Chapitre 15 - Le nom du petit peuple
Chapitre 15
Le nom du petit peuple
Gabi ajuste sa chemise, se mouille les lèvres et prend une grande inspiration avant sa présentation sur l'identité des petits êtres.
— D'abord, c'est important de vous apprendre les faits historiques qui ont mené à la naissance de notre peuple.
— Pardon Gabi, nous n'avons pas le temps aujourd'hui pour un cours d'histoire, prévient gentiment Gui. S'il te plaît, ta version la plus brève.
Gabi hoche la tête.
— En 1604, le Sieur de Monts et le Sieur de Champlain arrivèrent de la France pour établir une colonie à…
— L'Île Sainte-Croix ! interrompt Madouesse. Aussitôt dit, elle se recouvre la bouche de la main. S'il vous plaît, pardonnez-moi mon réflexe d'institutrice.
— Je comprends, dit Gabi.
— Excusez-moi, Gabi, dit Benoît. Est-ce le même Champlain qui a fondé la ville de Québec ?
— Correct ! Il a fondé la ville de Québec en 1608. En 1606, nos ancêtres sont arrivés de la France, cachés dans la cale du navire le « Jonas » par leur protecteur, l'avocat et écrivain, Marc Lescarbot. Ce premier protecteur au Nouveau Monde a initié nos ancêtres aux inventions, moeurs et croyances des Mi'kmaq, qu'il admirait beaucoup. Les Anciens en furent tellement enchantés qu'ils décidèrent de rester en Acadie. C'était regrettable que le Grand Marc, si intelligent et si enjoué, ait dû retourner en Fran…
— Tu te laisses emporter, coupe Geoffroi. On n'est point à l'Académie.
— Pardonnez-moi. Je résume. Au début de la colonisation de l'Acadie, il n'y avait pas de femmes françaises. Alors, quelques Français ont épousé des femmes mi'kmaq. Puis, comme eux, les premiers lutins français ont épousé des femmes du petit peuple chez les Mi'kmaq.
— Vous êtes des lutins après tout ! s'écrie Madouesse.
— Pas tout à fait, répond Gabi. Attendez que j'explique, Madeleine.
Celle qui me prône que la patience est une vertu est très impatiente quand ça vient au petit peuple !
— Nos ancêtres étaient des lutins, mais en s'unissant au petit peuple mi'kmaq, ils ont mis au monde des enfants sans les oreilles pointues de leurs pères. En fait, nos mères mi'kmaq ont donné naissance à un nouveau peuple. Puis, comme les familles françaises en Acadie se sont nommées « Acadiens », les familles du petit peuple se sont nommées… « Acmaq ».
— Les Acmaq ! Quel bon nom ! s'écrie Madouesse. Les Acmaq ne figurent nulle part dans mes livres sur les petits peuples du monde.
— Et c'est quoi le nom de votre pays ? demande Benoît.
— Eh, bien, l'Acadie ! Les prés, les marais et les aboiteaux de l'ancienne Acadie furent un endroit idéal à vivre pour nous avant la tragédie de 1755, dit Gabi.
— Donc, il y a des Acmaq en Nouvelle-Écosse et à l'Île-du-Prince-Édouard aussi ? demande Madouesse.
— S'il en reste, ils ne sont point nombreux. Depuis soixante ans, nous n'avons point eu de visites ni de nouvelles des Acmaq des autres domaines, renseigne le petit maître Gabi. Alors, je conclus que notre clan va disparaître pour toujours si nous ne trouvons pas d'épouses pour nos jeunes.
— Merci Gabi. C'est pourquoi il faut continuer la recherche de nos semblables, dit Gui.
— Sans votre aide, nous sommes en grand péril, renchérit Nadège, désespérée. Les jeunes ne doivent jamais traveler aux autres domaines sans protect…
— Conte-nous ton rêve doublé, Gui, tranche Geoffroi rudement.
— Il ne faut point perdre espoir chère Nadège, lui dit tendrement Gui. Fais-nous confiance.
Gui fusille Geoffroi du regard avant de faire son rapport.
— Notre rêve doublé s'est déroulé dans le domaine natal de Lili. C'est la première fois depuis le Grand Dérangement que nous recevions un message de Chipoudie. Comme vous le savez, ce domaine fut abandonné lorsque les Acadiens ont fui les dernières attaques des Habits Rouges et des Habits Bleus en 1758.
Chuchotant à Benoît, Madouesse dit : « Les soldats avec l'uniforme rouge représentaient l'Angleterre et ceux avec l'uniforme bleu venaient de la Nouvelle-Angleterre. »
— Silence ! Je n'entends pas Gui, réprimande Geoffroi.
— Pardon, dit Madouesse, rougissant.
— La première image était une vue de très haut, poursuit Gui. Nous survolions les anciennes terres acadiennes de Cap Enragé, les prés de Chipoudie près de la montagne et jusqu'aux prés de Cap des Demoiselles. Au lieu des chaumières et des charrues des anciens Acadiens, il y avait des logis et des chars à moteur.
Gui regarde Dame Nadège avant de poursuivre.
— La deuxième image était sombre avec de petites taches rougeâtres sur la paroi d'une caverne. La troisième était dans la noirceur. Par terre, on voyait la silhouette d'une personne ou d'une bête couchée. Lili et moi, on s'est réveillé avec le sentiment qu'il faut s'émoyer dans les prés de Chipoudie au plus vite !
— Pensez-vous que la personne ou la bête était un Acmaq ? demande Gabi.
— On ne le sait point, répond Gui.
— Des taches rouges ? demande Dame Nadège, craintive. Du sang ?
— Ouais, ça se peut, réplique Gui, gravement.
— C'est de mauvais augure, conclut-elle, angoissée.
— Arrête de t'apeurer pour le rouge ! gronde Geoffroi. C'est par ta très grande faute que cette couleur te porte malheur.
Le visage de Nadège se crispe de douleur. Gabi met sa main sur l'épaule de sa bru.
— Geoffroi ! rugit Gui. Assape-toi !
Madouesse et Benoît sursautent.
Benoît chuchote à Madouesse : « C'est urgent. Nous ne pouvons pas attendre l'été pour les aider. Allons-y demain, samedi. Faut trouver un prétexte pour que je vous accompagne en voyage. Mes parents ne pourront pas vous refuser parce que vous leur rendez le service de garder leur fils… » dit-il, avec un petit sourire de connivence.
Elle lui sourit et dit à voix basse, « T'as raison. » Ensuite Madouesse s'adresse à Gui.
— Je peux vous conduire à Chipoudie demain et je suis certaine que les parents de Benoît lui permettront de m'accompagner.
— Merci, les amis, dit Gui, soulagé.
— Qui sont les élus, Gui ? demande Gabi.
— Je sais que tu veux y aller Gabi, mais le rêve dicta que Vital, Simon, Lili et moi serions les émoyeux.
— Point mon Simon ! ronchonne Geoffroi. Mon petit-fils est mon bras droit !
— C'est pour son bien et celui de nous tous à la longue ! Gui se calme avant de poursuivre. Voyons Geoffroi, tu sais que nous n'avons pas de choix, astheure.
— Ouais, avoue Geoffroi, en se passant la main dans la barbe. Mais si quelque chose lui arrive, Gui, je te pardonnerai jamais !
— Comme tu n'as jamais pardonné à Nadège, rétorque Gui. Arrête de te regricher. Cette fois, ça sera moins dangereux avec deux protecteurs pour veiller sur nous.
Gui se tourne vers Madouesse.
— Tu te souviens de l'aboiteau des Boudreau sur la rivière Petitcodiac ?
— Bien sûr, c'est là que j'ai vu Dame Nadège dans ma jeunesse.
— C'est bon. Demain, rejoignez-nous en passant sur la levée près du pont de Boudreau Village. Soyez prudents. Il y aura des chars sur la route tout près, et peut-être des pêcheurs aux quais. Marchez jusqu'aux arbres. Nous serons là.
— Quand ?
— À la barre du jour.
— Nous y serons, confirme Madouesse. Astheure, nous devons vous quitter. La mère de Benoît va bientôt retourner. À la revoyure !
Une cacophonie de « À la revoyure ! » s'élève.
Les protecteurs marchent en silence vers la voiture, chacun digérant leurs nouvelles connaissances et réfléchissant à leur nouveau rôle de protecteurs d'un petit peuple extrêmement rare en danger de disparaître pour toujours : les Acmaq !