Chapitre 24 - Madouesse à la rescousse
Chapitre 24
Madouesse à la rescousse
Dans la cuisine, Vital hume l'air.
— Avez-vous déjà goûté des poutines à trou ? demande Madouesse, en étendant un napperon sur la table.
Vital fait signe que non.
— Je vous en sers.
Benoît soulève Vital de la caisse en faisant attention à sa jambe blessée et il le pose soigneusement sur le napperon.
Madouesse lui sert un tout petit morceau de la pâtisserie dans une soucoupe avec une goutte de sirop. Vital prend sa première minuscule bouchée.
— J'ai jamais mangé une pareille douceur ! C'est meilleur qu'une sauterelle au miel !
À chaque bouchée, Vital se ferme les yeux pour mieux savourer le délice.
— Grand merci, Madeleine !
— Ça me fait plaisir de vous l'offrir. Je vous donnerai une poutine à trou pour partager avec les autres. Je parie que Gui l'aimera mieux qu'une poutine râpée. Maintenant, suivez-moi.
Benoît offre son bras à Vital, qui accepte volontiers. Ensemble, ils montent l'escalier en colimaçon. À l'étage, Madouesse s'arrête au centre du corridor et regarde au plafond. Benoît et Vital suivent son regard. Une chaîne pend d'une trappe.
— Tire sur la chaîne, Benoît, dit Madouesse en poussant un banc sous la trappe.
Benoît monte sur le banc avec Vital dans le creux du bras. Il tire sur la chaîne qui fait descendre une échelle-escalier.
— Grimpons, ordonne Madouesse.
— Je ne suis jamais allé dans un attique, confie Vital.
Le grenier déborde de vieux meubles, de malles et de boîtes recouvertes de poussière et de toiles d'araignées. Les tas de vieilleries ont été poussés d'un bord pour laisser un passage vers un hamac suspendu à deux poteaux.
Ils suivent Madouesse jusqu'au hamac. Elle les regarde avec un sourire en coin.
— Qu'est-ce qu'il y a, ma tante ?
Pour toute réponse, elle soulève le hamac pour qu'ils passent dessous. Ils se trouvent devant une lucarne avec une vue panoramique du marais. Il y a des jumelles sur le rebord de la fenêtre.
— Notre poste d'observation. Regardez dans les longues-vues.
Ravi, Benoît dépose Vital sur une caisse renversée devant la fenêtre. Il prend les jumelles et il scrute le marais. Il s'arrête vers la droite et voit les peupliers de la levée, leur lieu de rencontre. Non seulement la levée est rapprochée, mais les peupliers et les buissons paraissent si près, que Benoît peut voir chaque branche, feuille et bourgeon. Puis il regarde vers la gauche, l'autre bord de la rivière, et reconnaît le toit de la maisonnette chez Zoé et Luc.
— C'est à votre tour, dit Benoît.
Il tient les jumelles devant Vital.
Pour l'Acmaq, les lentilles sont grandes comme des écrans de téléviseur.
— C'est comme si on était debout droit devant les buissons, dit Vital, émerveillé. Je suis grandement bénaise de ce poste d'observation, Madeleine.
— Nous pourrons communiquer plus aisément, dit Madouesse.
Sur le bord de la fenêtre, Madouesse décroche deux guenilles.
— Si vous avez une urgence, vous attachez le brayon violet sur une branche du buisson et si vous voulez simplement une rencontre avec nous, vous attachez le brayon jaune.
— C'est génial ma tante !
— Vous êtes rusée comme une renarde, se réjouit Vital.
— Nous communiquerons alors par le « brayonphone », plaisante la tante.
Vital et Benoît sourient.
— Attention de ne pas vous tromper de couleur, cautionne Madouesse, mine sérieuse, surtout pendant que Zoé est ici.
— Mon petit frère Valentin est oublieux…
— Vous pourriez lui dire violet pour « venez vite » et jaune pour « venez jaser », suggère Benoît.
— Aussi, avise Madouesse, faut toujours placer les brayons sur les branches du bas des buissons. Comme ça, mes voisins ne les remarqueront pas. Et lorsque Zoé sera présente, un de nous deux trouvera une excuse pour monter à l'attique vérifier s'il y a un brayon aux peupliers. J'ai bien huilé la chaîne de l'échelle-escalier pour qu'elle ne fasse pas de bruit.
— Mais ma tante, s'il y a une urgence, comment faire pour y aller sans Zoé ?
— Juin est le mois de la cueillette de la passe-pierre qui pousse près de la rivière. Je t'enverrai au marais en chercher. Pas besoin d'en trouver à chaque fois non plus. Pendant ce temps, j'assignerai une tâche ménagère à Zoé.
— Comme dans l'ancien temps, dit Benoît. Les femmes travaillaient surtout à l'intérieur de la maison et les hommes travaillaient à l'extérieur.
— Les femmes travaillaient beaucoup à l'extérieur aussi. Elles s'occupaient des jardins, la cueillette de fruits, les poules… Combien de fois, j'ai gelé les doigts à enlever les draps de la corde à linge en hiver !
— Mais c'est vrai que les tâches à Zoé se feront toutes dans la maison. Pauvre Zoé, elle va me trouver très injuste.
— J'aimerais voir l'autre bord de la rivière, dit Vital.
Benoît tient les jumelles et Vital regarde dans une des lentilles.
— Vers la gauche, dit l'Acmaq. Encore un peu à gauche, mon ami.
Touché qu'on l'appelle ainsi, Benoît ajuste les jumelles.
— Là, je vois les terres de notre premier logis. Ma mère nous a toujours défendu d'y retourner depuis la grande explosion.
— Ce logis se trouve donc près du Ruisseau-des-Breau, dit Madouesse. Nous allons justement passer par là pour aller visiter Zoé et son père.
— Les émoyeux n'ont point cherché là parce que c'est interdit. Je me demande si ma mère a osé y aller pour voir si elle pouvait y vivre, après tout. Pourriez-vous m'emmener ?
— Bien sûr ! Allons-y tout de suite. Benoît, tu étudieras pour ton examen ce soir. Tiens le sac dans tes bras pour que Vital puisse voir.
C'est seulement après que la voiture ait traversé le site de la grande tragédie que Vital ose soulever le rabat du sac. À l'endroit où la route suit de tout près le bord du chemin de fer, Madouesse tourne et conduit sa voiture sur le chemin qui traverse le petit marais de Ruisseau-des-Breau.
Près d'une levée désignée par Vital, elle gare la voiture. Benoît met le sac sur le plancher, et ouvre la portière. Vital, déjà transformé en marmotte, saute de la voiture et se rend de l'autre bord de la digue en boitant. Au bout d'une vingtaine de minutes, la marmotte revient à la voiture et se retransforme en Acmaq.
— Le vieux logis n'a pas été touché depuis la grande explosion. Ça fait mal au coeur de voir les décorations asséchées toujours en place. Point de trace dans la poussière nulle part. Point de fil d'araignée cassé. Où s'est-elle enfuie ? C'est tracassant.
— Ne vous tracassez pas trop, Vital. Demain matin nous irons chercher ailleurs en char, assure Madouesse. Dommage que tu seras à l'école, Benoît.
— Je comprends que c'est trop urgent pour attendre après la classe, dit Benoît, déçu.
Madouesse conduit chez Luc et Zoé.
— Vital, attendez-nous dans le char. Notre visite ne devrait pas durer plus qu'une demi-heure. Ensuite, je déposerai Benoît, puis je vous ramènerai aux peupliers.
— Je ferai un somme.
Luc ouvre la porte aux visiteurs.
— Bonjour la grande visite ! Entrez ! C'est bon de vous revoir, Mme Gaudet, pis Benoît itou !
— Et toi, pareillement, Luc. Mon doux, ça fait drôle de te voir plus grand que moi. Puis avec une grande barbe ! T'es encore trop maigre. Je t'apporte mes poutines à trou pour t'engraisser, taquine Madouesse.
— Merci beaucoup ! Je me souviens que vous en aviez fait pour vos élèves. Je n'en ai pas mangé depuis. Venez vous assoir dans la cuisine.
Luc dépose les poutines sur le comptoir et marche au pied de l'escalier.
— Zozo ! Ils sont icitte !
— Je viens, Papa !
— Ma fille peint en haut dans sa chambre depuis des heures. Mme Gaudet voulez-vous du thé ou du café ?
— Je veux que tu cesses de m'appeler Mme Gaudet. Tu peux m'appeler Madeleine. Du thé, s'il te plaît. Trop de caféine rend Madouesse encore plus maline, plaisante-t-elle.
Ce qui fait sourire Luc.
Zoé entre dans la cuisine, portant une longue chemise tachée de peinture multicolore qui ressemble un peu à une peinture abstraite. Ces cheveux sont en queue de cheval et ses joues sont roses.
— Zoé, je te présente Madou… Euh… Madeleine.
— Bonjour, dit-elle, timidement.
— Bonjour Zoé. Benoît me dit que tu es une vraie artiste.
— J'aime peindre, dit Zoé, gênée.
— Tu prends du côté de ton père, dit Madouesse. J'ai gardé une de ses oeuvres qu'il m'a offerte en cadeau quand il avait ton âge.
— Vraiment ? dit Luc. Je me rappelle le jour où vous m'avez encouragé à peindre, mais je ne me rappelle pas que je vous aie fait un cadeau.
— Je l'ai justement avec moi, dit-elle en sortant de sa sacoche la pierre clownesque qui a servi à piéger Ti-Grisou.
Luc pouffe de rire.
— C'est ben laid !
— Pas pour moi, dit Madouesse. Te souviens-tu de ce que cette roche représente ?
Luc réfléchit un moment et sourit, quoique tristement. Puis donne un câlin à son ancienne enseignante. Ce qui met celle-ci toujours un peu mal à l'aise, n'ayant pas l'habitude de se faire embrasser.
— Ma fille est bien meilleure peintre que je ne l'étais à son âge, dit Luc. Zoé, va leur montrer ta dernière peinture, tandis que je prépare le thé.
Dans la chambre à Zoé, Madouesse regarde tout autour.
— Quelle belle chambre à coucher ! Oh, mon doux ! Tes peintures sont de toute beauté, Zoé ! En effet, t'es une vraie artiste !
Zoé rougit.
— As-tu terminé la peinture du sentier ? demande Benoît.
— Presque. Si vous voulez, vous pouvez aller voir.
Benoît et Madouesse vont au chevalet.
Dans la peinture, Benoît voit que le sentier ne mène pas vers une clairière de la forêt, comme il avait supposé la dernière fois, mais vers le marais. Il remarque aussi que Zoé a ajouté une fée que l'on voit de dos, mais elle n'a pas encore peint les ailes de la fée. Sa longue chevelure brune cache une grande partie de sa robe argentée… Benoît retient son souffle. Cette fée sans ailes ressemble à Dame Nadège ! Il regarde sa grand-tante qui le regarde, puis ils se tournent vers Zoé dont le visage s'illumine.
— Dame Nadège vient de partir pour son logis. Ne vous inquiétez pas, je garderai votre secret…
À suivre dans