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Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 15 – 読むためのテキスト

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 15

上級 1 フランス語の の読み練習用レッスン

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Chapitre 15

On prit le reste du printemps pour rebâtir une charrette sur les vestiges de la première et rendre à Pélagie son logis primitif. Rendre un logis aux Belliveau aussi en leur construisant une charrette flambant neuve. La terre et la mer avaient uni les bras des charretiers et des matelots dans une corvée comme l'Acadie n'en avait pas connu depuis le pays. J'ai du grain de mil, et j'ai du grain de paille, et j'ai de l'oranger, j'ai du tri, j'ai du tricoli…

À la fin de juin, on put de nouveau tourner les yeux vers le nord. On était à la porte, à la porte du pays, Bélonie, faut tenir. Plus rien que l'Etat du Maine à franchir, un tout petit État. L'Acadie se cachait juste au-delà, juste au-delà. Faut tenir, Bélonie.

Bélonie tenait, tenait même très bien, de quoi vous inquiétez-vous? Jamais il n'avait été aussi loquace et radoteux, comme s'il avait résolu de passer à sa descendance tout son savoir dans un seul souffle. On pouvait le voir des heures durant prendre à l'écart son petit-fils, deuxième du nom, et lui rendre la mémoire goutte à goutte. Et le deuxième du nom ouvrait de grands yeux de disciple qui gobe tout, le cru et le cuit, l'ancien et le nouveau, le vrai et le… restant. Son aïeul lui pétrissait la mémoire et l'imagination comme une boulangère sa pâte à pain. Et le rejeton chaque jour sortait du buisson la bouche plus grande ouverte et les yeux plus ahuris.

«Il va le rendre fou», que se plaignit un matin l'une des Jeanne.

Pas Célina. Célina n'avait plus de temps à perdre dans ce genre d'observations. Depuis l'accident du printemps, elle avait dû refaire son plein d'herbages, d'une part, et refaire, d'autre part, la peau et les chairs meurtries de ses hommes. Car tout le monde et pas seul le capitaine Broussard était sorti le corps en loques des marais de Salem. Tous avaient pataugé dans la vase mouvante et prêté le dos aux pieds du géant.

«Tout le monde s'est fait passer sus le corps, que risqua dans une grinche toute neuve le radoteux comme s'il savait de quoi il parlait, celui-là.

—Hormis les vieux centenaires», que s'en vint ajouter la Célina qui s'arrachait à ses flasques pour ne pas se priver d'une si belle occasion d'ajouter son grain de sel.

Un grain de sel de trop, que pensa Pélagie en levant un sourcil sur la boiteuse qui comprit qu'on lui cachait des choses. Et la boiteuse en boitilla de dépit le reste de la journée.

«Si c'est rendu qu'on se fait entre soi des cachotteries, autant s'ouvrir un autre coffre pour les garder au secret.

—Autant… hi!»

On pouvait repartir vers le nord, aspirer un grand souffle puis entreprendre la dernière étape. Cette fois, plus de rendez-vous de la mer et de la terre ferme avant Grand'Pré. On prendrait à travers champs et bois.

Beausoleil-Broussard tenta sans conviction, en ce dernier jour, de fléchir Pélagie. Il était sûr qu'elle ne partirait pas avec lui. Il le savait à son regard, à ses silences, à un sentiment nouveau qui se dégageait d'elle, une sorte de tranquillité d'âme. Elle caressait chaque matin sa charrette et les seuls boeufs qui lui restaient, son couple de Brigadiers solides et obstinés. Et elle avait le sourire triomphant du coursier du roi qui rapporte une victoire au pays. À Charleston et à Philadelphie, Beausoleil avait eu pour rivale l'Acadie; à Salem, il comprit qu'il affrontait la charrette.

…Pourtant, tes fils ont grandi, Pélagie, et j'ons marié ta fille.

…!

…Et puis tous ces hommes qui ont pris du poil de la bête durant le long trajet.

…?

…Même les femmes, Pélagie, les Jeanne, Célina, la pie d'Agnès Dugas, les Marguerite, les Marie… C'est point assez pour guider les boeufs?

Pélagie posa une main sur l'avant-bras de Beausoleil, et de l'autre caressa le bois rugueux de sa charrette. Huit ans, déjà? C'était coutume en Acadie d'apporter en dot une charrette à son homme, la charrette, signe de pérennité. La preuve, hein? Elle s'était drôlement bien défendue dans la bourbe, la petite bougresse, et n'y avait pas laissé plus de planches que les hommes de plumes. Elle s'était drôlement bien défendue.

«C'est peut-être le temps de la passer à votre fille Madeleine qui saura en prendre grand soin.»

…Elle s'était si bien défendue, que même embourbée jusqu'aux moyeux, elle continuait d'éclater au soleil et de chanter dans le vent.

«D'autres itou s'avont défendus», que dit presque entre les dents Beausoleil-Broussard.

Pélagie se réveilla.

Il était là, son capitaine, son chevalier, son héros, l'homme qui avait par trois fois risqué sa vie pour elle, qui avait calé dans la vase mouvante pour la troisième fois qui est toujours la dernière, pour elle, pour les siens, et à la fin pour sa charrette. C'est lui à la fin qui l'avait sauvée, sa charrette, lui qui s'était agrippé aux ridelles, à la vie, à la mort.

Et elle se serra contre lui, se berça la tête au creux de ses épaules en murmurant des gloussements et des mots qu'il n'entendait pas… Il avait risqué sa vie pour elle qui en échange avait offert la sienne. Leur double vie en otage l'un pour l'autre. Plus rien n'effacerait ça dans le ciel. La charrette à jamais en serait le gage.

Prochaine étape, Grand'Pré. Et la goélette disparut à l'horizon, sans adieux, sans déchirements, mais en répondant de la vache marine aux refrains des charrettes.

Je lui plumerai la queue

…Et la queue!

Et le dos

…Et le dos!

Et la tête

…Et la tête!

Et le cul

…Et le cul!

Et le bec

…Alouette!

Et merde au roi d'Angleterre!

…Qui nous a tous déclaré la guerre!

«Huhau!

—Ohé!»

«Après la pluie le beau temps!» que s'exclama Jeanne Aucoin en pinçant le gras de la cuisse de son homme.

Un été de beau temps comme on en avait rarement vu et qui mit les Brigadiers et toute la caravane en liesse. Une caravane qui arracha encore des déportés agrippés aux collines du Massachusetts, des Breau, des Comeau, des Hébert, des LeBlanc, encore ceux-là, des Pellerin, Melanson, d'Entremont… les Mius d'Entremont? On n'est point regardant, montez… toutes des branches éparses, cassées au tronc, et que les quatre vents avaient emportées aux quatre coins du continent.

Le Maine! Le Maine enfin, dernière étape. Un Etat aux frontières mal définies, controversées. Où finit le Maine et où commence l'Acadie?

«L'Acadie? Connais pas.»

Et Pélagie comprit que son pays serait à refaire.

«À reprendre, acre par acre.»

Mais les autres ne sourcillèrent même pas à la sombre perspective d'avoir à reconquérir leur propre devant-de-porte. L'automne était trop beau, les jaunes et rouges des forêts du Maine se fondant sans frontières dans les ocres des bois d'Acadie. Comment départager ça? Où se dresse l'arbre mitoyen entre l'ocre-rouge et le rouge-feu? Aucun de ces exilés qui revenaient au pays n'aurait su par quelle claie entrer ni à quel moment précis il venait de passer une frontière. La mer houleuse, en automne, les forêts éclatantes de la palette complète des jaunes aux rouge-flamme, les vents chantants et chauds des terres, l'odeur et le crissement des feuilles mortes sous les pieds, elle se blottissait quelque part là-dedans, l'Acadie, tous les fils des fils du pays la reconnaîtraient.

«L'homme change, mais point la nature. La Rivière-aux-Canards, elle, sera encore là.

—Mais rien vous dit que le roi George y mène point boire sa jument.

—Pourvu qu'il l'y mène point chier.

—François à Philippe, ta langue!

—Ha, ha!»

… Les rivières seront encore là, et les vallées, et la baie Française que d'aucuns appellent déjà la baie de Fundy. On leur changera leurs noms aux terres et aux eaux du pays, et ça risque de changer la couleur du temps.

«Le temps est au beau, arrêtez de vous plaindre. Encore un souffle et je sons rendus.»

Autour de la Toussaint, le ciel s'assombrit, oh! fort peu, le temps de fleurir ses morts et de songer à engranger des citrouilles et des glands au fond des chariots. Puis le doux temps resurgit et plongea tête première dans l'été indien. Huit jours de sursis, huit jours de pied de nez à l'hiver… ha, ha! tu m'attraperas pas! Tu ne m'auras pas!… Attention, les enfants, présumez de rien, l'hiver viendra avec ses roulis de neige et ses onglées aux doigts.

Mais en attendant, c'est le vent doux de l'été des sauvages, et je fais la nique au frimas.

«Et merde au roi d'Angleterre!»

Un matin, les charrettes s'éveillèrent aux cris des oiseaux migrateurs en formation vers le sud.

«L'automne est fini, que fit Célina, la défricheteuse des familles et du temps. Aveindez vos lainages et vos pelleteries, j'avons passé la Saint-Martin.»

Et l'on fouilla dans le tas de hardes et de nippes pour y dénicher des vêtements chauds.

«Plus je montons au nord, et plus les hivers seront durs, qu'avertit Pélagie. C'te année, je crois bien que je devrons camper durant quelques mois.»

Le chef du clan des Bastarache s'en vint, inquiet, s'émoyer:

«Tu veux pas dire figer là?

—Point figer, non, mais reprendre souffle en laissant passer le mauvais temps. J'avons point de raquettes pour tout le monde. J'en avons point pour les boeufs, surtout. Vous chausseriez, vous, des raquettes aux sabots fourchus des boeufs? L'Acadie, c'est point une Caroline, François à Philippe Basque.»

Point une Caroline, nenni, point la Virginie ni même Boston. On peut toujours lever le menton au-dessus des inondations, des pluies torrentielles, des tornades et ouragans; mais allez en charrette à boeufs foncer dans une tempête de neige!

«Faut point mettre nos enfants dans le péri', ni nos vieux dans le besoin. Faut point.»

Bélonie leva la tête.

Depuis des mois qu'il initiait en secret son petit-fils à son métier de chroniqueur du pays, il en avait négligé les charrettes et oublié de conter. Les charrettes en cet automne avaient dû se rabattre sur Pierre à Pitre qui contait pour conter et parlait pour ne rien dire. Les histoires de Pierre à Pitre étaient de pures inventions, tout le monde le savait, et on ne les écoutait que pour se divertir. Les contes de Bélonie, c'était autre chose.

Et au dernier jour d'automne qui louchait déjà vers l'hiver, Bélonie s'assit au fond de la charrette rapistolée de Pélagie et se dérouilla la gorge jusqu'à rassembler à peu près tout le monde autour des roues.

«Venez, venez tous, le radoteux va conter.»

Et l'on venait de chez les Cormier, les Landry, les Belliveau, les Babineau, les Bourgeois, de tous les clans en route vers le nord. Bélonie-le-Vieux allait conter. Il entrait déjà en transes, il regardait déjà fixe au-dessus des têtes, et déjà il demandait à son auditoire permission de commencer.

Au début, on crut qu'il allait reprendre l'histoire de la baleine blanche où il l'avait laissée au sortir des prisons de Charleston, une histoire aux multiples variantes et aux infinies ramifications. Car déjà il murmurait les noms connus de cachalot blanc et autres monstres marins. En réalité, il cherchait sa voie et se faisait tranquillement la dent. On s'aperçut très tôt que la baleine tournait à l'ogre et l'ogre à la Dame géante de la Nuit.

Où il l'avait dénichée, celle-là? Le répertoire de Bélonie était inépuisable, vous devriez pourtant le savoir. S'il n'avait jamais sorti plus tôt de sa besace sa Géante, c'est qu'il la gardait pour les grands jours. Un conte pas comme les autres.

Écoutez-le et taisez-vous.

…C'est l'histoire vraie d'un de ses aïeux, l'un des premiers de la race, qui vivait avant la tour de Babel, du temps que tous les hommes parlaient la même langue. Le héros, qui n'était point un méchant homme mais qui portait le nom de Tit-Jean Quatorze à cause des quatorze tours qu'il avait déjà joués à son père, décida un jour de prendre femme.

«Enfin, que chacun se dit, voilà qui va l'assagir et nous laisser la paix.

—Marie-toi, que fit son père, le plus tôt sera le mieux.»

Et notre jeune homme s'en fut demander la main de la femme de son choix.

«Quoi c'est que tu veux comme présent de noces? qu'il fait.

—Une barque, qu'elle répond.

—Une barque? qu'il dit, c'est tout?»

La fiancée voulait entrer dans le mariage par la mer, c'était son droit. Ça fait que notre héros s'en fut lui quérir une barque.

Il se rendit donc chez le charpentier pour lui commander une grande nef en bois de merise, calfatée à la résine de pin, pontée, arrimée, gréée pour des noces, prête à prendre le large et voguer jusqu'au fin bord de la terre. Et le charpentier lui répondit que pour réussir une pareille embarcation, il lui manquait les trois mots magiques.

«Les trois mots magiques? que fait le jeune homme, surpris.

—Il manque pour achever la barque trois paroles que seul un sorcier peut t'aider à trouver.»

Et Tit-Jean Quatorze, sans peur et sans reproche, s'en fut chez le sorcier.

C'était un sorcier solitaire, habitant une caverne profonde, et qui sortait rarement au soleil. Il était si grand et si immobile qu'un arbre lui poussait sur l'épaule et que les oiseaux s'en venaient y faire leurs nids. Ceci amusa fort Quatorze qui n'était point encore assagi et qui se mit à lancer des pierres pour dénicher les oeufs des nids, comme du temps qu'il était gamin.

Le sorcier sourcille sans rien dire et attend que notre bonhomme Tit-Jean lui fasse sa demande.

«Je suis à la quête de trois mots magiques, qu'il dit, pour achever une barque pour entrer en mariage et commencer ma vie.»

Le sorcier l'avise et dit d'une voix qui a tout l'air de sortir d'un caveau:

«Jusqu'où veux-tu que ta barque te conduise?

—Au bout du temps, que dit Quatorze en riant et pirouettant sur ses deux pieds.

—Bien, que fait le sorcier géant. Je t'indiquerai donc le chemin de l'aller à la quête des paroles magiques; quant au chemin du retour, tu devras te débrouiller pour le trouver tout seul.

—Je me débrouillerai, que fait le jeune vaillant et hardi, je me débrouillerai.»

Et le sorcier lui montre la route pour atteindre sa lointaine aïeule qu'on nomme la Dame géante de la Nuit.

La géante dormait, couchée dans un pré immense. Elle était si grande, que Tit-Jean Quatorze dut marcher durant trois jours et trois nuits pour lui mesurer la taille.

Au bout de trois jours, il l'interpelle:

«Grande Dame de la Nuit! qu'il huche, c'est moi, Tit-Jean, ton arrière-arrière-petit-fils. Je viens en quête des trois mots qu'il manque à ma barque pour entreprendre la route de ma nouvelle vie. Viens à mon secours, Géante de la Nuit.»

La géante dort et ne bouge point. Mais Quatorze aperçoit au niveau de la tête l'apparence de deux montagnes qui ont l'air de se mouvoir. Il s'approche et découvre que ces montagnes sont les mâchoires de la géante qui ronfle, la bouche ouverte.

«Eh bien, qu'il se dit, voilà ma chance.» Ses trois mots, elle les cache sûrement là-dedans.

Et il lui grimpe sur le menton pour jeter un coup d'oeil à ses dents de la taille des rochers.

Soudain, il entend chanter au-dessus de sa tête; ce sont des oiseaux qui le regardent et qui semblent lui dire: «Vas-y, Tit-Jean, vas-y!»

«Pourquoi pas?» qu'il se dit.

Et il pénètre, sans retourner la tête, dans la gueule de la Dame géante de la Nuit.

Il fouille toute la bouche, entre les dents, sous la langue, au fond du gosier; les trois mots n'y sont pas.

«Les paroles doivent se loger plus loin, qu'il se dit en devenant de plus en plus sage et de plus en plus courageux, je poursuivrai ma route.»

Et prudemment, posant un pied à la fois sur les parois de la gorge, il s'avance et finit par se laisser glisser le long de l'oesophage.

Et là, il reste ébloui. L'intérieur de la géante est si grand, si étendu, qu'on y cultive ses champs et y plante ses choux. Quatorze s'en frotte les yeux. Il aperçoit des poumons gros comme des cheminées de maçoune, et un estomac profond comme un puits, et des tripes longues comme des tunnels souterrains.

Il se figure avoir les pieds à l'embouchure des entrailles de la terre et il décide de s'y aventurer. Il se fabrique un radeau avec des restes de racines d'arbres qui pourrissent dans l'estomac et vogue d'un bout à l'autre de l'intestin, en se tenant le nez et en rendant la gorge à chaque coude de cette rivière stagnante et puante. Pouah!

Enfin, il arrive au bout. Mais au moment où il veut mettre pied à terre, il voit s'ouvrir devant lui la gueule enflammée d'un dragon, l'un de ces monstres comme le monde en produisait avant que les hommes n'apprennent à labourer les champs et planter les graines dans la terre. Notre Tit-Jean tremble, mais ne recule pas. C'est alors qu'il se souvient du couteau de poche que lui a donné son père pour ses douze ans.

«Je n'ai rien à perdre», qu'il se dit.

Et il sort son couteau.

Le dragon grince des dents et crache des flammes flambant neuves. Quatorze serre son couteau entre ses doigts. Et au moment où le monstre dresse la tête pour foncer sur lui, le jeune héros aperçoit une tache blanche sous sa gorge, un petit endroit pas plus grand qu'une feuille de tilleul où la peau est toute nue et sans écailles. Tit-Jean prend son souffle et donne un grand coup de couteau, en plein coeur du dragon.

Ouf!… ce n'était pas trop tôt.

Le sang gicle. Et Quatorze est tout étonné de voir couler à ses pieds un ruisseau de perles et de diamants. Ce dragon n'était nul autre que celui-là même qui depuis le début du monde gardait au fond de son ventre, qui était au fond du ventre de la Dame géante de la Nuit, le fameux trésor que les hommes cherchent depuis le commencement des temps.

Mais Tit-Jean Quatorze n'a d'idée que pour ses trois paroles magiques qu'il voit soudain danser entre les pierres précieuses. Parmi toutes ces richesses, il n'hésite pas, il s'empare des trois mots et les enfouit dans sa poche.

Puis il reprend sa route à rebours: la grosse tripe, la petite tripe, le foie, l'estomac, l'oesophage qu'il remonte en s'agrippant aux parois humides, le gorgoton, la gorge, l'arc de la luette, le palais garni d'une double colonnade… deux énormes rangées de dents plantées comme des colosses de calcaire blanc. Alors il se souvient des paroles du sorcier: «Je t'indiquerai le chemin de l'aller; quant au retour, tu te débrouilleras tout seul.»

Il serre dans sa poche ses trois mots, les trois mots qui achèveront de construire sa barque qui le mènera à sa bien-aimée qui l'accompagnera au bout de la vie, la vie qui ne finit pas.

Hélas! la vie finit toujours et personne encore n'est revenu du grand voyage. Surtout que Tit-Jean Quatorze, qui se croyait immortel, ignorait qu'il était vulnérable depuis son baptême par rapport que par erreur on lui avait mis trois grains de poivre sur la langue au lieu de sel.

Ça fait qu'en voulant passer les dents et s'aveindre de la gueule de la Dame géante de la Nuit, Quatorze sortit les pieds en premier… ce qui fit rire les oiseaux qui, guettant son retour, lui aperçurent le fondement. Le rire des oiseaux réveilla la géante qui ferma la bouche de surprise et coupa le héros en deux.

«Aaaah! que firent toutes les charrettes qui s'étaient prises d'affection pour le brave Tit-Jean.

—Fallit-i' à tout drès que ça finisse de même?»

Hi!… Puis Bélonie se concentra comme s'il allait de nouveau entrer en transes et il largua, sans regarder personne:

«Soyez tranquilles; avec la moitié du corps, et sa meilleure moitié, le Quatorze était encore assez en vie pour lui bailler du fil à retordre à son aïeule de Géante de la Nuit… du fil à retordre long comme une éternité. C'est moi qui vous le prédis.»

Et chacun a juré par la suite qu'il avait vu de ses yeux vu le Bélonie se retourner comme s'il cherchait sa charrette, y montrer le poing comme si la bougresse s'était trop approchée. Apparence que les oiseaux eux-mêmes ont dû sentir quelque chose, puisqu'ils se seraient tous envolés dans un chahut de diable à quatre. Célina était prête à faire serment.

«Le vent s'est bougrement rafraîchi, que nota Pélagie, soudain, abriez-vous avant la timbée du serein.»

Elle errait à droite et à gauche, Pélagie, comme une chatte qui cherche où déposer sa portée. La nuit était fort avancée et le Vieux n'était pas rentré dans le cercle des charrettes. C'était accoutumance chez lui de s'en aller faire un petit tour de forêt avant de dormir, d'aller parler aux bêtes, nourrir les oiseaux, ou consulter la mousse ou l'écorce des bouleaux blancs sur le temps qu'il fera demain. Et toutes les charrettes, affairées à rentrer dans leur première nuit d'hiver, en oublièrent Bélonie le radoteux.

Hormis Pélagie.

Elle finit par secouer Alban à Charles à Charles, puis François à Philippe Basque, puis les Cormier, les Landry, ses fils. Célina s'amena d'elle-même en maugréant qu'elle avait le pesant et faisait de mauvais rêves. À la fin, tout le monde se leva, jusqu'à la petite Virginie. Et l'on se mit à fouiller les buissons, le creux des rochers, le sous-bois.

«C'est le loup?

—Nenni.

—Alors quoi c'est que j'entends?

—…

—Comment s'appelont les vents du nord dans ce pays?

—Peut-être des chiens qui braillont à la lune?

—Peut-être bien…»

Ni le loup, ni les chiens, ni le vent. Un bruit étrange et lointain qui venait du ventre de la forêt.

Célina voulut distraire tout le monde et dit n'importe quoi:

«Si le Bélonie était là, je dirais que c'est lui qui parle encore à sa charrette.»

Pélagie avisa drôlement Célina, puis s'enfonça le menton dans la gorge.

On chercha le restant de la nuit et les trois jours qui suivirent. Puis Pélagie se fit une raison.

«Il nous a déjà avertis maintes fois de point s'inquiéter pour lui, qu'il avait bien de la famille et de la parenté cachées partout.»

Bélonie-le-Vieux avait toujours eu le dernier mot, inutile de s'obstiner. La meilleure façon de l'avoir cette fois, c'était de partir. Pour sûr qu'il suivrait.

Chaque chroniqueur depuis a fourni sa variante sur la fin de Bélonie le conteux. Certains ont parlé de bêtes sauvages, d'autres de criques profondes dans la vallée. Mais la lignée des Bélonie n'a jamais voulu démordre de son idée fixe. En cette nuit de novembre 1778, on n'entendit ni les loups, ni les chiens mais le grincement d'une charrette au loin. Bélonie est allé au-devant, en homme courtois et bien élevé, en homme fier surtout, et qui aurait le dernier mot. Il n'allait pas attendre que la charrette s'amène et le ramasse dans sa fournée; il y grimpa tout vivant et héla lui-même les six chevaux.

«C'est son huhau! qui résonnait dans la nuit, point les loups.»

La preuve, c'est que jamais en deux siècles on n'a retrouvé dans toute la ligne acadienne d'Amérique, qui va de la Louisiane à la Gaspésie, la moindre petite croix de bois où l'on aurait dû lire:

Ci-gît Bélonie, fils de Jacques,

fils d'Antoine Maillet: 1680-1778.

Mais la vraie preuve, ce sont les charrettes qui la cueillirent durant tout cet hiver, leur premier hiver de campement dans les bois. Il était présent partout, le Bélonie: aux côtés des Arsenault, grands chasseurs d'ours et d'orignaux qui fournissaient les bâches de peau pour couvrir les charrettes et dresser les tentes, hi… aux côtés des Cormier qui tendaient des collets à lièvres et remplissaient à ras bord les écuelles des affamés, hi!… aux côtés des Girouard qui péchaient sous la glace les éperlans et les poulamons des chenaux, hi!… aux côtés des Belliveau et des Babineau, les bûcherons qui traînaient sur la neige les billots de bois de chauffage, hi!… aux côtés des Landry, habiles artisans fabricants de raquettes avec des lanières de cuir de chevreuil, hi!… dans le grincement des pentures du coffre des Bourgeois, dans les prières et litanies et lamentations des Allain, dans le rire des bombardes et des cuillères des Basques, les gigueux… hi! hi! hi!

partout! La nature était envahie du Bélonie. Son clin d'oeil, sa grinche, son trottinement de souris, son petit rire qui se moquait des hommes et des dieux, sa complicité avec une charrette qu'il s'obstinait à traîner dans les rouins de l'autre, ce siècle de Bélonie était inscrit partout.

Et ce fut un hiver où, malgré la neige, le froid et le soudain dégel des glaces en plein février, l'Acadie campée à la porte du pays n'enterra pas un seul enfant.

Merci, Bélonie.

Hi!…

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