Chapitre IX L'arrestation et le coup de théâtre
Passepartout était à plat ! Tous les obstacles, toutes les sommes dépensées… c'était en partie de sa faute ! On était maintenant le 12 décembre et il ne restait que neuf jours, treize heures et quarante-cinq minutes à Fogg pour gagner son pari.
Mr. Fogg était parti à la recherche d'un bateau en partance pour Liverpool quand il aperçut l'Henrietta. Le capitaine Andrew Speedy était à bord.
– Quand partez-vous monsieur ? demanda Fogg. Pouvez-vous me transporter à Liverpool avec trois personnes ?
– Désolé, je pars pour Bordeaux, répondit Speedy.
Fogg essaya de convaincre le capitaine à changer de route, sans succès. Il accepta donc d'aller à Bordeaux pour la modeste somme de 8000 dollars. Il eut juste le temps d'aller chercher ses compagnons de voyage à l'hôtel.
L'inspecteur Fix réfléchissait : arrivé à Londres son homme aurait dépensé la plupart de l'argent volé à la banque !
Le 13 décembre, Phileas Fogg faisait le point sur le pont du bateau pendant que Speedy hurlait. Comme Speddy ne voulait pas aller à Liverpool, Fogg l'avait enfermé dans sa cabine. L'Henrietta arriverait donc le 21 décembre à Liverpool si la mer était bonne et les vents favorables.
Fix n'y comprenait plus rien ! Mais, après tout, si un gentleman pouvait voler 55 000 livres à une banque, pourquoi pas un bateau aussi !
Le 16 décembre, c'était le 75ème jour depuis le départ de Londres. La moitié de la traversée était à peu près faite quand le mécanicien annonça à Fogg que le charbon de suffirait pas pour arriver à Liverpool. Fogg fit aller chercher Speedy. Celui-ci ressemblait à une bombe prête à exploser !
– Où sommes-nous ? demanda-t-il.
– À 770 000 milles de Liverpool, répondit Fogg calmement.
– Pirate ! s'écria Speedy.
– Je vous ai fait venir pour vous demander de me vendre votre bateau car je vais être obligé de le brûler, nous manquons de combustible, dit Fogg.
– Brûler mon navire ! s'écria Speedy. Un navire qui vaut 50 000 dollars !
– En voici 60 000 ! répondit Fogg.
Ce navire avait vingt ans. C'était une bonne affaire et Speedy accepta. Passepartout était blanc. Quant à Fix il faillit s'évanouir. Près de 20 000 livres dépensées sur les 55 000 volées à la banque !
Fogg fit démolir les parties du bateau qui étaient en bois pour faire avancer l'Henrietta.
Cependant le bois était insuffisant pour arriver à Liverpool. On décida donc de s'arrêter à Quenstown où on prendrait un autre bateau pour s'y rendre.
Les voyageurs y arrivèrent à 11h40, le 21 décembre. Ils n'étaient plus qu'à six heures de Londres. Mais à ce moment précis, Fix s'approcha de Fogg, lui mit la main sur l'épaule et lui montra son mandat d'arrêt :
– Vous êtes bien monsieur Phileas Fogg ? demanda-t-il.
– Oui monsieur, répondit Fogg.
– Au nom de la reine, je vous arrête ! dit Fix.
Fogg était en prison. Mrs. Aouda n'y comprenait rien et Passepartout lui raconta tout. Mr. Fogg, cet honnête et courageux gentleman, auquel elle devait la vie, était arrêté comme voleur. La jeune femme pleura, comment faire pour sauver son sauveur ?
Passepartout regrettait d'avoir caché à son maître les projets du détective Fix. S'il avait été prévenu peut-être qu'il aurait pu prouver son innocence… le pauvre garçon voulait se briser la tête !
Quant à Fogg, il avait perdu le pari et il était ruiné. Il avait posé sa montre sur une table et regardait avancer les aiguilles. Puis il avait tiré de son portefeuille l'itinéraire du voyage pour écrire : « 21 décembre, samedi, Liverpool. 80ème jour, 11h40 ».
La porte s'ouvrit et Mrs. Aouda, Passepartout et Fix se précipitèrent vers lui :
– Monsieur, dit Fix, pardon. Le voleur a été arrêté il y a trois jours. Vous êtes libre !
Fogg était libre ! Il regarda Fix bien en face et lui donna des coups de poing. Fix ne dit pas un mot, il le méritait bien. Ils montèrent tous dans une voiture et en quelques minutes ils arrivèrent à la gare de Liverpool. Comme l'express était parti, Fogg paya pour un train spécial. Il devait arriver à Londres en cinq heures et demie. Mais il y eut un retard forcé et le train entra en gare à 20h50… trop tard !
Phileas Fogg, après avoir fait le tour du monde, arrivait avec un retard de 5 mn. Il avait perdu. Il devait 20 000 livres aux collègues du Reform Club, il n'avait plus rien ! Il rentra chez lui, à Saville-row, après avoir accompagné Mrs. Aouda à l'hôtel. Pourquoi aller au Reform Club ? Ses collègues ne l'attendaient plus.
Le lendemain, il demanda à Passepartout d'aller chercher la jeune femme. Il prit une chaise et s'assit en face d'elle. Il n'y avait aucune émotion sur son visage.
– Madame, dit-il, est-ce que vous me pardonnez de vous avoir emmenée en Angleterre ?
– Moi, monsieur Fogg ! s'écria Mrs. Aouda dont le coeur battait très vite.
– Quand je vous ai sauvée, j'étais riche et pouvais vous aider. Maintenant, je suis ruiné…
– Je le sais monsieur Fogg, répondit la jeune femme. Et vous, est-ce que vous me pardonnez de vous avoir retardé et d'avoir contribué à votre ruine ?
– Madame, vous ne pouviez pas rester en Inde. Les événements ont tourné contre moi.
– Que deviendrez-vous ?
– Je n'ai plus rien, je n'ai pas d'amis, je n'ai plus de parents…
– Monsieur Fogg, dit Mrs Aouda en lui tendant la main, voulez-vous une parente et une amie ? Voulez-vous m'épouser ?
– Je vous aime, répondit-il simplement. Je suis tout à vous !
– Ah ! s'écria Mrs Aouda, en mettant la main sur son coeur.
Fogg appela Passepartout. Il tenait Mrs. Aouda par la main. Passepartout comprit et fut très heureux. Fogg lui demanda d'aller prévenir le révérend Samuel Wilson que le lundi, il y aurait un mariage. Il était 8h05. Passepartout sortit en courant.
Le 17 décembre, on avait arrêté le vrai voleur de la banque et personne ne pensait plus au pari de Phileas Fogg, même les journaux avaient oublié son tour du monde en 80 jours.
Les cinq collègues du Reform Club étaient inquiets. Et si Fogg réapparaissait ? Où était-il en ce moment ? Allait-il apparaître le samedi 21 décembre, à 20h45 ? On envoya des télégrammes en Amérique, en Asie pour avoir de ses nouvelles ! On fit surveiller sa maison de Saville-row… Rien.
On recommença à parier sur lui. Le samedi soir il y avait une foule dans les rues, la circulation était bloquée. Les policemen avaient du mal à contenir la foule au fur et à mesure que l'heure approchait. Tous attendaient le retour de Fogg !
Tout à coup, on entendit des cris et des applaudissements. Les hommes du Reform club se levèrent. La porte du salon s'ouvrit. Phileas Fogg apparut :
– Me voici, dit-il.
Oui ! Phileas Fogg en personne. Que s'était-il donc passé ? On se rappelle qu'à 20h05 les voyageurs étaient arrivés à Londres et que Passepartout était allé chercher le révérend Samuel Wilson. Le lendemain, il était 8h35 quand il sortit de la maison du révérend. Mais dans quel état ! En trois minutes, il était de retour à la maison de Saville-row. Il était si essoufflé qu'il n'arrivait pas à parler.
– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Fogg.
– Monsieur, mariage impossible parce que demain c'est dimanche !
– Lundi, répondit Fogg.
– Non, aujourd'hui, c'est samedi !
– Samedi ? Impossible !
– Si, si, si, si ! s'écria Passepartout. Vous vous êtes trompé de jour ! Nous sommes arrivés vingt-quatre heures à l'avance… mais il ne reste plus que dix minutes !
Fogg sortit de chez lui en courant, sauta dans une voiture et arriva au Reform Club. L'horloge marquait 20h45 quand il apparut dans le grand salon… Phileas Fogg avait fait le tour du monde en quatre-vingts jours !
Comment un homme si précis avait-il pu commettre cette erreur de jour ? C'est très simple. Phileas Fogg avait, sans s'en rendre compte, gagné un jour sur son itinéraire simplement parce qu'il avait fait le tour du monde en allant vers l'est. S'il était allé vers l'ouest, il aurait perdu un jour.
En marchant vers l'est, il allait vers le soleil et donc les jours diminuaient d'autant de fois quatre minutes qu'il franchissait de degrés dans cette direction. Or, on compte 360 degrés sur la circonférence terrestre. Ces 360 degrés, multipliés par 4 minutes, donnent précisément 24 heures. Voilà pourquoi le samedi, et non le dimanche, ses collègues l'attendaient au Reform Club.
Phileas Fogg avait donc gagné 20 000 livres. Mais comme il en avait dépensé environ 19 000, le résultat financier était médiocre.
Toutefois, on l'a dit, l'excentrique gentleman avait cherché la lutte et non pas la fortune en faisant ce pari. Les 1 000 livres restantes, il les partagea entre Passepartout et le pauvre Fix qu'il avait pardonné.
– Vous voulez toujours m'épouser ? demanda Fogg le soir même à Mrs Aouda.
– Monsieur, c'est moi qui dois vous poser cette question, vous étiez ruiné et vous voilà riche…
– Cette fortune vous appartient madame, répondit Fogg. si vous n'aviez pas pensé à ce mariage, mon domestique ne serait pas allé chez le révérend Samuel Wilson et je n'aurais pas été averti de mon erreur…
– Cher monsieur Fogg…, dit la jeune femme.
– Chère Aouda…., répondit Fogg.
On célébra le mariage quarante-huit heures plus tard et Passepartout, fut le témoin de la jeune femme. C'est lui qui l'avait sauvée du bûcher, on lui devait cet honneur.
Le lendemain, Passepartout se précipita chez son maître.
– Monsieur, dit-il, je viens d'apprendre que nous pouvions faire le tour du monde en 79 jours seulement !
– Peut-être, répondit Fogg, en ne traversant pas l'Inde. Mais si je n'avais pas traversé l'Inde, je n'aurais pas connu Mrs. Aouda et elle ne serait pas ma femme…
Donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait fait le tour du monde en 80 jours. Pour le faire, il avait utilisé tous les moyens de transport : paquebots, bateaux, train, traîneau, éléphant. Mais après, qu'avait-il rapporté de ce voyage ? Une charmante jeune femme qui le rendit le plus heureux des hommes. Ne ferait-on pas le tour du monde pour moins que cela ?