitter le pays. Brrr…