Chapitre 20 - La créature de Cap des Demoiselles
Chapitre 20
La créature de Cap des Demoiselles
Débarrassés du vidéographe insolent, les Acmaq et leurs protecteurs se précipitent dans la caverne.
Benoît et Madouesse doivent attendre un bon moment afin que leurs yeux s'adaptent à l'obscurité. Ils retrouvent les Acmaq au fond de la caverne. La mouffette vengeresse s'étant transformée en la gentille Lili, elle pointe vers un trou en haut d'une saillie.
— Voyez-vous les taches de sang ? souffle-t-elle.
Sans vision nocturne, les protecteurs doivent se plisser les yeux pour distinguer des éclaboussures de sang asséché incrustées de quelques plumes.
— Une bête doit avoir dévoré sa proie dans le trou, conclut Vital.
— Ceci n'est point de bon augure, affirme Gui. C'est trop haut pour Lili et moi. Je comprends pourquoi notre rêve nous disait d'emmener Vital et Simon qui sont plus agiles que nous.
— Ils peuvent y grimper ? demande Benoît.
— Non, c'est trop lisse et ils ne peuvent pas se muer en araignées.
— Et c'est trop haut pour que Benoît dépose Vital et Simon sur la saillie, remarque Madouesse.
— Moi pis Simon on peut se mettre en boule pis là vous pourrez nous garrocher comme des balles.
— Là, tu penses, Vital, dit Gui pour l'encourager.
Dans les mains de Benoît, Vital serre ses bras autour de ses genoux pliés. Il arrondit le dos, baisse le menton et appuie le front sur les genoux. Même s'il est assez bon lanceur, Benoît craint de blesser Vital. Il lance l'Acmaq, ciblant la saillie aussi bien que possible. Dans les airs, Vital garde bien sa forme ronde. Il atterrit sur la saillie en roulant comme une boule de quilles jusqu'au trou !
— Bénaise que tu sois un bon garrocheux, Benoît, dit Gui, tout en regardant Vital.
Comme un gymnaste, Vital se lève agilement et il va examiner le trou.
— C'est un tunnel. Je vois une piste de sang !
— Attends Simon ! ordonne Gui.
Avant de lancer Simon, Madouesse vise la saillie par deux fois avec ses deux mains dans les airs comme si Simon était une balle-molle. Puis, elle le lance trop haut. Simon se heurte contre le faîte de la paroi et retombe sur la saillie en se frappant la tête au sol.
— Je l'ai tué ! crie Madouesse, horrifiée.
Vital accourt auprès de Simon, puis fait signe aux autres que son cousin va quand même bien. Après un moment, il l'aide à se relever.
— Pardon Simon ! crie Madouesse, navrée.
— J'ai juste un petit peu mal au dos, répond Simon, d'un air sonné.
— Faites attention dans le tunnel, cautionne Lili, anxieuse.
— Il y a peut-être un rapace là-dedans. Changez-vous en siffleux pour mieux vous défendre, avise Gui.
Transformés, Vital et Simon s'engagent dans le tunnel.
-Oh Gui, dit Lili. La sens-tu ? Cette présence de plus en plus forte ?
— Ouais, chérie. Le danger est proche.
— Voulez-vous que nous vous tenions dans nos bras pour que vous puissiez mieux voir ? leur demande Benoît.
Les Aînés acquiescent. Les protecteurs prennent les Aînés dans les bras et tous rivent les yeux sur le tunnel.
Quelques minutes plus tard, Vital sort du trou dans sa forme acmaq.
— On a trouvé une créature blessée et inconsciente.
— Une créature ? La vieille expression pour désigner une femme ? demande Madouesse.
— Oui, mais « créature » dans les deux sens du mot. Cette jeune femelle est une mutante. Elle ressemble à une Acmaq à moitié muée en oiseau.
— Ah, mon doux ! souffle Madouesse.
— Mais les Acmaq se transforment seulement en mammifères, dit Gui.
— A-t-elle des hardes acmaq ? demande Lili.
— Elle n'a point de hardes. Seulement quelques plumettes. Il lui faut une couverture.
— Benoît, lance-lui ceci, dit Madouesse en enlevant un léger foulard de son cou.
Elle roule son foulard beige en boule nouée et le passe à son neveu.
Benoît lance la boule de tissu à Vital qui l'attrape facilement.
Simon réapparaît sur la saillie, pieds nus.
— J'ai placé son aile cassée dans une écharpe que j'ai faite avec mes bas. Où elle se trouve, je ne peux point me mettre debout pour la porter. Faut la trainer sur de quoi de plus épais que le foulard.
— Prenez ceci, c'est épais et doux, dit Benoît.
Il enlève sa veste molleton de son sac, la roule en grosse boule, la noue et la lance. Ça prend les deux Acmaq pour l'attraper. Ils dénouent la veste et la déroulent, puis ils la trainent dans le tunnel.
— Comment vont-ils descendre la blessée sans lui faire mal ? demande Lili.
Gui et les protecteurs regardent autour. Parmi les cailloux et galets, Benoît ramasse une grosse pierre plate et la montre à Madouesse. Les deux se mettent à transporter et empiler de grosses pierres plates pour faire une marche au pied de la saillie. Vital sort du tunnel en tirant un bout de veste qui enveloppe la créature.
Simon apparaît en tenant l'autre bout. Ils portent la veste comme un hamac jusqu'au bord de la saillie. À genoux, ils attendent que Benoît grimpe sur la pile de pierres.
Comme Benoît aimerait être aussi agile que les plus jeunes Acmaq ! Il doit monter sur la pile de pierres et garder son équilibre. Sur la pile, il chancèle et faillit tomber sur son derrière avant de retrouver son équilibre.
Lentement, Vital et Simon tendent les bras pour baisser la créature dissimulée au fond de la veste jusqu'aux mains du jeune protecteur. La créature est légère comme une plume. Tout en douceur, Benoît passe la veste à sa grand-tante qui la dépose délicatement par terre, près de Gui et Lili.
Benoît saute de la pile de pierres et ouvre les mains pour attraper Vital et Simon, qui sautent de la saillie chacun à son tour. Ils rejoignent les autres, près de la créature.
Avec grande précaution, Lili ouvre la veste.
— Mon doux de la vie, murmure Madouesse.
La créature est terriblement maigre et pâle. Avec le foulard beige enveloppant son corps, elle a l'air d'une momie. Son crâne nu est parsemé de plumettes. Ses paupières fermées et sa peau translucide lui donnent l'apparence d'un oisillon, mais au lieu d'un bec, elle a un nez et des lèvres fines comme deux petites lignes.
L'aile découverte ne ressemble pas aux belles ailes colorées de papillon ou de fée. Ses ailes de plumes brunes sont celles d'un rapace. Et tout comme un oiseau, elle n'a pas de bras. Ses jambes ressemblent à deux pailles blanchâtres et ses pieds flottent dans les mocassins de Simon.
Lili met l'oreille sur la poitrine frêle.
— C'est à peine si elle respire et son coeur bat faiblement. Ce n'est point cette pauvre créature qui est dangereuse. Le danger est qu'elle va mourir si nous ne l'emmenons point avec nous.
Lili sort des poudres médicinales de sa besace et saupoudre une pincée sur la blessure. Ensuite, elle sort un minuscule mouchoir de sa poche et elle demande de l'eau.
Madouesse prend le bouchon de sa bouteille, y verse de l'eau et le dépose à côté de Lili. La petite guérisseuse trempe un bout du mouchoir dans le bouchon d'eau, tamponne les lèvres de la créature, puis verse une goutte sur sa langue. Ensuite, elle ouvre délicatement les paupières de sa patiente.
–Elle n'a point d'iris ! s'étonne Lili.
Benoît est répugné de voir seulement deux pupilles noires au centre du blanc des yeux.
— Elle a peut-être mal mué, dit Lili en refermant les paupières. Faut la déplacer le moins possible et garder sa tête stable. Madeleine, tu dois l'allonger doucement sur la veste, dans le fin fond du sac avec moi et nous porter fermement dans tes bras.
— J'embarque dans ton sac, Benoît, dit Gui.
— Ne risquons pas de passer par le parc achalandé des Rochers, Benoît, dit Madouesse. Suivons le ruisseau jusqu'à la route pour nous rendre au terrain de stationnement.
— C'est bon, dit Gui. On évitera les gens et les chiens.
Le parcours détourné est long. Rendus à la voiture, ils ont tous faim.
Au volant, Madouesse mange son sandwich au jambon en guettant les touristes, tandis que Benoît mange le sien en tenant à l'oeil les Acmaq qui sont tous passés des sacs à la boîte de travelage. Ils croquent leur goûter d'insectes et de crevettes roulés dans de jeunes feuilles. Ils sont tous médusés par la créature au bord de la mort allongée devant eux.
— Je sens qu'elle vient de loin et qu'un de ses parents est un Acmaq, conclut Lili.
— Mais qui est donc l'autre parent ? demande Madouesse. Est-ce qu'il y a des fées en Amérique ?
— Je n'ai jamais entendu parler de fées au Nouveau Monde, réplique Lili.
— Moi non plus. Gabi et Isa auraient peut-être des connaissances là-dessus, suggère Gui. Ils nous attendent au campement avec les autres. J'ai grandement hâte de leur montrer la créature.
— Point aujourd'hui, chéri, la créature est trop fragile, dit Lili. Faut l'amener directement au logis, où j'ai toutes mes herbes médicinales pour la soigner en arrivant. Dit aux autres de ne point me visiter en attendant que je puisse la sortir du danger. Ça pourrait prendre quelques jours.
— T'as raison, chérie. Ils vont comprendre et patienter.
— Ma tante Lili, puis-je rester avec vous, vous aider ?
-Oui, Simon. J'aurai besoin d'un assistant pour la soigner.
— Moi aussi, ma tante ?
— Non, Vital. Simon est mon apprenti-guérisseux. Et Nadège a besoin de toi.
*
Arrivés au logis près de l'aboiteau des Boudreau, Benoît et sa grand-tante déposent les sacs d'Acmaq près de l'entrée. Soigneusement, Madouesse sort la créature puis Lili de son sac. Benoît aide les autres à sortir du sien. Lili dirige Simon et Vital qui portent la patiente dans le tunnel.
— Merci chers protecteurs, dit Lili. Nous allons la soigner de notre mieux.
Vital les rejoint et il remet la veste à Benoît.
Lili et Gui s'embrassent avant son départ pour consulter avec les autres Aînés.
Les protecteurs filent vers le campement de pêche avec Vital et Gui, en anticipant la réaction des autres à la découverte d'une créature à Cap des Demoiselles.
Madouesse stationne sur le bord du cul-de-sac.
— Vaut mieux que Vital et moi soyons seuls pour annoncer cette nouvelle aux autres. Nous vous remercions de votre aide, chers protecteurs. Dans trois jours, venez nous voir aux peupliers.
Avec regret, les protecteurs regardent s'éloigner les deux marmottes.
— J'aurais tant aimé voir la réaction de Dame Nadège et des Aînés, surtout celle de Geoffroi, dit Benoît.
— Moi aussi. Je n'en reviens pas de ce que nous venons de vivre, Benoît. Le temps me dure pour repartir à l'aventure. Ton année scolaire tire à sa fin, mais notre grande quête pour sauver les Acmaq vient tout juste de commencer. Faut absolument que tu passes des journées de congé chez moi aussi souvent que possible.
— Oh que oui ! Faut que vous me trouviez du travail qui durera tout l'été. Comme ça, mes parents n'auront pas besoin de m'envoyer à une garderie. Ils ne pourront pas vous refuser. J'aimerais même dormir chez vous tout l'été pour ne manquer aucune chance d'aider les Acmaq ! avoue Benoît, emballé.
Madouesse sourit.
— Tes parents s'ennuieraient de toi ! À part ça, ce ne serait pas un cadeau vivre avec une vieille maîtresse d'école sept jours par semaine, plaisante-t-elle.
Benoît ose la serrer dans ses bras. Gênée, Madouesse fige comme une catin acmaq, puis elle se détend un peu et le serre aussi. Benoît sourit.
Ma grand-tante porc-épic n'a pas toujours les piquants dressés…