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Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 17 – 読むためのテキスト

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 17

上級 1 フランス語の の読み練習用レッスン

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Chapitre 17

Elle a entendu le cri des oies sauvages qui rentrent du sud, Pélagie, on pouvait commencer à remuer la terre et jeter ses trappes à l'eau. On pouvait déjà compter les acres du sol arable, délimiter les champs, se tailler du bois de mélèze pour relever les aboiteaux.

«Grouillez-vous, bande de longis, vous entendez point le cri des outardes? Vous entendez point les criquets et les huit-huit des têtards entre les têtes-de-matelas?»

On avait du temps à rattraper, et un long exil à finir, dépêchez-vous. Vous ne voyez pas, là-bas, la Grand'Prée qui brûle?

Jeanne Aucoin et Célina plongèrent encore un coup dans la jeune fougère du printemps. Comment tirer des bois de nouvelles combinaisons médicinales? Mélanger peut-être le petit-violon à la salsepareille, le jus du chèvrefeuille à la chaux vive, la racine de framboise à la racine de gingembre? Faire bouillir l'écorce du bouleau blanc arrachée du haut en bas du bord du soleil levant?

Mais Pélagie était trop loin des herbes et de la médecine des guérisseuses. Son mal avait des racines que les racines de framboisiers ne pouvaient rejoindre. Et de nouveau, elle fouetta ses hommes comme jadis ses boeufs.

«Huhau! qu'elle leur disait. Ouvrez le clayon, je sons à la barrière du pays. J'avons une histoire à raconter à nos descendants.»

Alban à Charles à Charles et François à Philippe à leur tour s'approchèrent de Pélagie. Fallait se ménager, épargner ses forces pour la dernière tranche, encore un mois, Pélagie, on n'est rien qu'en avril, encore un dernier coup d'échine.

…L'échine, c'est de là que venait son mal, comme si elle avait elle-même traîné une charrette à travers un continent. Une échine ployée sous le fardeau, cabrée sous le destin, rongée par en dedans. N'arrêtez pas, avancez, le pays est tout proche.

Mais l'on dut s'arrêter, malgré elle.

«Si seulement j'avions des queues de cerises!»

Des queues de cerises en avril, tu n'y penses pas, Célina.

Elle n'y pensait pas, non, mais elle le disait, comme ça, comme l'on dit: Si Paris était dans une bouteille… Catoune l'entendit et quitta la caravane avant l'aube, suivie de son géant.

Le couple marcha toute la journée dans les bois; et le soir, il atteignit une rivière qui sembla familière à la P'titeGoule. Une rivière rouille, aux abords de glaise chatoyante. Mais le soleil était déjà couché et il ne la reconnut pas. Ce n'est que le lendemain à l'aube qu'il ouvrit ses yeux géants devant la Petitcodiac, la rivière de chocolat. Il se dressa de toute sa taille et se mit à rire des larmes de géant.

«C'est c'telle-là! C'est c'telle-là!»

Et il reniflait comme un cheval en chaleur. Cette rivière était la sienne, celle de son enfance gigantale, les deux se perdant quelque part dans sa Terre-Rouge de Petitcodiac.

Et la P'titeGoule emporta Catoune sur ses épaules jusqu'à ses caches abandonnées depuis la Déportation. Elles étaient là, intactes, figées comme des tombes antiques, cachant leurs trésors d'herbes et de graines sauvages.

C'est ainsi que deux jours après leur disparition, Catoune et le géant rapportèrent à Célina des queues de cerises séchées durant vingt-cinq ans.

…L'on mettait Paris dans une bouteille!

Après les queues de cerises, l'on essaya les compresses, et les emplâtres, et les frictions, et les bains d'urine, et le collier de gros sel, et les cônes de plantes femelles du houblon, et l'on pela cette fois le bouleau blanc de bas en haut du bord du soleil couchant; et l'on se préparait à laver Pélagie dans l'eau de source cueillie avant l'aube au matin de Pâques, quand le sauvage s'en vint avertir les charrettes qu'il avait repéré une colonie de Faces-Pâles nouvellement installée au pays et parlant anglais.

«Beaucoup fusils de chasse, qu'il dit. Nous, marcher.»

Oui, marcher, c'était aussi l'avis de Madeleine à Pélagie qui avait pris les rênes des mains de sa mère et transmettait sa volonté aux autres. Grand'Pré, se diriger sur Grand'Pré. Ainsi Pélagie, couchée au fond de sa charrette disloquée, reprit la route de retour à travers bois.

Puis un matin, on déboucha dans un trécarré, un champ inondé de rosée où s'en venait boire un soleil effronté et gaillard.

Le printemps! Presque un été avant son heure. Un mois de mai qui tentait à lui seul de réparer l'hiver. C'était le temps. Et Jeanne Aucoin souleva la tête de Pélagie pour lui faire humer le parfum des feuilles tendres qui avaient fait éclater les bourgeons durant la nuit.

«Si j'en crois mes yeux, je vois des bouillées de pissenlits.»

Quasiment, quasiment des pissenlits déjà, de l'herbe fraîche, en tout cas, et des chatons, et des fleurs de mai. Oui, Pélagie, des fleurs de mai! je te le jure.

«Tout se redorse à matin, Pélagie, tu vas voir comme y a rien de meilleur pour les reins que la rosée de mai.»

… Tu confonds, Jeanne Aucoin, pas la rosée, mais la neige de mai, la neige miraculeuse de mai qui guérit tous les maux.

Qu'importe.

«Tout se redorse, Pélagie, tu vas te redorser aussi.»

Se redresser, se redresser, oui. Passe-moi mes sabots, Madeleine, et mon châle… non, l'écharpe de cachemire raflée aux dames de Boston… de Baltimore… Baltimore; elle avait tant attendu à Baltimore… il ne viendra donc jamais?… Passe-moi ma coiffe de fin lin, Madeleine… Faut arriver en grande pompe à la Grand'Prée.

«Dépêchez-vous!»

Décrottez les enfants, ajustez les bâches aux charrettes, aveindez les dentelles et les soies d'Orient, faut rentrer au pays comme une mariée pour ses noces.

La caravane traversa le champ doré presque en chantant, tirant les charrettes à bras d'hommes, cahotant, boitillant, se dandinant comme une goélette au large, les yeux rivés sur le port.

…Et j'ai du grain de mil, et j'ai du grain de paille, et j'ai de l'oranger, et j'ai du tri, et j'ai du tricoli, et j'ai des allumettes, et j'ai des ananas, j'ai de beaux… j'ai de beaux… j'ai de beaux oiseaux.

Pélagie s'est arrachée à sa botte de paille et elle marche, oui, elle marche, le bras enroulé sur un pieu de ridelle comme autour du mât… Là-bas, en haute mer, il s'avance, son Beausoleil, il revient vers elle, vers Grand'Pré. Son long voyage s'achèvera là, dans sa terre natale, où il la rejoindra, il l'a promis. Elle l'attendra sous les pommiers en fleur, en ce nouveau printemps de leur vie. Et cette fois, plus rien ne l'arrachera à lui, elle a accompli son oeuvre, elle a répondu aux voeux des aïeux. Oui, cette fois…

Sa fille Madeleine, Catoune, Célina, Jeanne Aucoin, Agnès Dugas, toutes les femmes d'Acadie n'ont d'yeux que pour ce sourire de bien-aise qui triomphe sur le visage de Pélagie, la Pélagie-la-Charrette qui fait de toutes ses forces les derniers pas qui la séparent de sa terre d'origine. Encore un souffle, encore un tout petit souffle et Grand'Pré sera là, en face de la baie Française qu'on appelle désormais Bay of Fundy.

Quelques jours plus tard, Pierre à Pitre grimpa jusqu'à la dernière branche d'un chêne solitaire et hucha:

«La mer!»

Enfin!… c'était elle, la baie, la baie où se mirait sur une rive le Fort Beauséjour, et sur l'autre tout le bassin des Mines. Pélagie avançait presque d'un pas ferme, devançant les autres, haletant de toute sa poitrine. Demain, Beauséjour. Les Cormier et les Girouard en frétillaient; Jeanne Aucoin s'en serrait le ventre.

«Je ferons en premier la cérémonie d'enterrement à nos morts, qu'elle dit. Jamais je croirai qu'ils nous rendront point nos morts après vingt-cinq ans.

—Et nos caves pour nous y rebâti'», qu'ajouta François à Pierre à Pierre à Pierrot.

Et les champs, et les barques, et les aboiteaux. Ils repartiront de rien, s'il faut, mais ils repartiront chez eux et renoueront le passé à l'avenir.

Déjà les Basques sortaient leurs musiques, l'Acadie tout entière rentrait en chantant… quand le sauvage, parti en éclaireur, revint avec la nouvelle: Beauséjour était occupé, à demeure. De même que tout l'isthme de Chignectou.

Les charrettes, sur le coup, cessèrent de respirer.

Pélagie fut la première à reprendre son souffle pour demander:

«Et la Grand'Prée?»

Grand'Pré était désert, brûlé et désert, depuis le jour fatal de septembre 1755. Par superstition, ou par crainte de Dieu, on n'avait pas osé s'y installer, personne. On avait laissé là, abandonné aux goélands et aux herbes sauvages, ce bourg jadis prospère et animé de la rive française.

Comme un cimetière antique…

Comme un berceau à la dérive…

Tous les yeux se détournèrent du sud-sud-ouest, et avisèrent le nord.

Sauf Pélagie.

Elle restait là, comme un sphinx de pierre, murmurant pour elle seule des mots qui s'inscrivaient à mesure dans le ciel… Cette Grand'Prée qui n'était point pour ses enfants ne serait point non plus pour les enfants des autres. Personne n'y ferait son nid, jamais… jamais…

Puis levant la tête et le poing au ciel, elle hucha aux générations à venir:

«Vous y reviendrez en pèlerinage pour y fleurir les tombes de vos aïeux. Je le dis à tous les LeBlanc, les Bourg, les Bourgeois, les Landry, les Cormier, les Giroué, les Belliveau, les Allain, les Maillet et les fils d'Acadie qui sont aveindus d'exil dans des charrettes à boeufs. Je le dis à tous les enfants du pays. Touchez point à la Grand'Prée, mais gardez-en mémoire au fond des coeurs et des reins.»

Et pour illustrer son dire devant son peuple affaissé au pied des charrettes, elle arracha son mouchoir de col, l'ouvrit tout grand au vent, en replia lentement les quatre coins, puis l'enfouit dans la poche de son tablier.

«Je l'emporte au fond de mon devanteau, ma Grand'Prée, qu'elle articula, personne viendra me l'arracher une troisième fois.»

Et dans sa poche de devanteau, elle enfouit aussi des mots, des mots anciens aveindus à cru de la goule de ses pères et qu'elle ne voulait point laisser en hairage à des gots étrangers; elle y enfouit des légendes et des contes merveilleux, horrifiques ou facétieux, comme se les passait son lignage depuis le début des temps; elle y enfouit des croyances et coutumes enfilées à son cou comme un bijou de famille qu'elle laisserait à son tour en héritage à ses descendants; elle enfouit l'histoire de son peuple commencée deux siècles plus tôt, puis ballottée aux quatre vents, et laissée moribonde dans le ruisseau… jusqu'au jour où un passant la ramasserait, et la ravigoterait, et la rentrerait de force au pays; elle y enfouit ses pères et ses fils engloutis dans le Dérangement, son fils Jean égaré dans la forêt sauvage de la Pennsylvanie, et qui seul ne retrouverait peut-être pas le chemin du retour; elle y enfouit le capitaine de la Grand'Goule, son héros, son rêve impossible qui ne l'atteindrait point sur les rives de la Grand'Prée… Car tu comprends, Beausoleil, ils nous l'avont pris, notre Grand'Prée, avec ses pommiers en fleur, et sa morue fraîche, et ses fraises des bois. Ils nous avont pris nos terres et nos bâtiments. Asteur, il nous faut encore un coup embourrer l'Acadie dans l'étoffe du pays, l'enfouir dans nos coffres, et la faire grimper un peu plus vers le nord… Mais toi, Beausoleil, tu resteras au chaud dans ma poche de devanteau, au creux de mon ventre, Broussard dit Beausoleil qui a illuminé ma marche vers le pays à la tête de mon peuple.

…Son peuple. Pour la première fois, Pélagie s'aperçut que sa famille sortie de Georgie dans une charrette, rendue en Acadie était devenue un peuple. En dix ans, elle avait raflé à la terre d'exil des tribus entières de ses pays et payses et les avait ramenées à leurs terres par la porte d'en arrière.

Surtout, n'éveillez pas l'ours qui dort…

Rentrez chacun à votre chacunière sur la pointe des pieds et attendez le temps qu'il faut. On a bien attendu en Georgie, dans les Caroline, en Marilande, et tout le long de la Nouvelle-Angleterre, attendu que passe la première charrette pour y accrocher la sienne. On pourra de même attendre sur le marchepied de son logis que la porte s'ouvre et que la maison se vide. Attendre que la terre se réchauffe, que la mer se calme, que les mémoires s'émoussent. Attendre que les plantes regerment dans les champs et les potagers saccagés.

Alban à Charles à Charles laissa Pélagie poursuivre sa pensée jusqu'au bout. Puis s'essuyant le front, il l'avisa: «Je sons icitte dans les marais de Tintamarre, qu'il dit. C'est point un endroit pour y creuser des caves ou y planter des piquets de cabanes. Je ferions peut-être mieux de songer à lever le pied.

—Oui, qu'elle fit, monter vers le nord.

—Le sauvage conte qu'y en a plusieurs des nôtres au fond des anses et des baies, dans les bois, à l'abric.

—À l'abric chez eux, en Acadie.»

Alban à Charles à Charles baissa les yeux et se tut. Mais Pélagie l'entendit tout de même. Il lui disait que l'Acadie, ça n'existait plus; qu'il n'y aurait plus désormais que des Acadiens.

Pélagie leva la tête et sourit à Alban Girouard:

«Quoi c'est que ça peut faire? qu'elle dit. C'est les hommes qui faisont la terre, et point la terre qui fait les hommes. Là où c'est que je marcherons, nous autres, il faudra bien qu'ils bailliont un nom à l'endroit. Je l'appellerons l'Acadie. Par rapport que j'allons la rebâti', tu vas ouère, j'allons la rebâti' à grandeur du pays.»

Alban avisa Pélagie, puis leva un sourcil dans un petit hé, hé!

Puis c'est elle qui cria:

«Remettez les charrettes en marche!»

Mais quand elle voulut bouger la sienne, elle trouva les quatre roues enfoncées dans les marais de Tintamarre.

Et Pélagie se souvint des marais de Salem.

À Salem, sa charrette s'était arrachée par miracle à la glaise des marais. L'Acadie sortie d'exil était réellement née, comme le premier homme, du limon de la terre. À Tintamarre… Beausoleil arriverait-il à temps pour sauver sa charrette une seconde fois?

Mais à Salem, c'est surtout Bélonie qui avait sauvé la charrette et Beausoleil, Pélagie le savait, elle l'avait vu… tous les deux, Pélagie et le Vieux, ils avaient offert leur vie en échange de l'autre. Et le Ciel les avait entendus… Si, Bélonie, c'est vrai. Beausoleil était sorti vivant de la glaise grâce à lui, le radoteux-ricaneux-conteux. La charrette de la Vie avait vaincu la charrette de la Mort, ce jour-là. Mais aujourd'hui, à Tintamarre…

Elle avait juré à ses aïeux de ramener les siens au pays. Elle avait tenu parole. Et davantage. Elle avait ramené au pays les racines d'un peuple. Sa charrette en lambeaux avait bien mérité le repos. Elle n'aurait pas le coeur de la réchapper de la bourbe une seconde fois.

… Sa charrette qui fut son logis, son témoin, son frère de combat. Sa charrette qui avait épuisé six boeufs, qui avait franchi un continent, qui avait abrité sa famille, qui avait rescapé un peuple. Sa charrette qui serait son tombeau.

Jeanne Aucoin laissa Pélagie seule à sa rêverie, à sa lutte avec l'Ange, sans se douter que l'Ange était si près.

…Bélonie… je t'entends, Bélonie… je sais… je sais… à Salem, j'ai voulu sa vie au prix de la mienne. Je l'avons tous voulue. Tu m'as point leurrée, Bélonie, je sais ce que tu as fait, je t'ai vu. C'est pour ça que ma charrette a gagné… Parce que ma charrette a gagné, Bélonie, malgré tout, elle a quand même gagné contre la tienne: j'avons atteint le pays.

Asteur, c'est fini, elle ira point plus loin. Elle a mérité le repos… Tu peux venir, j'ai les reins rongés, mais encore vaillants. Assez pour te rejoindre à pied, Bélonie. Et une fois-là, prends garde à toi, je m'appellerai encore Pélagie-la-Charrette, ça s'adoune.

Et je saurai y parler, à ta Faucheuse, je saurai y retenir le bras si elle ose le lever trop tôt au-dessus des enfants du pays… au-dessus des familles écartelées et qui cherchont à se rejoindre… au-dessus des navigueux en haute mer emportés par le reflux.

…T'en fais pas, Joseph Broussard dit Beausoleil, t'en fais pas… chaque nuit les étoiles brilleront pour guider ton quatre-mâts, les vents du large chaque matin gonfleront tes deux douzaines de voiles, et le soir, les outardes et les goélands chanteront pour toi… pour toi seul… t'en fais pas, Beausoleil…

…Asteur tu peux te montrer, Bélonie. De toute manière, je t'entends déjà. Je reconnais le grincement des roues et le sifflement du fouet qui fend l'air… j'ai l'accoutumance de la mouvange des charrettes, ils me feront point des accroires, à moi. Et mets-toi dans la tête, Bélonie, que la Pélagie s'en ira point, elle, se cacher dans les bois, comme les loups, mets-toi ça dans la caboche. Elle grimpera sans se tenir par la rampe dans ta charrette, le pied gauche le premier pour la chance, debout, droite, sans se revirer la tête… les yeux grands ouverts.

À l'aube, c'est le cri de Catoune qui réveilla les charrettes. Un cri qui fit onduler les foins salés des marais de Tintamarre.

On enterra Pélagie le jour même dans les restes de sa charrette. Madeleine s'était souvenue des paroles de sa mère à la mort du vieux Charles à Charles Giroué… Ma charrette, qu'elle avait dit, je la laisserai timber en morceaux le jour où il me faudra des planches pour dresser ma croix sur ma tombe. Une croix unique dans les marais de Tintamarre, berceau du pays, là où étaient tombées ensemble Pélagie et sa charrette.

Le lendemain accosta le capitaine Broussard dit Beausoleil. Il était arrivé trop tôt à Charleston, à Philadelphie, à Salem, Pélagie n'avait pas encore achevé de rentrer son peuple en Acadie. À Tintamarre, il arriva trop tard. . Et il reprit la mer, le capitaine, avec son géant et son Fou, dans un quatre-mâts sans pavillon ni port d'attache, absurde, intrépide, héroïque, planant comme les alcatras sur le faîte des lames, filant vers un horizon impossible, vers des terres perdues, entrant debout par la grande porte dans la légende de son pays.

Célina regarda s'évanouir la Grand'Goule et son capitaine.

«Cestuy-là qu'est sorti une fois de la charrette de la Mort, y mettra plus jamais les pieds», qu'elle dit.

Et tout le monde comprit que la défricheteuse venait de l'immortaliser.

Puis elle se détourna la tête de la mer et suivit vers le nord Madeleine et les fils de Pélagie.

C'est tout près dans la vallée de Memramcook qu'elle abattrait son premier arbre, Madeleine LeBlanc, sous le regard ahuri de son homme et de ses frères qui n'en croient point leurs yeux… Allez, flancs-mous, c'est icitte que je nous creusons une cave et que je nous bâtissons un abri!… Madeleine, digne rejeton de la charrette par la voie des femmes.

Et les charretons s'en furent aux quatre horizons de la terre de l'ancienne Acadie, poussés par des vents du sud, du suète, du suroît, du noroît, du nordet, grimpant le long des rivières, sautant d'une île à l'autre, s'enfonçant au creux des anses et des baies.

C'est ainsi que les Cormier aboutirent en haut de la rivière de Cocagne et se marièrent aux Goguen et aux Després…

…que les Bourgeois firent souche aux abords du Coude…

…les Allain, les Maillet et les Girouard sur la baie de Bouctouche…

…les Léger à Gédaïque dit Shédiac…

…les Godin, les Haché et les Blanchard plus au nord, jusqu'à Caraquet et l'île Miscou…

…les Belliveau et les Gautreau à Beaumont, lorgnant déjà la baie Sainte-Marie juste en face…

…les Poirier à Grand'Digue…

…les Bordage et les Richard à Richibouctou…

…les Robichaud au Barachois…

…les Basques dans les îles et à la pointe des dunes… … et des bribes de LeBlanc partout.

La Célina agitait les bras aux charrettes qui disparaissaient les unes après les autres derrière les foins sauvages de Memramcook. Et encore un coup c'est elle, la défricheteuse de lignage et de parenté, qui eut le dernier mot:

«Je crois bien que c'te fois-citte, la Déportation est bel et bien finie et que c'est la Dispersion qui commence. J'ai comme une idée, moi, que de tout ça je verrons point de sitôt la fin.»

Puis elle tourna brusquement la tête pour constater qu'elle ne voyait plus le noir, l'esclave du bon Dieu!

…Mais il riait de toutes ses dents blanches, durant ce temps-là, t'en fais pas, la boiteuse. Car là-bas, dans les bois de la vallée Saint-Jean, il avait suivi le sauvage qui le coiffait déjà des plumes de sa tribu avant de le présenter à son chef qui voyait un Noir pour la première fois. Pour la première fois, un Peau-Rouge ne pouvait pas appeler l'autre Face-Pâle. Et il en resta perplexe, le chef sauvage, apparence.

Et Catoune?

Les charrettes ont cherché Catoune par les marais de Tintamarre, et l'ont attendue deux jours, comme jadis en Georgie. Mais cette fois en vain. Elle n'est pas sortie des foins sauvages. Elle n'a pas répondu à l'appel de Madeleine, de Célina, de Jeanne Aucoin, elle n'a pas répondu aux cris des charrettes. Mais trois générations ont juré plus tard que depuis la tombe de Pélagie, Catoune a répondu à l'appel de l'Acadie. Car durant un siècle on a pu entendre chaque nuit de grand vent la voix de Catoune chanter dans les marais de Tintamarre.

Certains prétendent qu'ils l'entendent encore à l'heure qu'il est.

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