Chapitre 14
Les marais de Salem étaient inondés.
«Ça passe point!» que cria Charles, jumeau de Jacques, fils de Pélagie.
Mais son frère Jacques continuait de fouetter les boeufs.
On avait vu pire et passé déjà dans des marais plus bourbeux. En Georgie, le long de la Savannah, puis dans les Caroline et en Virginie, allons, poussez!
«En Virginie et dans les Caroline, j'étions moins de monde; et chaque roue de charrette avait encore ses douze raies. Ça passe point, que je dis.»
C'était la première fois que Pélagie voyait ses bessons de fils en désaccord et tirer chacun de son bord. Mauvais signe. Et elle sentit craquer les moyeux sous le poids.
«Que tout le monde descende, hormis l'aïeule et les nourrissons. J'allons essayer de passer à travers champs.»
… Que les hommes portent les enfants sur leurs épaules, et les jeunesses poussent et halent, et les femmes lèvent leurs cottes et leurs cotillons au-dessus des genoux, allez! hue! et hue! et hue!
«Ça passe point.»
Ça ne passait plus, fallait admettre ce qui est et ne pas s'obstiner. Pélagie s'épongea la nuque et la gorge. La mer s'étendait là, juste au-delà, au-delà de ce marais inondé par le plus dur printemps du siècle. On n'en finissait plus de s'arracher à l'hiver pourri qui continuait de givrer les bourgeons et fendiller les jeunes pousses d'avril. On n'en finissait plus de sortir de la malédiction.
«Quoi c'est que les cris?»
… Les vents, Pélagie, les vents de marais. Le coeur de la bise, là où le nordet s'entortille dans le suroît. Les marais se lamentent sous les vents d'avril, tu le sais, Pélagie.
«Les vents? Alors pourquoi la Catoune s'agite-t-elle comme ça, la face au ciel? Ça geint au loin, par-delà les buttereaux, j'entends.»
…La houle du large qui s'écrase sur les cailloux des côtes, c'est tout. La mer est forte à la mouvange des glaces qui dévalent du nord.
«Arrêtez! J'entends les hurlements des sorcières qu'on brûle au bûcher et le geint des naufragés ballottés par l'écume. Arrêtez!»
…Non, Pélagie, faut point prendre les voix du large et des marais pour des sorcières qu'on pend au gibet. Les vents d'un siècle ont lavé Salem; Catoune n'entend que la mer et le nordet.
«Calme-toi, Catoune, lui dit Pélagie, c'est rien que le cri des goélands qui suivont au large les bâtiments.»
Et l'on fouetta les Hussards qui enfonçaient dans la bourbe leurs pattes d'en avant.
Alban à Charles à Charles rejoignit Pélagie.
«M'est avis…»
Pélagie l'avisa. Mais il reprit:
«…M'est avis que je devrions virer de bord et essayer une petite affaire plus au nord-ouest.»
Pélagie jeta un oeil à la mer au-delà des marais et des buttereaux.
«Le nord-ouest nous éloigne fortement de la route», qu'elle fit.
La route? Mais quelle route? Depuis Boston, on avait à peu près laissé la bride aux boeufs qui se flairaient un chemin comme ils pouvaient dans des ornières labourées par la fonte des neiges. Ça fait que la route…
«Si je pouvons atteindre la mer, là j'en aurons une route. J'aurons rien qu'à nous guider sur les côtes qui mènent tout droit au nord.»
Alban à Charles à Charles s'attendrit.
«C'est vrai, mais faudrait peut-être espérer une petite affaire d'avoir dépassé les marais pour point prendre de chance.
—Nous éloigner des côtes?
—Comme c'est là, je risquons de nous éloigner de nos propres vies; je pressens que…»
Il n'eut pas le temps d'exprimer tout son pressentiment, Alban Girouard, que la réalité leur sauta à tous deux à la figure comme une promesse accomplie.
Meuh…
Les boeufs! Les boeufs calent, s'enfoncent, beuglent à s'en égosiller, entraînant la charrette de tête, celle de Pélagie, dans la terre mouvante.
«Sauvez les nourrissons! Et la vieille Françoise!
—Aveindez-les de la charrette!»
Mon Dieu, mon Dieu, arrêtez la terre de bouger comme ça, retenez les roues de s'enfoncer, pour l'amour, mon Dieu, bloquez les roues!
Durant ce temps-là, en mer, un jeune mousse du haut de la hune criait à son capitaine:
—Les charrettes! les charrettes! là-bas dans les marais, à moins d'une lieue des côtes!»
Beausoleil grimpa dans la hune comme un écureuil, le dos arrondi et les genoux aux coudes. C'était bien vrai, il pouvait compter les charrettes et les bêtes, cinq boeufs, un âne, une mule… Le mousse, dernière recrue de la Grand'Goule, recevrait sa double ration de pain durant trois jours.
Le quartier-maître avait l'oreille fine, il fut le premier à entendre les cris.
«Écoutez, il'se passe des choses étranges, là-bas.
—T'as la bise dans les ouïes, second, ou quelqu'un nous appelle à la fête.
—Quelqu'un nous appelle, si fait, mais point pour la fête, capitaine.
—Ferlez! Vite!»
Et la Grand'Goule ferla ses voiles sur les vergues, manoeuvra entre les barques, et accosta au port de Salem comme un bâtiment de secours.
C'est Catoune la première qui aperçoit la goélette, ou entend sa vache marine, ou sent l'odeur saline du pays. Elle s'accroche aux jupes de Pélagie et la traîne jusqu'à la colline, au faîte du monticule de pierres des champs.
«Dieu soit loué!» que soupire Pélagie qui n'a pas cessé d'invoquer le Ciel de toute la matinée.
Déjà on voit approcher les hommes de mer dans leurs bottes de sept lieues, les larges épaules ramant sur les nuées qui flottent au ras des roseaux.
«Hou-ouh!
—Ohé!
—Dépêchez-vous! À nous!»
Les marins rament des deux bras dans la mince couche de brume que le vent déjà disperse. Puis à mesure qu'ils approchent des charrettes:
«Grand Dieu!»
Pélagie se fait un cornet de ses mains et crie à Beausoleil de ne pas aborder la charrette franc sud-est, que la bourbe est trop molle.
«Faites le tour, le tour par le nord!»
Beausoleil mesure les cinq cents pieds qui le séparent de Pélagie et n'a pas envie de faire le tour. Il s'avance, il cale mais il s'avance. Et soudain rendu à portée de voix:
«Je rapporte des vieux pays un présent à l'un d'entre vous!»
Un présent des vieux pays? À qui?
Et plantant ses poings sous les aisselles de son plus jeune mousse, il le soulève de terre et le montre aux charrettes éberluées:
«Il a nom Bélonie, fils de Thaddée, fils de Bélonie, sauvé des eaux!»
Le Ciel lui-même a dû ce jour-là enregistrer le cri du capitaine Beausoleil-Broussard, puis le renvoyer rebondir à la tête de Bélonie-le-Vieux qui le reçut comme un coup de pied au ventre. Si jamais un homme depuis le début des temps a éprouvé l'ombre d'une douleur de l'enfantement, c'est le Bélonie de la charrette. À cent ans, ou presque, il venait de mettre au monde sa lignée.
Et Pélagie eut le temps de voir une larme filer le long de la joue droite du vieux, la joue droite de la chance et du bonheur de vie. Elle eut tout juste le temps de suivre la larme jusqu'à la barbe, car au même instant une clameur s'élevait au-dessus du marais.
«Les boeufs!»
Les deux Hussards, que Charles et Coco s'ingéniaient depuis le matin à distraire et à calmer; grouillez pas les boeufs, grouillez pas surtout, j'allons vous aveindre de là… les pauvres bêtes, n'en pouvant plus de se retenir et de s'empêcher de caler, lâchent soudain la bride et prennent le mors aux dents. Leurs pattes flottent et ne touchent plus le fond, le fond solide, tout bouge en dessous, la terre elle-même s'enfonce, avec les boeufs.
«Pas le géant! laissez point le géant approcher de la charrette, il est trop pesant!»
Non, P'titeGoule, n'y va pas. Tu ne ferais que t'embourber, et embourber les boeufs et la charrette. N'approche pas, P'titeGoule.
«Vas-y, Pierre à Pitre, tu flotteras, toi.
—Non! hurla la boiteuse, vous l'envoyez à sa perdition, sans-coeur!»
Pierre à Pitre revient. Puis tout à coup, il renifle, clignote des deux yeux, puis disparaît dans un chariot. Il en sort aussitôt, le col enroulé d'un long câble. Et là, en moins de temps que Célina ne peut le suivre, il grimpe sur les épaules du géant, lui amarre un bout de câble autour du front, et lance l'autre bout qui s'en va se nouer comme par magie sur les cornes de l'un des Hussards.
«Aaah!
—Où c'est qu'il a vu faire ça?»
Personne n'a jamais vu faire ça. Pas encore. Ç'allait prendre un siècle avant que les cow-boys d'Amérique inventent le lasso. Pierre à Pitre avait du génie. Et avant de s'enhardir sur la corde raide, il s'adonne à une couple de cabrioles sur la tête du géant pour se déraidir les muscles et détendre les nerfs de son public.
«Comme du temps que j'étais fou du roi, qu'il s'écrie en posant le pied sur le câble. Le pied gauche le premier et je fais un souhait.
—Souhaite de point te casser l'échine, fou du roi.»
… Fou du roi? quel roi?
Et pendant que les Basques rigolent, que Célina plonge dans la vie passée de son héros, et que tous les autres tiennent leur souffle, les pieds du Fou avancent, l'un après l'autre, vers la charrette.
«Prends garde!
—Seigneur Jésus, ayez pitié!»
Il va, il revient. Et de l'un.
«Bonne Marie, mère de Dieu…»
Il retourne, et revient. Et de l'autre.
«Jésus, mort sur la croix…»
Pierre le Fou vient d'arracher à la charrette en perdition les deux nourrissons des Belliveau. Restent la mère et Anne-Marie-Françoise. Mais là, le Fou n'est plus de taille.
«Tranquillisez les boeufs, ils sont rendus au ventre!» Les hommes de mer entre-temps ont réussi à contourner la mare mouvante et s'amènent, enfin!
«Beausoleil!»
Mais l'heure n'est pas aux effusions. L'aïeule et l'une des brus des Belliveau sont prisonnières dans la charrette. Pélagie dit ça à son capitaine comme un jour une mère avait dit à son fils à Cana que la noce manquait de vin. Et le capitaine, d'un seul coup d'oeil, mesure la longueur et la profondeur de la mare de boue.
Pélagie l'avise et ne respire plus.
«Reculez tous et grouillez plus. Même si je crie, approchez point.»
Faites ce qu'il dit. Sur la terre ferme comme sur le pont de son navire, le capitaine Broussard dit Beausoleil est maître après Dieu. Et tout le monde recule et ne bouge plus.
«Le diable, passez-moi le diable.»
Le diable?…
«Le cric, Jean-Baptiste, le cric. Avec quoi veux-tu qu'il soulève la charrette!»
Et Alban passe le diable à Beausoleil qui l'engaine comme une épée à sa ceinture.
«Asteur, les hommes, faisez une chaîne et apportez-moi des pierres plates, l'une à la fois.»
On fait une chaîne entre le monticule et Beausoleil et l'on passe des pierres plates, l'une à la fois.
«Quoi c'est qu'il va faire, le capitaine?»
Il s'en fait un chemin sur la bourbe glissante et avance doucement, sur ses genoux, vers la charrette en péril.
«Prends garde à toi, Beausoleil-Broussard!» que lui crie Pélagie comme c'est coutume au pays de souhaiter bon voyage.
Et Beausoleil-Broussard, sans bouger le reste du corps, tourne lentement la tête vers Pélagie et son sourire illumine tout l'horizon. Puis il serre les dents: les sacredieu de pierres tiendront, t'en fais pas, Pélagie, devrait-il les faire flotter comme des planches sur les eaux. S'est-il souvenu, le marin, de son enfance en bordure d'océan, où des matinées durant il faisait bondir sur l'eau des cailloux plats?
…Elles tiendront, les sacredieu, elles tiendront.
Elles tiennent. Et Beausoleil rampe sur ses genoux, le nez et l'oeil d'un chat-cervier.
Pélagie cherche dans le cercle le visage de Catoune. Elle est là, la sauvage, le sourcil tranquille et le front sans pli. Et Pélagie respire.
«Grouillez point, Anne-Marie-Françoise! Quelqu'un s'en vient vous qu'ri'!
—Ragornez des pierres plus minces, les mousses, plus minces et plus larges.
—Il va s'enfoncer!
—Faisez ce qu'il vous dit!»
Et l'on ragorne des pierres de plus en plus larges et de plus en plus minces.
…Plus rien qu'une couple d'aunes, Beausoleil, tenez le coup. Figurez-vous marcher sur les glaces en mer, vers le pont de la Grand'Goule qui se ballotte au creux des lames. Plus rien qu'une ou deux brasses, Beausoleil.
«Il arrive!»
Il s'agrippe aux raies, aux ridelles, il noue autour de son cou les bras et les jambes de la bru…
«La vieille, Beausoleil, la vieille en premier!»
…Non, la bru, d'abord le lait des nourrissons.
«Laissez-le faire, c'est lui qui commande.»
…Et comme il est allé, il revient, la jeune femme à son cou, à quatre pattes sur les pierres incrustées dans la glaise.
«Dieu soit loué!
—Sacré Beausoleil!
—Merci.»
Il reste Anne-Marie-Françoise. Bougez point, personne. Pélagie encore une fois se retourne vers Catoune. Elle est impassible.
Ou quasiment. À peine un frisson qui lui a frôlé une paupière. Mais déjà le vaillant est à genoux. Il avance comme la première fois.
Un peu plus vite et hardiment. N'exagère pas, Beausoleil, doucement. Les pierres bougent. Parfois il s'arrête pour tâter le sol autour, puis il reprend, rampe de plus en plus bas, s'efforçant d'équilibrer son poids.
Il atteint la charrette et s'accroche au seul rayon de roue encore visible au-dessus de la bourbe. La roue aussitôt s'enfonce et disparaît.
«Ah!… ah!…»
François à Philippe se fait une corne de ses mains:
«La pioche! la pioche dans la charrette!»
Beausoleil avise la pioche coincée entre deux pieux de la ridelle, et dégage ses bras de la glaise.
«Il l'a!»
Agrippé à son manche de pioche, il parle vite mais bas:
«Venez, grand-mère, venez, dépêchez-vous. Enroulez-vous sur mes épaules.»
De ses grands yeux ahuris, Anne-Marie-Françoise fixe cet inconnu tout noir et reste collée au fond de la charrette. Ses doigts s'acharnent sur les grains de son chapelet pendant qu'elle marmonne des Salue, Marie… Salue, Marie… Salue, Marie…
De là-bas, on huche:
«Anne-Marie-Françoise! Grand-mère! C'est le capitaine Beausoleil, l'un des nôtres… qui vient vous qu'ri!»
Anne-Marie-Françoise tend l'oreille, ouvre grandes les narines, puis fronce toute la figure autour de ce noir forban qui se débat dans la bouette.
«Anne-Marie-Françoise! C'est un Broussard de Beausoleil, Beausoleil en Acadie!
…Qui sont ces gueulards? Qu'est-ce qu'on lui veut? Qu'est-ce qui arrive?
—Revenez-vous-en, Beausoleil!
—Empoignez-la de force!»
De force? Il lui en reste juste assez pour s'empêcher de couler à pic dans cette boue mouvante qui cherche à l'aspirer comme un gouffre béant… Faut point que la vieille se cabre trop longtemps… faut point…
«Françoise… Françoise, pour l'amour de Dieu…»
…
«…pour l'amour de vos enfants…»
…Ses enfants? Mathurin et Marguerite?… Qui s'en vient lui ramener ses enfants?
Elle penche le torse sur Beausoleil et s'informe:
«Vous avez connu Marguerite? Les Anglais l'avont emmenée avec trois de ses enfants, petit Pierre… Joseph… et… je sais plus…
—Venez, Françoise.
—Et Mathurin? Vous l'auriez point aperçu au large du Cap-de-Sable? Il est point rentré. On dit qu'il a péri en mer. Vous l'auriez point vu?
—…Oui… sûrement… Il avait une médaille au cou, Mathurin?»
Anne-Marie-Françoise s'approche du matelot qui a des nouvelles de son garçon… la médaille de son garçon… Et Beausoleil l'attrape juste comme elle va glisser par-dessus bord.
«Il était en haute mer, loin au-delà des îles… qu'il lui raconte en s'efforçant de garder la tête au-dessus de la boue… chez les baleines dans le Grand Nord…»
La vieille se laisse ainsi emporter, couchée à plat ventre sur le dos de Beausoleil qui lui conte son fils en rampant sur les pierres mouvantes.
Quand enfin les matelots et les charretiers soulèvent à bout de bras ce couple embourbé, Célina s'exclame qu'on pourrait le prendre pour Adam et Eve que Dieu arracha au premier jour du limon de la terre.
Puis tous en même temps sautent sur la vieille et le héros et les lèchent comme des chiens pour leur laver la peau. On glousse, on caresse, on minatte, on parle tous ensemble à s'en engotter les mots dans le gosier… C'est pour dire! Des roches plates, asteur! Qui c'est qui l'aurait cru! Avec une vieille pendue au râteau de l'échine! Tout le monde est sauvé.
«Avec un Bélonie en plusse!»
Un Bélonie sorti des limbes, propre descendant du radoteux, Bélonie à Thaddée à Bélonie… D'où c'est qu'il sort? Pas de Belle-Isle-en-Mer? Quoi c'est qu'il faisait là? De la place, arrêtez de pousser et faisez-lui de la place.
Pélagie sent dans son cou la respiration de Catoune. Elle se retourne brusquement et scrute les yeux qui avisent les bêtes, calées jusqu'aux flancs. Il reste en péril la charrette et les boeufs… Non, Catoune, on ne peut plus rien, tais-toi… Les boeufs et la charrette… Non, Catoune. Et elle veut prendre dans ses mains la tête affolée de Catoune, quand elle sent son propre visage emprisonné dans les larges paumes du capitaine qui dit, ses yeux dans les siens:
«Il reste à sauver le bateau.»
Elle n'a pas le temps de s'agripper à lui, de lui barrer la route, il a déjà sauté sur la première pierre et s'élance comme un cheval au galop. Il ne rampe plus, Beausoleil-Broussard, il court, il vole d'une pierre à l'autre, ses bottes frôlant à peine le sol mouvant.
Bélonie-le-Vieux qui de toute la matinée n'a détaché les yeux du rejeton que le Ciel, comme une plaisanterie, lui a garroché dans les bras, se distrait un instant de son héritier et ouvre la bouche devant ce chevreuil qui fonce là-bas sur l'ennemi sans crainte du danger… Trois fois c'est trop, capitaine, faut point tenter le Destin. Faut point tenter la Mort qui a en poche les trois dés, l'as de pique et le sept de carreau.
Jeanne Aucoin se serre contre la Bourgeoise qui agrippe le bras de la boiteuse. Et les Allain à leur insu s'approchent des Landry et des Bastarache. Les clans se pressent les uns contre les autres, enterrant leurs coffres, leurs violons et leurs crucifix. On ne voit plus qu'une charrette attachée à une paire de boeufs barbotant dans une mare de boue et qu'approche dangereusement un intrépide capitaine.
…Dangereusement, oui, Beausoleil-Broussard, reviens, ne sois point trop courageux.
Mais l'intrépide a puisé son courage dans les prunelles sans fond de la femme de sa vie et il vole au bout du monde. D'autres avant lui ont plongé dans les eaux ténébreuses pour une bague, une chanson de son pays le raconte. Il ne fera pas moins que les vaillants chevaliers des chansons, Beausoleil, pas moins.
Là-bas, dans les siècles à venir, les Bélonie de père en fils n'en finiront plus de raboter et polir cet épisode de la chronique qu'on a appelé le combat des charrettes. Car nul n'est dupe au pays, c'est la Mort en personne qui est entrée en lice ce jour-là et qui a tiré l'épée contre la Vie. Si quelqu'un le sait de certitude, c'est bien celui qui porte le sang des Bélonie.
Beausoleil s'est rendu à la charrette, volant au-dessus des pierres enfoncées dans la vase. Il s'y est rendu et s'y est accroché. Quel plan avait-il en tête? Comment comptait-il arracher de ses bras un char et deux boeufs qui ne touchaient plus le fond? On le vit quasiment nager dans la glaise, trois fois faire le tour de la charrette comme s'il cherchait un appui à son diable de cric. Mais que pouvait un cric dans cet océan?
Pélagie entend maintenant le souffle de la Catoune qui se confond aux gémissements du vent. Encore une fois, le cri des sorcières s'arrache aux roseaux de Salem.
Vououou… vououou…!
Pélagie enfonce ses griffes dans les épaules de Catoune. Arrête! grouille pas! arrête de t'agiter!
Catoune n'entend ni les supplications de Pélagie, ni les cris des charrettes, elle n'a plus d'oreilles, plus d'yeux, rien que des pores béants par tout le corps, des pores qui engloutissent les ondes qui flottent entre terre et ciel.
«Aaaah!»
De toutes les gorges est sorti ce ah! Beausoleil a glissé. Il est coincé entre la charrette et les boeufs. Il se débat… Il s'agrippe… retombe… Non, P'tite Goule, n'approche pas!… Arrêtez-le!
«Laissez-le faire surface… attendez!»
…Mon Dieu, prenez pitié!
Il remonte, cherche à détacher les brancards… caresse la croupe des boeufs… ayez pitié de nous, doux Jésus… soulève un brancard, l'appuie à la ridelle… fouille la boue pour trouver l'autre…
«Hiiii!»
C'est le cri de Bélonie, le premier cri de Bélonie-le-Vieux depuis le jour fatal du Grand Dérangement où il avait perdu tous les siens en une seule lampée des eaux. Depuis, il n'avait eu que de faibles geints ou un clignement de l'oeil à l'endroit du destin. S'il était encore en vie, à quasiment cent ans, c'était pour rentrer sa charrette au pays et rendre leur âme à ses rejetons. Quant à lui, le Vieux, il les avait rejoints depuis longtemps.
…Mais aujourd'hui, aujourd'hui, ma garce, y a du nouveau, qu'il dit en avisant de tous ses yeux et toute son âme le petit pont de bois, là-bas, au-dessus du ruisseau. Un pont de bois, bombé, étroit, qui résonne d'un bruit sourd que seul entend Bélonie.
La charrette de la Mort.
Pélagie avise le Vieux et comprend. Elle est là, la Faucheuse, elle ne pouvait pas rater une telle occasion. Elle qui durant vingt ans s'est nourrie de la graine du pays, voilà qu'elle s'en vient humer l'épi, les racines enfoncées dans le limon entre terre et eau. Elle ne dit pas un mot à Bélonie cette fois, Pélagie-la-Charrette, elle l'avise, ses yeux vivants plantés dans des yeux d'outre-tombe.
«C'est la troisième fois qu'il cale, Beausoleil!»
Le groupe se serre contre le géant à l'écraser.
Bélonie continue de fixer le pont de bois.
Soudain le géant s'ébroue. Il semble bien que c'est lui qui conçut l'idée. Ou peut-être François à Philippe Basque qui le premier s'est jeté à plat ventre dans la vase. Les hommes ont vite compris.
Et chacun, marchant sur le corps de l'autre, s'aplatit à son tour de tout son long sur la bourbe. Des pavés humains, s'il vous plaît, des corps vivants pour paver un chemin au géant. Et le géant, tout nu, sautant d'un dos à l'autre comme un draveur sur les billots, s'élance vers la charrette.
Bélonie avise toujours le pont de bois.
Les femmes, debout, serrent les enfants dans leurs jupes et parlent à leurs morts… Charles à Charles, vous avez eu bon coeur dans votre vie, hein, Charles à Charles?… Souviens-toi de ton garçon et de tes filles, mon beau jars de Charles-Auguste.
Catoune à l'écart chante la mélopée du vent, mêlant sa voix incantatoire à celle des sorcières qui, petit à petit, se laissent apprivoiser.
Seule Pélagie se tait.
Soudain, elle voit partir Bélonie. Il s'éloigne, contourne le monticule de pierres plates, se dirige tout droit vers le pont. Bélonie… Bélonie, que faites-vous?
Il entre en lice, comme les autres, t'en fais pas, Pélagie. C'est à son tour. Tous les hommes, jeunes ou vieux, se débattent là-bas avec la vase mouvante, et les femmes invoquent le ciel, et Catoune exorcise les démons maléfiques, et la P'titeGoule, seul face à la charrette et à son capitaine, les enserre l'un et l'autre dans ses bras gigantesques et les tient au-dessus de l'eau. Ses pieds de géant toucheront-ils le roc, enfin?
Bélonie-le-Vieux a atteint le petit pont, s'y engage, s'arrête, étend les bras droit devant lui. Il sourit, ricane presque.
«Asteur à nous deux. Ça passe point.»
Elle est là, bien vivante, noire, sans portières, tirée par ses six chevaux. Bélonie-le-Vieux reçoit en pleine face le grincement de ses roues et le sifflement du fouet qui fend l'air. Elle a déjà abordé le pont, et en fait craquer le bois des travées. Puis elle s'arrête, il entend le geint des essieux. Elle lui semble hésiter, comme étonnée.
…Toi, Bélonie? Le fidèle Bélonie?
«Pas cestuy-là», qu'il dit.
…Tout le monde est mortel, le Vieux, même celui-là.
«Pas aujourd'hui.»
…Je ne distingue pas aujourd'hui d'hier ni de demain, je suis hors du temps.
«Faut faire une petite exception pour lui qui a une mission.»
…Tous les hommes ont une mission. La sienne est faite.
«Pas achevée encore, il lui reste du monde à rentrer au pays.»
…Il lui fallait se hâter, on ne retarde pas son heure.
«Une toute petite heure, une toute petite tranche de vie, par pitié.»
…Pitié? Comment tu dis?
«C'est vrai, tu connais pas, mon défunt pére m'en avait prévenu. Ni coeur ni raison, qu'il avait dit, méfie-toi.»
…Ton père était un sage. Très peu de gens me connaissent bien.
«Faut dire que tu joues pas toujours franc jeu; c'est malaisé de t'approcher sans y laisser sa peau.»
…Hé, hé, hé!…
«Tu prends donc plaisir à ta méchanceté? Tu as jamais une seule fois essayé d'être bonne?»
…Bonne?…
«Tu connais pas ça non plus, ça sert à rien. Il me reste plus rien qu'une carte.»
…Laquelle?
«Le coquinage. Je m'en vas te prendre de biais.»
…Essaie, pour voir.
«C'est déjà fait.»
…Comment…?
«Hi!»
…?
«Hi! hi!… T'as trop perdu de temps à placoter avec moi, vieille garce. Durant ce temps-là, le Beausoleil t'a filé entre les roues. Regarde là-bas dans la mare, elle a la tête au-dessus de l'eau, ta victime, c'est la P'titeGoule qui la soutient. Même toi, j'ai réussi à te distraire une seconde, une petite seconde, c'est tout ce que ça prend pour se glisser entre le temps et l'éternité… hi, hi!»
La charrette, apparence, en aurait eu calouetté.
Pélagie contemple la scène de loin. Elle distingue fort bien le Bélonie, les bras tendus et les reins cambrés, comme s'il arc-boutait l'horizon. Elle devine le reste… Tiens bons, Bélonie, qu'elle lui huche de toute son âme, toi seul y parviendras. Lâche pas, Bélonie.
Les chroniqueurs du dernier siècle ont juré que Pélagie n'avait pas bougé durant toute la scène, qu'elle se tenait droite comme un peuplier, la tête au vent. Elle n'aurait pas crié, ni prié, ni montré le poing au ciel comme on l'a prétendu. Personne ne l'a vue se jeter à genoux et se lamenter, ce n'est pas vrai. Personne ne l'a entendue hucher des injures aux saints, ni les supplier pour l'amour de Dieu.
«Et alors, son cri?
—Elle a dit un seul mot, un seul. Mais c'tuy-là, apparence, aurait eu fait peur à quelqu'un qui se tenait pas loin.»
Le seul mot de Pélagie aurait, en effet, effrayé la charrette qui tentait de toutes ses forces de se venger de Bélonie.
«Ma vie!» qu'on entendit monter des marais de Salem et rouler sur les roseaux jusqu'au pont de bois.
La charrette a dû l'entendre car elle a grincé de toutes ses pentures et tous ses essieux. Deux fois en un jour on s'en venait impudemment lui barrer la route? Qui osait?
«Hi!…»
Bélonie continuait à la narguer de sa splendide grinche et de son oeil en coin. Elle en bavait, la chipie, mais lui ne lâchait pas.
«T'as raté ton heure pour une fois. Tu la rattraperas plus. Tant pis. T'as point le temps asteur de te rendre au trou de vase avant que les hommes ayont arraché le Beausoleil de la bourbe et aveindu sa tête de l'eau. Trop tard. Et t'auras perdu.»
…Tu ne me parlais pas sur ce ton hier et avant-hier, le radoteux; tu avais bien besoin de moi pour ramener les tiens au pays.
«Hier et avant-hier, ce n'est pas aujourd'hui. Entre les deux, la vie m'a rendu un héritier qui a surgi des eaux. Tu m'avais leurré, vieille chipie, t'avais point emporté toute ma lignée dans ta charrette. Ça fait qu'asteur, bâsis, j'ai plus besoin de toi.»
…Et si mes roues te passaient sur le corps, par accident?
«La lignée est assurée sans moi, dumeshui, gêne-toi point.»
…C'est tout le trouble que tu en ressens?
«Voyons, vaurienne, as-tu oublié que je vas sus mes cent ans?»
… Tu me le paieras un jour, fanfaron, tiens-toi paré.
Et Bélonie entend les quatre roues se dérouler, les sabots des juments s'enfarger dans les brancards, et la charrette, la seule au monde qui n'a jamais de sa mort marché à reculons, se cogner bêtement aux couronnements du petit pont qui en rit de surprise. On raconte même que le vieux Bélonie, en donnant un grand coup de pied au museau des juments, leur aurait pété à la face. Une pareille corrida avec la Mort, après tout, valait bien une'vie. Il se tiendrait paré.
Au même instant, on entendit une clameur nouvelle monter des charrettes:
«Beausoleil est sauf!»
Le géant, comme un colosse de l'île de Pâques, ramenait à bout de bras son capitaine et une moitié de la charrette. Car durant tout le temps du combat avec la Mort, le Beausoleil n'avait pas lâché les ridelles, pas renoncé au trophée qu'il ramènerait à Pélagie au péril de sa vie. Et c'est au moment où la P'titeGoule l'a compris, qu'il a donné son dernier effort: sauver la charrette avec son maître.
Les pieds du géant avaient dû atteindre le roc, car on le vit s'arc-bouter et pomper comme un cric vivant. La boue avait chuinté, pété des bulles, aspiré tout l'air du ciel, puis lâché: le descendant des géants venait de lui arracher sa double proie. Et les hommes ramenèrent à la chaîne et en triomphe le capitaine et la charrette aux pieds de Pélagie.
Ce fut le plus grand moment de sa vie, à l'héroïne d'Acadie. Pour la première fois, sa charrette avait vaincu l'autre. Désormais, on pouvait lever la tête et regarder le Nord en face.
«Le Nord est au nord, Bélonie.»
Hi!… ah! Oui? Il n'en savait, mon Dieu, plus rien. De toute manière, il regarderait fixe devant lui à l'avenir, il ne retournerait plus jamais la tête pour voir… pour s'assurer qu'elle suivait, la bougresse de garce.
Hi!…
Dans le combat, on n'avait perdu que les boeufs, les Hussards qu'on acheva à même leur tombe de bourbe, par pitié. Les sorcières se lamentèrent toute la nuit dans le vent des marais de Salem. Mais au petit matin, le soleil sauta à l'horizon et fit sonner le ciel comme un gong.