Chapitre 13 - Valentin et le chien
Chapitre 13
Valentin et le chien
Benoît et sa grand-tante marchent jusqu'au pré et déposent leurs sacs de l'autre bord d'une clôture. Madouesse écarte deux fils barbelés de la clôture et se penche pour passer dans l'ouverture.
— On a le droit de passer, ma Tante ?
— Ne t'inquiète pas. Tout le monde me connaît ici.
Benoît va pour se pencher et passer par l'ouverture lui aussi, mais un grand chien arrive à ses trousses et commence à japper. Madouesse crie à l'homme dans la cour à côté.
— Fred ! Appelle ton chien !
— Bunker ! hurle l'homme à son chien.
Le doberman aboie une dernière fois avant d'aller rejoindre son maître.
— Allez-y ! crie Fred. Bunker vous achalera plus ! Je l'amarre !
— Merci Fred ! crie Madouesse.
— Ne vous inquiétez pas, dit Benoît aux petits dans le sac. Le monsieur vient d'attacher son chien.
Ce chien aurait pu les manger. C'est peut-être lui qui a dévoré les quatre autres jeunes !
Au petit aboiteau de l'Anse-des-Cormiers, il semble n'y avoir personne.
— Nous sommes ici !
C'est la voix de Dame Nadège. Puisqu'ils sont tous vêtus en brun, Vital et sa mère sont bien camouflés à la lisière du canal, entre la boue et la vieille herbe.
Benoît ouvre le sac afin que les jeunes hommes sortent. De toute évidence, ils n'ont pas été malades durant le trajet. Joyeux d'avoir survécu au voyage, Valentin se jette par terre en riant, roule jusqu'au pied de la levée, et crie à Benoît : « Encore ! »
Tout à coup, Bunker surgit de l'autre bord de la levée, traînant derrière lui sa laisse cassée. Il s'empare de Valentin et s'enfuit à toute vitesse avec le petit dans ses mâchoires. Dame Nadège hurle d'effroi. Benoît se munit d'une branche et part à courir de toutes ses forces pour sauver Valentin.
Plus loin, le chien s'arrête et s'accroupit dans l'herbe comme s'il était en train de croquer Valentin ! Quand Bunker se relève, il n'a plus rien dans la gueule ! Le chien monte sur la digue et dévale l'autre côté. Horrifié, Benoît sent monter en lui-même une force qui le propulse rapidement vers l'endroit où Bunker s'est accroupi.
Une fois sur place, il ne repère pas de petit corps meurtri. Il scrute les alentours, puis monte sur la digue. Là-haut, il voit le chien qui retourne chez lui, la gueule vide, sans indice de son acte meurtrier.
Ah non ! Il l'a dévoré ! C'est terrible ! Pauvre petit Valentin !
En état de choc, Benoît rejoint les autres.
À l'annonce de la mort de Valentin, Dame Nadège crie et sanglote en disant, « Non ! Mon Valentin ! Mon Ti-Tin-Tin ! Non, non, non ! » Les frères se lamentent et tournoient autour d'elle. Madouesse et Benoît se mettent à pleurer avec eux.
Au-dessus des pleurs, Benoît entend « Flac ! », suivi de « Flicflac, flicflac » venant de l'aboiteau.
— Va… Valentin ? dit-il.
Son coeur battant la chamade, Benoît court jusqu'à l'aboiteau. Il va pour regarder à l'intérieur, mais il glisse dans la vase et se cogne la tête sur l'ouverture de l'aboiteau. Il se relève étourdi, se frotte le front et regarde à nouveau dans l'ouverture. Il voit Valentin qui titube dans le filet d'eau.
— C'est Valentin ! s'écrie Benoît.
Madouesse, Nadège et ses autres fils les rejoignent.
À l'entrée de l'aboiteau, Dame Nadège pleure de joie et serre son plus jeune fils, rescapé des crocs du doberman.
— Mon Valentin, mon coeur ! T'es vivant !
Ses frères le serrent à leur tour.
— Échapper à cette bête à grandes dents n'était point aisé. Je suis fier de toi, lui dit Vital.
— Tu n'étais pas prudent. Nous avons failli te perdre, lui reproche Victor.
— T'as eu un voyage plus aventureux que nous autres dans la goule du chien, taquine Vincent.
— Comment avez-vous pu sortir de sa gueule ? demande Benoît.
Les cheveux en broussailles, Valentin sourit d'une oreille à l'autre.
— Quand le chien courait, j'ai pris une poignée de poudre d'atchoum de ma poche, puis je l'ai fourrée droit dans ses narines, pis il a éternué tout de suite. Pis là, ça m'a garroché de sa goule pis j'ai halé de là. Après ses éternuements, il m'a poursuivi, enragé comme un blé d'Inde. J'ai juste eu le temps de sauter dans le vieux tunnel avant que le chien fourre son museau dans le trou. En arrivant icitte, je m'ai garroché trop fort dans la chute d'urgence pis j'ai cogné ma caboche en tombant dans l'aboiteau.
— Cher Valentin, tu y as échappé belle, susurre sa mère.
— Point de blessures non plus ! Point de morsures de chien ni de grafignures de ses grandes griffes, se vante Valentin. C'est yinque le bois de la dalle qui m'a fait mal, dit-il en plaçant sa main sur sa tête.
— Mais Valentin, dit Dame Nadège en lui touchant légèrement la tête, ta bosse est déjà grosse. Faut mettre des « herbages » dessus.
— Ma bosse n'est point si grosse que la sienne, dit Valentin en désignant Benoît. Lui itou a cogné sa caboche.
— Benoît ! s'énerve Madouesse, qu'est-ce qui t'est arrivé au front ?
Benoît touche son front. Il est surpris par la douleur et par la grosseur de la bosse.
— Faut s'en aller mettre de la glace sur ça. Tu as déjà eu un coup à la tête avec ton accident, insiste sa tante. Faudra peut-être que tu retournes à l'hôpital.
— Vous avez raison, Madeleine, renchérit Dame Nadège. Nous n'avons point assez d'herbages pour couvrir sa grosse bosse. Mille mercis de partir à la rescousse de Valentin, Benoît. Et merci à vous deux pour l'essai.
Les Aînés seront bénaises d'apprendre que votre sac de travelage et votre char à moteur n'ont point causé de malaise aux jeunes. Nous pourrons donc traveler en sécurité et en confort. Mais avant de procéder avec la quête, nous devons obtenir l'approbation des Aînés. Je suis certaine qu'ils diront oui.
Pour leur réponse, pourriez-vous vous rendre aux peupliers sur la levée près de chez vous, demain ?
— Bien sûr. Où allons-nous voyager exactement ? demande Madouesse.
— Je ne peux point vous le dire sans l'approbation des Aînés, mais c'est près de la baie de Fundy.
— C'est important que Benoît vous accompagne pour cette quête. Est-ce possible ?
— Ça dépend de ses parents. Pour les grandes distances, la fin juin est préférable. N'est-ce pas Benoît ? Pendant tes vacances d'été, je peux te créer un emploi chez moi pour qu'on puisse voyager souvent.
— Oui, ma tante. Pendant tout l'été, si vous voulez.
— Nous sommes bénaises, dit Dame Nadège, soulagée. Ces nouvelles m'aideront à convaincre les Aînés de mon plan. Astheure, Madeleine, nous devons soigner nos jeunes. À la revoyure.
— À la revoyure, répondent Madouesse et Benoît.
— À la revoyure, répondent les frères.
Avec tendresse, Dame Nadège prend la main de Valentin et ensemble, tous les petits se dirigent vers le trou de marmotte dans la levée.
Benoît et Madouesse prennent le chemin du retour, ne pensant plus à la chaleur écrasante ni à leur fatigue.
— Ta bosse doit faire mal.
— Un peu. Ça veut dire quoi bénaise ?
— Le vieux mot français pour content. J'ai été élevé dans cette langue franco-acadienne, qui n'est pas le chiac, ni le franglais, que nous entendons de nos jours. Quel plaisir d'entendre les petits parler la langue de mon enfance !
— S'il vous plaît, apprenez-moi ces vieux mots pour que je puisse les comprendre.
Madouesse touche la clôture et prononce, « la bouchure. »
— La bouchure, répète son petit-neveu.
— Benoît, il y a un tas de questions qui me font jongler à propos de ce petit peuple, comme leur amitié avec Édouard. J'espère que nous pourrons nous émoyer davantage demain. Le temps me dure ! lance-t-elle.
Devinant l'usage des vieilles expressions, il répond avec un accent acadien.
— Ouais, moi itou !
Madouesse et Benoît sourient, enhardis par leur après-midi mouvementé.