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Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 4 – 読むためのテキスト

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 4

上級 1 フランス語の の読み練習用レッスン

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Chapitre 4

Le lendemain de l'enterrement du petit Frédéric, comme le convoi allait se remettre en marche vers le nord, délesté d'un enfant mais grossi de la tribu entière des Bastarache, la sorcière écossoise, en guide d'adieu, avait remis à Pélagie un grand panier de provisions dérobées aux brigands qui bivouaquaient dans les bois. Et au premier campement, quand la charrette voulut ouvrir le panier, on en sortit la cartouchière de Pierre à Pierre à Pierrot entre les choux et les pommes de terre.

«Hé, hé! la diseuse de bonne aventure! Vous viendrez me dire après ça que les anges sont au ciel.

—Les anges, tu dis? M'est avis que ça prend une drôlesse de sorcière pour s'adouner à c'te genre de sorcellerie. Je serais point surpris, moi, de le déniger un jour corvé au travers de notre route, le maître des champs de coton.»

…Une sorcière, en effet, une liseuse de la main gauche qui avait prédit autant à Maxime Bastarache qu'à Jean, fils de Pélagie, les deux plus fiers gaillards de la troupe, de prochaines et dangereuses aventures galantes. Et les deux gaillards, depuis ce jour, ne cessaient de renifler l'air comme des chiens en rut… François à Philippe se tapait les cuisses devant le frétillement de son fils et vint jusqu'à proposer à Pélagie un petit détour à droite vers la mer pour offrir du divertissement à la jeunesse fringante.

Pélagie sursauta et Célina s'attrapa la tête. Mais quelle sorte de débauchés avait accueilli le convoi des charrettes à la fin? Les Basques étaient-ils en quête d'un pays ou d'une promenade par les terres d'Amérique entre une fête et un carnaval? Avec leur musique et leur turlute!… Mais Pélagie dut pourtant reconnaître dans un petit sourire en coin que depuis les Basques, le violon avait comme assourdi le grincement de la charrette.

Et elle jeta un oeil narquois du côté de Bélonie-le-Vieux, la mère Pélage. Elle avait choisi la vie, elle, ça s'adonne. Or dans la vie, fallait compter aussi avec l'amour et les générations.

…Oui, Bélonie, la vie c'était aussi la joie de vivre.

Hi!… Si vous pensez! Si vous pensez que tous ces sentiments-là rentrent dans le même panier. Si un homme au monde pouvait en parler, de la vie, c'était bien celui qui l'avait traînée sous sa peau durant un siècle, ou quasiment. Il était né autour des années 1680, Bélonie, fils de Jacques, descendant d'Antoine, gaigne-denier à Paris sous Louis XIII.

Il n'avait rien oublié, le radoteux-conteux-chroniqueur, de la petite histoire des aïeux. Il pouvait tout vous raconter, dans un seul souffle, les ancêtres comme les descendants, vous dérouler tout un lignage sans rater une maille, et vous crocheter l'histoire d'un peuple qui allait de France en Acadie, en passant par l'exil, durant une petite génération, une toute petite génération, il n'y avait pas de quoi se mettre en chaleur, Pélagie. Remonte, remonte vers le nord sans t'énerver, et sans t'en prendre à coups de pied au destin qui aura toujours le dessus, de toute façon.

Regarde!

Et Pélagie leva la tête du bord du torrent qui jetait ses eaux sur les pierres et vit son fils Jeannot et le beau Maxime Basque qui se tenaient à bras-le-corps.

«Jean!» qu'elle hucha à pleins poumons.

Et elle s'élança sur les combattants.

François à Philippe encore un coup vint parler à Pélagie. De même que Célina et Jeanne Aucoin. Tout le monde voulait témoigner. Maxime avait commencé, c'était sûr et certain.

Alban l'avait vu et Jeanne Aucoin avait passé le mot. Mais point de fumée sans feu. Et le Basque ne s'était pas échauffé le cerveau et les tripes pour rien.

«Si quelqu'un te faisit ça, à toi?

—Qu'il osît!

—Ça paraît que t'es plus tant jeunette que dans le temps.

—Oh! y en a icitte qu'avont la langue trop proche du palais, comme je dirions, et qu'auriont avantage à la laisser reposer une petite affaire.

—Et y en a d'autres qu'avont point de langue pantoute, mais un serpent caché derrière la louette.

—J'ai entendu dire, moi, que certaines genses que je counais auriont un jour reçu sus le dos un coup de tonnerre timbé en pierre, et que la pierre leur serait restée entre le gosier et l'estoumac, à la place du coeur.

—Vieille chipie!

—Grand'bringue!

—Poule d'église!

—Cestuy-là qui me marchera sus le pied en entendra parler.

—Pour te marcher sus le pied, il te faudrait un pied au boute de la jambe, point un sabot.»

Pélagie rentra en plein mitan du cercle et d'un seul coup de front fit taire tout le monde.

«Le premier qui ouvre la bouche aura affaire à moi, qu'elle dit. Toi, Célina, taise-toi puis parle: qui c'est qu'a coumencé et à propos de quoi?»

Célina se pinça les lèvres et se tut.

Fort bien. On commencerait donc par les Bourgeois. Mais la vieille fille coupa net le premier mot qui sortit de la bouche bourgeoise et fournit dans une seule respiration tous les détails du combat. Le tout fut contredit sur le coup par les Bourgeois, entériné par les Girouard, opposé par les Thibodeau, ratifié par les Bastarache qui n'en croyaient pas un mot parce qu'ils n'avaient même pas compris la question, pendant que Jean et Maxime, oubliés et laissés à eux-mêmes, reprenaient tranquillement la lutte pour en avoir le coeur net.

Parce qu'ils en avaient le coeur bien brouillé, les pauvres, n'ayant pas encore compris le sens de la prophétie de la sorcière écossoise. Alors que depuis des semaines ils cherchaient aux quatre horizons l'apparition de la fée promise, la fée se tenait coite entre les quatre ridelles de la charrette. Et pour leur malheur, les deux amoureux l'aperçurent en même temps.

Jeanne Aucoin alla jusqu'à prétendre que seul et sans rivalité, aucun des deux ne serait tombé tête première amoureux de la Catoune, que dans les circonstances, la jalousie avait précédé l'amour. Il faut dire que sur ce chapitre, Jeanne Aucoin la Girouarde était plus au fait que n'importe qui de la charrette.

Manière de parler.

Quoi qu'il en fût, Pélagie avait désormais une nouvelle écharde au pied. L'univers de la charrette et de ses charretons était vraiment trop réduit pour y loger deux orignaux pareillement empanachés. Et elle consulta le clan des Bastarache.

«Faut rejoindre la mer», que répéta François à Philippe à Juan.

La mer! Vous n'y pensez pas! On avait déjà perdu des mois dans des détours et des arrêts forcés. Combien de temps encore avant la Grand'Prée? Déjà deux morts et le voyage débutait.

«Parlez à votre garçon, François à Philippe Basque. Je me charge du mien.»

Et l'on parla à ses fougueux de garçons, de chaque côté des boeufs.

Personne au cours de cette escarmouche n'avait sérieusement songé à Catoune. La pauvre fille, depuis sa naissance, s'était défendue comme elle avait pu, sans trop compter sur autrui. Sauf sur Pélagie. Et encore un coup, c'est sur Pélagie qu'elle posa ses deux prunelles agrandies et fixes.

Et Pélagie comprit.

La Catoune était une blessée de guerre, à l'âme entachée de souvenirs collés à la peau de l'enfance ballottée au fond des cales, une blessée de guerre qui avait droit à l'indemnité. Pélagie s'en porterait garante.

Elle eut fort à faire, car les jeunes amoureux n'avaient pas l'air de vouloir comprendre ce langage. Catoune était si belle, si blanche, si immaculée. Sa chevelure ébouriffée qui s'arrachait à sa coiffe lançait dans le vent du sud des éclairs qui leur faisaient vibrer le coeur et les reins, aux deux galants. Et ils s'emmêlaient de nouveau les cornes comme de jeunes taureaux.

L'un des Bourgeois tira Pélagie à l'écart. Il chuchota. Elle pencha l'oreille. Il marmonna un peu plus haut. Sitôt elle se rebiffa et bondit.

«Jamais de la vie!

—Pourtant…

—J'ai dit jamais. Et je veux plus en entendre parler.»

Le Bourgeois se cabra, fit heuh! puis se tut.

Et Pélagie sauva Catoune.

Quelle affaire! Ça prenait un Bourgeois. Un Bourgeois qui n'avait point consenti à se défaire d'un coffre, souvenir du pays, mais qui s'en venait tranquillement proposer à Pélagie de semer en route la jeune Catoune, dernier rejeton de sa race. Parlez-moi de ça!

Et Pélagie en cracha de dégoût.

…Eh oui, elle était une cinquième roue du coche, la Catoune, et puis après? Qui dans cette charrette oserait s'en prétendre la première? ou la seconde? Elle avait quitté l'île d'Espoir avec sa seule famille, la mère Pélage, plus une couple de rejets de pays qu'on allait rapatrier.

Depuis lors, la Georgie et la Caroline du Sud lui garrochaient chaque jour d'autres bribes de lignées à rentrer dans leurs terres: des boiteux, des vieillards, des geignards, des gueulards, des traqués et des abandonnés. Quelqu'un s'aviserait-il de mettre de l'ordre là-dedans, et tenterait-il de faire des partages? Hein? Un peuple, c'est point un régiment d'infanterie.

Ça ne sait point garder le pas.

«Et je voudrais bien connaître le forban qui viendrait me dire à moi lequel d'entre nous doit passer le premier d'une charrette à l'autre.»

Bélonie sortit encore un coup son candide sourire d'outre-tombe. Et Pélagie comprit qu'il valait mieux pour tout le monde éviter les culs-de-sac. Et pour les divertir:

«Contez-nous l'un de vos contes joyeux», qu'elle proposa à Bélonie.

Pour conte joyeux, Bélonie s'engagea dans le conte de la Baleine blanche.

Célina marmonna qu'elle connaissait des histoires plus joyeuses que celle-là, mais que c'était point elle, la sage-femme, qui se mêlerait de choses qui ne la regardent pas, que le radoteux pouvait raconter à son aise la naissance d'Adam et Ève, si le coeur lui en disait, ou le naufrage de l'arche de Noé, ou la grossesse de la géante qui mit au monde en même temps que son petit géant un équipage de six paires de boeufs de halage avec sa charretée de fourrage, en l'an de grâce…

«Silence! il commence.»

Célina se tut mais n'en acheva pas moins sa phrase dans une vibration soutenue de la tête qui lâchait le fond de sa pensée sur Bélonie et sur le reste de l'humanité.

Après quoi, Bélonie put se dérouiller la gorge, approcher son banc du brasier qu'attisait Jean à Pélagie, demander la permission de commencer et entrer en transes.

V'là un tour qui m' fut baillé

Par mon aïeu en droite lignée

Vivant du temps de l'empremier.

Seyez occis si ne m'en creyez.

Et tout le monde fixa Bélonie qui fixa l'horizon.

…Il fut une fois un pauvre vilain qui pour tout bien avait une poule blanche qui lui baillait un oeu' par jour. Un souère qu'il avait grand' faim, il se mit à jongler et à se dire qu'il vaudrait peut-être autant manger tout de suite la poule.

«Pauvre moi, qu'il se dit, si je mange la poule, quoi c'est que je mangerai demain?»

Et encore un coup, il se contenta de manger son oeu'. Mais en voulant envaler l'oeu', dans sa grand' faim, il planta-t-i' point sa dent de chien dans un jaune plus dur que d'accoutumé. Ça le surprit et il le crachit. Et au lieu d'un jaune d'oeu', figurez-vous, il trouvit un anneau d'or. V'là notre vilain tout ébaubi et réjoui et qui voit déjà sa fortune faite.

«Drès demain, qu'il se dit, je m'en serai chez le roi et on vouèra bien ce que j'en tirerai.»

Ce soir-là, l'anneau au creux de la paume, il s'en va tout regaillardi nourrir sa poule.

«Regarde, qu'il lui dit, regarde ce qu'y avait d'enfoui au fond de ton oeu'.»

Mais disant ça, il échappe l'anneau d'or que la poule sitôt envale avec le mil.

«Malheureuse! qu'il huche, rends-moi mon anneau d'or.»

Et il saute sur la poule pour lui tordre le cou. Mais la volaille cacasse et s'envole par le bois en emportant la fortune de son maître.

«Il me reste une seule chouse à faire, que se dit le vilain. J'irai à la queste de ma poule.»

Et il prend par le bois. Il marche durant trois jours et trois nuits. Puis v'là qu'il rencontre un renard blanc assis sus sa queue et qui se frippe les babines.

«En v'là un qui va peut-être me renseigner sus ma poule», qu'il se dit.

Mais au même instant, le renard fait un rot et des plumes blanches revolent au vent.

«Misérable! qu'il crie, rends-moi ma poule qui a envalé mon anneau d'or.»

Et il saute sus le renard pour lui tordre le cou. Mais le rusé ricane et file dans la forêt.

«J'irai donc à la queste du renard», qu'il se dit.

Et il s'enfonce dans la forêt épaisse. Il marche trois jours et trois nuits. Puis v'là qu'il timbe sur un ours blanc assis sus son séant qui se frotte la bedaine.

«Je vas m'émoyer de cestuy-là s'il aurait point aperçu le renard», qu'il se dit.

Mais à l'instant même l'ours fait un pet et du duvet de fourrure blanche revole au vent.

«Canaille! qu'il horle, rends-moi mon renard qui a mangé ma poule qui a envalé mon anneau d'or.»

Et il saute sus l'ours pour lui tordre le cou. Mais l'ours sans répondre grimpe dans un âbre et, de branche en branche, se sauve hors de la forêt.

«J'irai itou à la queste de l'ours», que se dit le vilain.

Et il se faufile entre les âbres, à tâtons. Il marche trois jours et trois nuits. Et un matin, il arrive droit à la mer. Et là il aperçoit une baleine blanche qui bâille au soleil, la goule grande ouvarte.

«La baleine a peut-être vu l'ours, qu'il se dit. Je m'en vas m'émoyer.»

Mais au même instant, la baleine pisse des narines son jet d'eau qui retimbe en longs poils blancs qui flottent sus l'eau.

«Vile bête! qu'il braille, rends-moi mon ours qui a dévoré mon renard qui a mangé ma poule qui a envalé mon anneau d'or.»

Et il veut sauter sur la baleine pour lui tordre le cou, mais il se ravise par rapport que là il s'aperçoit qu'une baleine, ç'a point de col. Ça fait que le vilain s'asseye sus une roche et se met à jongler.

…Et jongle, et jongle…

Pélagie dresse un oeil. Elle vient de dénombrer sa charrette: Catoune n'y est plus. Aussitôt elle se lève. Célina et Jeanne Aucoin voient le geste en même temps. Puis Jean et Maxime, les gaillards.

«Quoi c'est qui se passe?»

Toutes les têtes sortent du conte l'une après l'autre, laissant le conteur Bélonie ralentir ses phrases, freiner, puis semer dans l'air du temps trois ou quatre points de suspension, avant de baisser les yeux sur son auditoire qui déjà s'affaire et court aux quatre horizons.

«Elle était là au ras le feu.

—Qui c'est qui l'a vue le dernier?

—Quoi c'est qui lui a pris?

—Faisons une battue.

—Ca-tou-ne!»

Plus de Catoune, disparue, bâsie comme la poule, le renard et l'ours blancs.

La mer!

Catoune avait dû prendre par la mer, elle avait dû entendre la suggestion de François à Philippe à Juan.

Pélagie sourlingua les boeufs et la charrette.

«Si je quittons à l'instant, j'avons peut-être une chance de la rattraper.»

Les Bourgeois et les Girouard vinrent pourtant lui rappeler qu'il faisait quasiment nuit, et qu'on avait des enfants et des infirmes à bord.

Célina se sentit visée et encore un coup se rangea du côté de Pélagie.

«Si y en a qu'avont peur des fi-follets, qu'ils s'enfonciont leu bonnet sus les yeux, ils les aparcevront point. Je mènerai la marche, moi.»

Les hommes ricanèrent, les femmes hochèrent la tête, et tout le monde se prépara à partir de nuit.

«Que chacun reste accroché aux charrettes, que cria Pélagie. J'ons assez d'en qu'ri' une dans la noirté.»

Jean et Maxime prirent quand même les devants, répondant de temps en temps aux huhau! de Pélagie qui les appelait dans la nuit.

Et c'est ainsi qu'au bout de trois jours, la charrette de Pélagie déboucha à Charleston.

C'était déjà une ville populeuse et grouillante, à l'époque, et qui en avait vu d'autres. Repaire de pirates, d'aventuriers, de marchands de vent et de faux prophètes, Charleston avait vu débarquer dans son port la moitié de la Caroline et une partie de la Virginie. Les rues criardes de cette ville, vieille d'un siècle et demi, n'allaient même pas apercevoir la caravane des déportés qui y cherchait une enfant perdue.

Pourtant, on l'aperçut.

C'était jour de marché à Charleston quand Pélagie y fit traverser sa charrette: marché d'esclaves. Des Noirs, surtout des Noirs, quelques mulâtres, et çà et là un pauvre Blanc qui se mettait lui-même en vente pour une bolée de maïs. En quinze ans de colonies du Sud, Pélagie et les siens n'avaient jamais vu un véritable marché d'esclaves, et leurs yeux s'agrandirent.

«Quoi c'est que c'est? que s'enquit Madeleine.

—C'est rien, regarde point, regardez pas, personne, que fit Pélagie en fixant la tribune où défilaient des Noirs, jeunes, vieux, malingres, décharnés ou musclés.

—Allons-nous-en.»

Mais on ne bougeait pas, comme si les boeufs eux-mêmes étaient saisis et n'arrivaient pas à soulever le poids de leurs sabots. Le défilé se poursuivait: des femmes, des hommes, des enfants, liés par des chaînes, leurs grands yeux blancs fixés au-dessus de la foule de Charleston qui roucoulait comme un pigeonnier.

«Un tet à poules, tu veux dire.»

Et Jean donna un grand coup de pied dans un échafaudage de boîtes vides qui dégringolèrent sur son dos.

On voit maintenant des vieillards se traîner sur la tribune sous le murmure assourdi de Charleston qui lève le nez.

«Make your price!

—One guinea!

—This man has muscles and two strong feet!

—Two pence!»

Deux sous pour un homme? Il était temps de s'esquiver. Ces marchands-là pourraient vendre n'importe quoi, n'importe qui. Ne laissez personne tomber sous leurs pattes. Partons.

On n'en eut pas le temps. La charrette avait à peine fait un geste des brancards qu'elle fut clouée sur place… Sur la tribune, à la suite des vieillards noir, venait de monter une jeune Blanche, chevelure ébouriffée au vent.

«Catoune!»

Le cri s'est arraché dans un seul souffle de toutes les gorges de ce petit reste d'Acadie que le destin ce jour-là avait conduit à la mer.

Catoune, Catoune la sauvage, l'orpheline, le rejeton abandonné, fourvoyée au large d'un continent qui la confondait avec les bêtes et la vendait au marché. Toute l'Acadie en resta la bouche ouverte et les yeux ahuris.

Tout à coup, on sent les roues qui s'ébranlent et les ridelles qui battent au vent: c'est Pélagie qui vient de se saisir des rênes et de fouetter les boeufs. La caravane des charrettes fonce à travers la foule sans égards pour les pyramides d'ananas et de choux-fleurs et d'épis de blé d'Inde, sans respect pour les comptoirs d'épices ou de soies d'Orient. Charleston n'est plus qu'une tribune, une plate-forme où défilent les esclaves d'Amérique, dont Catoune.

Huhau, les boeufs, huhau!

Pris par surprise, le vieux Charleston ne rattrapa les charrettes que deux ou trois rues plus loin, quasiment à la porte de la prison. Et la prison n'en fit qu'une bouchée. Mais l'équipage était au grand complet. Catoune incluse.

C'était toujours ça.

Mieux que ça. Dans l'échauffourée, on avait même gagné un esclave.

Un quoi?

Mais oui, vous voyez point? voyons! La Catoune avait les deux poings liés à un pieu, et Jean n'avait pas pris le temps de la détacher et avait tout emporté dans sa hâte et son ardeur. Ce n'est qu'en prison, quand il déposa son fardeau sur la paille pourrie, qu'il se frotta les yeux: le pieu était l'un des esclaves noir de la tribune.

L'éclat de rire des Basques fut si contagieux que bien vite toute la geôle en trembla. Les pauvres exilés avaient acquis un esclave dans l'escarmouche. Le rire finit pourtant par cailler: on était dans les beaux draps d'une prison. Décidément…

Mais Pélagie, Madeleine, Jean et Maxime, toutes les charrettes auraient pris d'assaut un échafaud pour en arracher Catoune.

…Une prison, après tout, pour des rescapés de déportation, de dispersion, d'exil…

«Un exil, c'est point un voyage de noces!»

C'est le Bélonie contemporain de la Gribouille qui devait le répéter un siècle plus tard, alors que l'Acadie, tout juste sortie du bois, recommencerait précisément à faire la noce. Mais Pélagie-la-Gribouille n'aimait pas entendre parler de sa lignée en ces termes-là et refusa tout net de reconnaître à ses ancêtres le droit à la gouaille ou à la noce, même en rétrospective.

Pauvre Gribouille descendante des aïeux! si elle avait su! Si elle avait pu se faufiler entre les murs craquelés de la geôle qui gardaient serrés les uns contre les autres durant toute une nuit les retailles des familles Cormier, Girouard, Bourgeois, Thibodeau, Léger, Basque et LeBlanc, oh! les LeBlanc! les siens, si elle avait pu, Pélagie-la-Gribouille, remonter l'histoire et vivre chez les aïeux cette nuit de carnaval en prison!

Une bien étrange nuit, faut dire ce qui est. Comme si la charrette avait attendu les chaînes pour se défouler et s'accorder enfin sa première débauche.

…À peine, à peine. Mais tout de même, une nuit de fête, en pleine geôle de Charleston.

On avait commencé par demander aux Thibodeau, qui avaient la forgerie dans la famille et par conséquent dans le sang, de briser les fers qui liaient les prisonniers au plancher, et la Catoune à son noir. Puis les Basques, encore plus sorciers que gitans, aveindirent de leurs poches cachées… Louis à Bélonie n'a pas osé les appeler braguettes… aveindirent de leur poches, donc, deux ou trois fioles d'où Célina tira l'un de ces élixirs comme seuls en font mention les livres de la Bibliothèque bleue. Un élixir qui produisit un tel effet chez les geôliers qu'on pouvait entendre gargouiller leur gorge par toute la prison. C'est ce qu'on a rapporté.

…Gargouillement ou pas, ils s'en seraient venus deux par deux passer la tête entre les barreaux pour écouter sangloter le violon. On dit même qu'ils auraient écouté jusqu'au bout le conte de la Baleine blanche que Bélonie acheva au bénéfice de la charrette et que les geôliers, l'élixir aidant, avaient tout l'air de comprendre dans la langue.

Étrange vertu de la fiole des Basques, frelatée par Célina, car Bélonie lui-même, apparence, aurait trouvé cette nuit-là une nouvelle fin à son histoire de baleine… apparence.

…Apparence, en effet, qu'au lieu d'occire la baleine pour délivrer l'ours, occire l'ours pour délivrer le renard, occire le renard pour délivrer la poule, occire la poule pour récupérer son anneau d'or qui reprendrait sa forme de jaune d'oeuf et ainsi continuerait à nourrir son homme le restant de ses jours, le héros – qui n'était qu'un vilain – en cette nuit de Charleston, entraîna son auditoire éberlué jusque dans la goule de la baleine, entre les arcades de la gargotière, dans le tunnel de l'oesophage, au creux de l'estomac, au tréfonds des entrailles qui gargouillaient de puanteur…

Pouah!

…au coeur des boyaux tordus en un labyrinthe mystérieux qui aboutissait à l'anneau d'or!

Il n'avait rien perdu de son vieux fonds gaulois, le Bélonie, sorti de Jacques, sorti d'Antoine, sorti de Paris au temps des chansons et contes drolatiques. Les geôliers, même armés d'arquebuses et de mousquets, n'étaient pas de taille à lutter contre le violon des Basques, l'élixir de Célina et le conte fantastique de Bélonie. Et rendus à l'anneau d'or, ils ouvrirent toutes grandes les portes cochères, après avoir fait passer le peuple de la charrette par les couloirs et labyrinthes puants de la prison de Charleston.

Au siècle suivant, quand les descendants de la charrette, assis en demi-lune autour du feu de la Gribouille, se remémoreront ce chapitre de leur histoire, le Bélonie, père de Louis, père de Bélonie, père de Louis à Bélonie, quantième du nom, ramassera dans une seule phrase toute la joyeuse et époustouflante philosophie de sa race en giclant dans la maçoune:

«Et c'est comme ça que je sons encore en vie, nous autres les exilés, par rapport que j'ons consenti à sortir d'exil et rentrer au pays par le cul d'une baleine!»

Hi!…

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